La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Elle voit Hippolyte, et le demande encore.
Mais, trop sûre à la fin qu’il est devant ses yeux,
Par un triste regard elle accuse les dieux ;
Et froide, gémissante, et presque inanimée,
Aux pieds de son amant elle tombe pâmée.
Et elle était tombée follement amoureuse (mon Dieu, qu’est-ce qu’il était beau) ou, plus probablement, comme ce méchant comédien le lui avait dit en la renvoyant chez ses parents : « Ce n’est pas moi que tu aimes, Christine, c’est Hippolyte. »
Mais Christine n’était pas retournée chez elle. Après avoir séché ses larmes, elle avait poursuivi sa route vers Paris, bien décidée à devenir comédienne, elle n’avait qu’un rêve, une obsession peut-être, jouer Phèdre. Sa mère aurait dû s’affoler et prévenir les gendarmes, les lancer à la recherche de sa fille mineure, elle n’en fit rien, soulagée d’être enfin débarrassée d’elle. Pendant six ans, Christine ne donna aucun signe de vie. En 34, elle avait donc vingt-quatre ans, une tournée la ramena à Saint-Étienne, elle invita sa mère à venir la voir jouer. Madeleine passa l’embrasser pendant la répétition, trouva sa fille bien belle puis, sous prétexte d’une course à faire, repartit sans assister au spectacle, ni lui demander son adresse ni ce qu’elle avait fait de sa vie. Christine en avait été mortifiée.
La gare de Châteaucreux avait été bombardée un an auparavant et une partie était encore fermée au trafic. Christine et Joseph attendaient à la brasserie de la gare, leurs valises empilées formant un rempart autour d’eux. Christine restait silencieuse, plongée dans ses pensées, elle laissait ses cigarettes se consumer sans presque y toucher, en rallumait une machinalement, regardait sa montre, demandait l’heure toutes les cinq minutes.
– Elle ne viendra pas. On ferait mieux de s’en aller.
Madeleine arriva, les chercha en pivotant, ne les vit pas et dut penser qu’ils étaient repartis. Christine la désigna d’un mouvement du menton. C’était une femme mince, habillée avec distinction d’une robe jaune et d’un manteau beige comme si elle allait à l’Opéra, une mèche blonde tombait de sa voilette assortie qu’elle ramenait sans cesse sur son oreille. Christine se leva, sa mère l’aperçut, s’immobilisa. Elles allèrent l’une vers l’autre, elles ne faisaient pas mère et fille, elles s’embrassèrent sans effusion, échangèrent quelques paroles, Christine désigna Joseph de la main. Madeleine le détailla en levant le menton. Elles revinrent vers lui.
– Maman, je te présente Joseph.
– Bonjour, madame. Vous voulez boire quelque chose ? Un thé, un café ?
– Je n’ai pas beaucoup de temps, j’ai des courses à faire.
Elle s’assit sur le bord de la chaise.
– Vous vous connaissez depuis longtemps ?
– Depuis sept ou huit ans, répondit Christine à sa place, mais ça ne fait pas longtemps qu’on est ensemble. J’étais avec quelqu’un d’autre mais ça n’a pas marché. Joseph est médecin et on retourne chez lui en Tchécoslovaquie.
– Mais c’est encore la guerre là-bas !
– On doit attendre quelques semaines, ça va se terminer bientôt, on se disait qu’on pourrait rester un moment ici, se retrouver un peu. Vous pourriez faire connaissance et…
Madeleine se dressa comme un ressort. Christine et Joseph se levèrent aussi.
– Je suis désolée, ma fille, il n’en est pas question. Il ne faut pas m’en vouloir, mais Daniel ne veut plus te voir. Il m’a dit ce matin que si tu remettais les pieds à la maison, il s’en irait sur-le-champ, il faut comprendre, je n’ai plus que lui, toi tu es jeune, tu as ta vie, moi s’il s’en va, je suis perdue. Il faut reconnaître que depuis que tu es partie, tout va bien, c’est un vrai bonheur entre nous, c’est triste à dire, j’aurais préféré que ça se passe autrement mais il faut croire que ce n’était pas possible. Je t’aime beaucoup, je t’ai toujours aimée, même si tu crois le contraire. Tu resteras toujours ma fille mais je préfère que tu t’en ailles. Je te le dis franchement, si tu as besoin de quoi que ce soit, dis-le-moi, mais ne reviens plus, ce n’est pas la peine.
Elle sortit une épaisse enveloppe blanche de son sac et la posa sur le guéridon, s’approcha de Christine, se dressa sur la pointe des pieds et déposa un baiser sur sa joue, elle fit un signe de tête à Joseph.
– Je vous souhaite beaucoup de bonheur et… et…
Elle cherchait ses mots. Un instant ils crurent qu’elle allait changer d’avis, se jeter dans les bras de sa fille, lui dire de rester, elle soupira et tourna les talons. Ils la suivirent du regard, elle disparut au coin de la rue.
– Tu as vu comment elle est ! Je n’aurais pas cru. Elle ne changera jamais.
Ils se retrouvèrent tout bêtes dans la gare si triste de Saint-Étienne, Joseph serait bien allé visiter la région mais, au regard de Christine, il comprit que c’était une idée abominable et affirma que c’était une plaisanterie. Le premier train en partance allait à Grenoble.
– Allons là-bas, dit Christine, dépêchons-nous.
Elle se leva, laissant l’enveloppe sur la table. Joseph regarda à l’intérieur, il y avait une grosse liasse de billets de banque.
– Tu oublies quelque chose.
– Je n’en veux pas de son argent.
– Tu ne vas pas le laisser !
– C’est son fric à lui. Je refuse d’y toucher. Tu n’as qu’à le prendre si tu veux.
Il mit l’enveloppe dans la poche intérieure de sa veste et appela un porteur pour les valises. Ils arrivèrent à Grenoble sous une pluie torrentielle. Ils ne savaient trop quoi faire. Attendre ou poursuivre vers la Suisse… Aller le plus loin possible. Soudain, en détaillant le panneau d’affichage, le visage de Joseph s’éclaira.
– Je sais où nous pouvons aller.
– Où ça ?
– À Chamonix. J’en rêve depuis des années.
Les hôtels étaient fermés ou réquisitionnés et accueillaient des réfugiés qui traînaient dans les rues ou prenaient le soleil couchés dans l’herbe. Joseph et Christine trouvèrent de la place à l’hôtel Splendid aux Praz-de-Chamonix, un hameau qui jouxtait la ville. Madame Moraz accepta avec plaisir de les héberger pour quelques jours, les installa dans la grande chambre du premier étage avec vue sur le Mont-Blanc et balcon. Elle ne s’attendait pas à avoir des clients avant l’été, elle s’ennuyait ferme et fit la conversation comme si elle n’avait pas parlé depuis des années. Grâce à sa famille, elle était épargnée par le rationnement. Ils dînèrent ensemble dans la cuisine, finirent sa soupe aux pommes de terre et aux saucisses fumées. Il y avait encore des combats au col du Saint-Bernard et au mont Cenis, les FTP et des troupes allemandes se battaient toujours pour le contrôle des crêtes. Il faisait un temps magnifique et ce grondement qui roulait parfois dans la vallée, ce n’était pas le tonnerre mais le crépitement des armes automatiques.
– Il ne faudra pas trop vous éloigner. Il y a pas mal de déserteurs allemands. À priori, ils vont plutôt vers la Suisse mais on ne sait jamais.
Comme ils étaient les premiers touristes à revenir depuis des années, elle leur fit d’office le tarif « jeunes mariés » avec petit-déjeuner compris. Elle était sûre que ça leur porterait bonheur et à elle aussi, elle en avait bien besoin.
Joseph ferma la porte à clef.
Jusqu’à cet instant, Joseph et Christine formaient un couple improbable. Depuis le départ d’Alger, ils ne s’étaient jamais retrouvés tous les deux dans une chambre à coucher. Il n’y aurait aucun imprévu, pas de tempête, de train en retard, de contretemps maternel, rien qu’eux et leur volonté. Peut-être leur avait-il fallu ce délai supplémentaire pour s’habituer à cette idée, il ne voulait pas la brusquer, elle ne voulait pas le rejeter, ils se retrouvèrent en tête à tête, dans cette maison au silence de cathédrale, ressemblant à ces enfants perdus dans la palpitation d’une nuit de noces d’un mariage arrangé par les familles, et même si c’étaient eux qui l’avaient organisé, ils se sentaient aussi gauches et empruntés, ils savaient l’un et l’autre que ce n’était plus une belle idée mais un corps inconnu avec qui ils étaient censés passer le reste de leur vie et se découvrir, se donner, faire le grand saut dans le vide, devenir intimes, dévoiler leurs secrets, en finir avec cette amitié bâtarde, plus proches désormais que de n’importe qui, avec la même appréhension, la même crainte, va-t-on s’entendre, va-t-on se trouver ? Avons-nous suffisamment envie l’un de l’autre, pas seulement pour cette nuit mais pour les milliers d’autres nuits et d’autres jours ? Peut-on se remettre d’avoir fait les choses à l’envers, dans un sens différent de l’ordre universel où on s’aime d’abord, où on s’aime tellement qu’on décide de rester ensemble pour la vie ? Avant cet instant redouté, ils avaient connu bien des aventures, mais elles ne leur étaient d’aucune utilité.