L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-Ah! garce!... ah! garce!... ah! garce!... grognait-il d'une voix etouffee, accompagnant de ce mot chaque coup, s'affolant a le repeter, frappant plus fort a mesure qu'il s'etranglait davantage.
Puis, la voix lui manqua, il continua de taper sourdement, follement, raidi dans sa cotte et son bourgeron deguenilles, la face bleuie sous sa barbe sale, avec son front chauve tache de grandes plaques rouges. Sur le carre, les voisins disaient qu'il la battait paree qu'elle lui avait refuse vingt sous, le matin. On entendit la voix de Boche, au bas de l'escalier. Il appelait madame Boche, il lui criait:
-Descends, laisse-les se tuer, ca fera de la canaille de moins.
Cependant, le pere Bru avait suivi Gervaise dans la chambre. A eux deux, ils tachaient de raisonner le serrurier, de le pousser vers la porte. Mais il se retournait, muet, une ecume aux levres; et, dans ses yeux pales, l'alcool flambait, allumait une flamme de meurtre. La blanchisseuse eut le poignet meurtri; le vieil ouvrier alla tomber sur la table. Par terre, madame Bijard soufflait plus fort, la bouche grande ouverte, les paupieres closes. A present, Bijard la manquait; il revenait, s'acharnait, frappait a cote, enrage, aveugle, s'attrapant lui-meme avec les claques qu'il envoyait dans le vide. Et, pendant toute cette tuerie, Gervaise voyait, dans un coin de la chambre, la petite Lalie, alors agee de quatre ans, qui regardait son pere assommer sa mere. L'enfant tenait entre ses bras, comme pour la proteger, sa soeur Henriette, sevree de la veille. Elle etait debout, la tete serree dans une coiffe d'indienne, tres pale, l'air serieux. Elle avait un large regard noir, d'une fixite pleine de pensees, sans une larme.
Quand Bijard eut rencontre une chaise et se fut etale sur le carreau, ou on le laissa ronfler, le pere Bru aida Gervaise a relever madame Bijard. Maintenant, celle-ci pleurait a gros sanglots; et Lalie, qui s'etait approchee, la regardait pleurer, habituee a ces choses, resignee deja. La blanchisseuse, en redescendant, au milieu de la maison calmee, voyait toujours devant elle ce regard d'enfant de quatre ans, grave et courageux comme un regard de femme.
-Monsieur Coupeau est sur le trottoir d'en face, lui cria Clemence, des qu'elle l'apercut. Il a l'air joliment poivre!
Coupeau traversait justement la rue. Il faillit enfoncer un carreau d'un coup d'epaule, en manquant la porte. Il avait une ivresse blanche, les dents serrees, le nez pince. Et Gervaise reconnut tout de suite le vitriol de l'Assommoir, dans le sang empoisonne qui lui blemissait la peau. Elle voulut rire, le coucher, comme elle faisait les jours ou il avait le vin bon enfant. Mais il la bouscula, sans desserrer les levres; et, en passant, en gagnant de lui-meme son lit, il leva le poing sur elle. Il ressemblait a l'autre, au soulard qui ronflait la-haut, las d'avoir tape. Alors, elle resta toute froide, elle pensait aux hommes, a son mari, a Goujet, a Lantier, le coeur coupe, desesperant d'etre jamais heureuse.
VII
La fete de Gervaise tombait le 19 juin. Les jours de fete, chez les Coupeau, on mettait les petits plats dans les grands; c'etaient des noces dont on sortait ronds comme des balles, le ventre plein pour la semaine. Il y avait un nettoyage general de la monnaie. Des qu'on avait quatre sous, dans le menage, on les bouffait. On inventait des saints sur l'almanach, histoire de se donner des pretextes de gueuletons. Virginie approuvait joliment Gervaise de se fourrer de bons morceaux sous le nez. Lorsqu'on a un homme qui boit tout, n'est-ce pas? c'est pain benit de ne pas laisser la maison s'en aller en liquides et de se garnir d'abord l'estomac. Puisque l'argent filait quand meme, autant valait-il faire gagner au boucher qu'au marchand de vin. Et Gervaise, agourmandie, s'abandonnait a cette excuse. Tant pis! ca venait de Coupeau, s'ils n'economisaient plus un rouge liard. Elle avait encore engraisse, elle boitait davantage, parce que sa jambe, qui s'enflait de graisse, semblait se raccourcir a mesure.
Cette annee-la, un mois a l'avance, on causa de la fete. On cherchait des plats, on s'en lechait les levres. Toute la boutique avait une sacree envie de nocer. Il fallait une rigolade a mort, quelque chose de pas ordinaire et de reussi. Mon Dieu! on ne prenait pas tous les jours du bon temps. La grosse preoccupation de la blanchisseuse etait de savoir qui elle inviterait; elle desirait douze personnes a table, pas plus, pas moins. Elle, son mari, maman Coupeau, madame Lerat, ca faisait deja quatre personnes de la famille. Elle aurait aussi les Goujet et les Poisson. D'abord, elle s'etait bien promis de ne pas inviter ses ouvrieres, madame Putois et Clemence, pour ne pas les rendre trop familieres; mais, comme on parlait toujours de la fete devant elles et que leurs nez s'allongeaient, elle finit par leur dire de venir. Quatre et quatre, huit, et deux, dix. Alors, voulant absolument completer les douze, elle se reconcilia avec les Lorilleux, qui tournaient autour d'elle depuis quelque temps; du moins, il fut convenu que les Lorilleux descendraient diner et qu'on ferait la paix, le verre a la main. Bien sur, on ne peut pas toujours rester brouille dans les familles. Puis, l'idee de la fete attendrissait tous les coeurs. C'etait une occasion impossible a refuser. Seulement, quand les Boche connurent le raccommodement projete, ils se rapprocherent aussitot de Gervaise, avec des politesses, des sourires obligeants; et il fallut les prier aussi d'etre du repas. Voila! on serait quatorze, sans compter les enfants. Jamais elle n'avait donne un diner pareil, elle en etait tout effaree et glorieuse.
La fete tombait justement un lundi. C'etait une chance: Gervaise comptait sur l'apres-midi du dimanche pour commencer la cuisine. Le samedi, comme les repasseuses baclaient leur besogne, il y eut une longue discussion dans la boutique, afin de savoir ce qu'on mangerait, decidement. Une seule piece etait adoptee depuis trois semaines: une oie grasse rotie. On en causait avec des yeux gourmands. Meme, l'oie etait achetee. Maman Coupeau alla la chercher pour la faire soupeser a Clemence et a madame Putois. Et il y eut des exclamations, tant la bete parut enorme, avec sa peau rude, ballonnee de graisse jaune.
-Avant ca, le pot-au-feu, n'est-ce pas? dit Gervaise. Le potage et un petit morceau de bouilli, c'est toujours bon..... Puis, il faudrait un plat a la sauce.
La grande Clemence proposa du lapin; mais on ne mangeait que de ca; tout le monde en avait par-dessus la tete. Gervaise revait quelque chose de plus distingue. Madame Putois ayant parle d'une blanquette de veau, elles se regarderent toutes avec un sourire qui grandissait. C'etait une idee; rien ne ferait l'effet d'une blanquette de veau.
-Apres, reprit Gervaise, il faudrait encore un plat a la sauce.
Maman Coupeau songea a du poisson. Mais les autres eurent une grimace, en tapant leurs fers plus fort. Personne n'aimait le poisson; ca ne tenait pas a l'estomac, et c'etait plein d'aretes. Ce louchon d'Augustine ayant ose dire qu'elle aimait la raie, Clemence lui ferma le bec d'une bourrade. Enfin, la patronne venait de trouver une epinee de cochon aux pommes de terre, qui avait de nouveau epanoui les visages, lorsque Virginie entra comme un coup de vent, la figure allumee.
-Vous arrivez bien! cria Gervaise. Maman Coupeau, montrez-lui donc la bete.
Et maman Coupeau alla chercher une seconde fois l'oie grasse, que Virginie dut prendre sur ses mains. Elle s'exclama. Sacredie! qu'elle etait lourde! Mais elle la posa tout de suite au bord de l'etabli, entre un jupon et un paquet de chemises. Elle avait la cervelle ailleurs; elle emmena Gervaise dans la chambre du fond.
-Dites donc, ma petite, murmura-t-elle rapidement, je veux vous avertir...... Vous ne devineriez jamais qui j'ai rencontre au bout de la rue? Lantier, ma chere! Il est la a roder, a guetter..... Alors, je suis accourue. Ca m'a effrayee pour vous, vous comprenez.
La blanchisseuse etait devenue toute pale. Que lui voulait-il donc, ce malheureux? Et justement il tombait en plein dans les preparatifs de la fete. Jamais elle n'avait eu de chance; on ne pouvait pas lui laisser prendre un plaisir tranquillement. Mais Virginie lui repondait qu'elle etait bien bonne de se tourner la bile. Pardi! si Lantier s'avisait de la suivre, elle appellerait un agent et le ferait coffrer. Depuis un mois que son mari avait obtenu sa place de sergent de ville, la grande brune prenait des allures cavalieres et parlait d'arreter tout le monde. Comme elle elevait la voix, en souhaitant d'etre pincee dans la rue, a la seule fin d'emmener elle-meme l'insolent au poste et de le livrer a Poisson, Gervaise, d'un geste, la supplia de se taire, parce que les ouvrieres ecoutaient. Elle rentra la premiere dans la boutique; elle reprit, en affectant beaucoup de calme: