Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Elle avait l’air content.
— Voulez-vous me passer votre sac, je vous prie ?
Léonce obéit. C’était un beau sac Lamarthe en cuir retourné. Madeleine allait-elle le lui voler ? Elle en tira simplement le portefeuille, les cartes de visite.
— C’est joli avec ces anglaises, très luxueux…
Puis elle se leva.
— Vous serez mes yeux dans cette maison, Léonce, je veux tout apprendre de ce qui concerne Joubert. Si vous me cachez quelque chose que je devrais savoir, je ne vous appellerai pas, je ne vous écrirai pas, je ne passerai pas vous voir, je vous enverrai directement le commissaire muni de votre acte de mariage. Suis-je claire ?
Léonce hésita.
— Vous dire… quoi exactement ?
— Tout. Avec qui il parle, avec qui il dîne, avec qui il signe des contrats, les cadeaux qu’il fait à ses clients, ce qu’il distribue aux politiciens, les quotidiens dont il achète les journalistes, tout, ne triez pas, c’est moi qui m’en charge. Écoutez ses conversations téléphoniques, lisez son agenda, notez tout, copiez les adresses, les numéros de téléphone. Nous prendrons le thé chaque semaine à seize heures chez Ladurée, rue Royale. Si un jour vous n’y venez pas, je…
— Oui, je sais, j’ai compris !
— Ne vous énervez pas, Léonce !
Madeleine serra son manteau. Elle allait partir sans demander d’argent, Léonce n’osait pas y croire. Mais soudain, la question se présenta à son esprit sous un angle nouveau :
— Vous n’allez pas me le ruiner au moins ?
— L’époque est compliquée, Léonce. Vous ne pourrez pas garder à la fois votre mari le second, son argent, votre mari le premier, et votre liberté. Croyez-moi, de tout ce que vous possédez, c’est encore votre liberté qui a le plus de prix.
Madeleine devina les pensées de Léonce.
— Et il va falloir en parler avec votre mari le premier, Robert Ferrand. Parce que je vais avoir besoin de lui aussi.
Léonce écarquilla les yeux. Madeleine sourit gentiment.
— Eh oui, c’est ça, le mariage. Pour le meilleur… et pour le pire.
Elles étaient debout, face à face. Madeleine observa Léonce en penchant légèrement la tête, s’approcha et colla ses lèvres sur les siennes. Brièvement, mais assez tout de même pour en ressentir la douceur, la chaleur mouillée, le délicat parfum. Le geste de Madeleine n’était pas amoureux, seulement exécuté afin de ne plus y songer, comme on ramasse la monnaie. Elle s’était reculée d’un pas et fixa Léonce avec une sorte de satisfaction maternelle. Puis elle se dirigea vers la porte, se retourna, elle souriait.
— Ne considérez pas cela comme un solde de tout compte.
Elle fut aussitôt persuadée qu’elle n’évoquerait pas cette circonstance avec le curé de Saint-François-de-Sales.
24
Charles était convaincu d’être un homme économe parce que chaque dépense, un coffret de cigares, un dîner au Grand Véfour, une soirée au bordel, était, selon lui, une exception et il ne lui était jamais venu à l’esprit que la somme des exceptions pouvait dépasser ses possibilités. En cela comme en politique, il pratiquait la technique du bouc émissaire, il fallait toujours que quelqu’un d’autre soit responsable. Sa femme, Hortense, était une cible parfaite.
Aux yeux de Charles, rien n’illustrait sa mauvaise fortune de manière plus lumineuse que son mariage avec elle. Ce malheureux événement, qu’il était convaincu de n’avoir pas désiré, pesait sur sa vie comme une destinée. Hortense l’épuisait. Heureusement qu’il y avait ses filles. Quoique de ce côté-là il n’y eût pas non plus que des joies. Les spécialistes qui s’étaient relayés pour tenter de maîtriser le désastre dentaire de Rose et Jacinthe avaient conclu à la nécessité d’une éradication totale. Des journées de clinique, un cadeau pour chaque dent et deux râteliers magnifiques qui, à ce tarif-là, auraient pu être en or massif. Les deux filles affichaient maintenant une denture d’une régularité suspecte et d’une blancheur neigeuse assez gênante, comme celle des statues de cire du musée Grévin. Privées de sourire pendant toute leur enfance, elles prenaient leur revanche. La fin de leur adolescence s’était passée à exhiber un dentier qui hélas, parce que leurs gencives n’étaient pas très bien conformées, glissait fréquemment, se décrochait, avançait brutalement hors de la bouche, on sentait que conserver le râtelier à sa place était un combat de tous les instants. Elles avaient maintenant dix-neuf ans, elles étaient maigres, cagneuses, crayeuses de teint, avec les seins de leur mère, pointus et haut perchés. Charles trouvait ses filles plus magnifiques que jamais et ne comprenait pas pour quelle raison elles avaient si peu de soupirants et jamais aucun prétendant. Selon lui, elles n’étaient pas suffisamment dotées. Encore la question de l’argent, on en revenait toujours là.
Hortense consacrait à la recherche de maris potentiels toute l’énergie dont elle disposait. Thés dansants, bals, soirées, invitations, sorties, rallyes, rien n’était négligé pour que Rose et Jacinthe trouvent un bon parti, mais on allait de déception en déconvenue. Charles estimait pourtant que ses « perles rares » présentaient des atouts non négligeables. Elles ne dansaient pas très bien, c’est vrai, mais elles mangeaient assez proprement, ce qui n’avait pas toujours été le cas. Côté maintien, elles avaient eu des professeurs et se tenaient moins voûtées qu’auparavant. Pour la vie en société, on avait acheté des livres de conversation dont elles avaient appris le contenu par cœur, leur unique difficulté consistant à placer le bon sujet au bon endroit dans la discussion. Rose s’était récemment lancée dans une longue récitation de la page « Égypte » alors que l’on parlait de l’Église, mais l’incident n’avait pas eu de suite. Cette année, elles étaient folles du macramé, la maison était inondée de napperons, de rideaux, de nappes, de pièces toutes plus ravissantes les unes que les autres. Malgré cela, jamais personne ne se présentait. « Comprends pas ! » disait Charles, ça le dépassait. Comme elles étaient parfaitement jumelles, c’était la théorie d’Hortense, peut-être pensait-on qu’il fallait prendre les deux…
Charles fermait les yeux, ce qu’elle pouvait être bête, ça n’était pas croyable.
Lorsqu’à la mi-février Hortense annonça à Charles qu’à force de manœuvres et d’allusions dont on devine la finesse, elle était parvenue à attirer sur les jumelles l’attention de Mme Crémant-Guérin, qui avait un fils, Alphonse, garçon de vingt ans qui préparait les Grandes Écoles, Charles crut venue la sortie du tunnel.
La rencontre eut lieu un soir. Il ne se pressa pas pour rentrer à la maison et adopta la nonchalance étudiée d’un futur beau-père qui ferait attendre son consentement.
Hortense l’accueillit.
— Il est là…, chuchota-t-elle.
Elle se tenait légèrement pliée à cause de ses douleurs de ventre qu’elle tâchait de masquer parce qu’elle savait que cela agaçait son mari, mais son visage exprimait une fébrilité joyeuse et vaguement inquiète.
Charles avait réfléchi autant qu’il le pouvait à cette rencontre entre les jeunes gens et ressentait pour cet Alphonse qu’il n’avait jamais vu une mansuétude, une compassion très sincère parce qu’il s’était projeté dans sa situation d’avoir à choisir entre deux filles si parfaitement jumelles, quel embarras, lui-même n’aurait su comment s’y prendre.
Hortense avait, elle aussi, conscience de la difficulté et avait convaincu Rose et Jacinthe, qui avaient toujours refusé de s’habiller différemment l’une de l’autre, de ne pas porter dans les cheveux des rubans de la même couleur. À défaut de rendre le choix moins cornélien, cela faciliterait le repérage. Il fut convenu, après d’interminables palabres, que Rose serait en vert, Jacinthe en bleu.