Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « Meynestrel est là ? » demanda Prezel.
— « Tu ne l’entends pas ? » dit Mithœrg.
Ils se turent pour prêter l’oreille. Le timbre de Meynestrel s’élevait, monocorde, distinct.
Zelawsky avait glissé son bras sous celui de Jacques :
— « Allons écouter, nous aussi… »
VII
Jacques vint se placer aux côtés de Vanheede, qui, les mains jointes, les paupières mi-closes, s’était adossé à un rayonnage poussiéreux où Monier entassait d’anciens tracts.
— « Et moi », disait Trauttenbach — un Allemand, un Juif blond roux et frisé, qui habitait généralement à Berlin, mais qui venait souvent à Genève — « je ne crois pas que vous pouvez faire jamais du bon travail par les moyens légaux ! C’est des façons timides, pour les intellectualistes ! »
Il se tournait vers Meynestrel, quêtant un signe d’approbation. Mais le Pilote, assis au centre du groupe à côté d’Alfreda, se balançait sur sa chaise, le regard fixe et lointain.
— « Distinguons ! » fit Richardley, un grand garçon aux cheveux noirs taillés en brosse. (C’était autour de lui que, trois années auparavant, ce groupement cosmopolite s’était constitué ; et, jusqu’à la venue de Meynestrel, il en avait été l’animateur. De lui-même, d’ailleurs, il s’était effacé devant la supériorité du Pilote, auprès duquel, depuis lors, il jouait, avec intelligence et dévouement, le rôle de second.) « Autant de pays, autant de réponses à faire… Dans certains pays démocratiques, comme la France, comme l’Angleterre, on peut admettre que le mouvement révolutionnaire progresse par des moyens légaux… Provisoirement ! » Il avançait toujours le menton, en parlant : un menton pointu, volontaire. Son visage rasé, au front blanc serti de cheveux noirs, était assez agréable au premier coup d’œil ; cependant, ses prunelles de jais manquaient de douceur, ses lèvres minces se terminaient aux commissures par un trait aigu comme une incision, et sa voix avait une désagréable sécheresse.
— « Le difficile », énonça Charchowsky, « c’est de savoir à quel moment il faut passer de l’action légale à l’action violente, insurrectionnelle. »
Skada leva son nez busqué :
— « Quand la vapeur pousse trop fort, le chapeau saute tout seul du samovar ! »
Des rires fusèrent, des rires farouches : ce que Vanheede appelait « leurs rires de cannibales ».
— « Bravo l’Asiate ! » cria Quilleuf.
— « Tant que l’économie capitaliste dispose des pouvoirs », fit observer Boissonis, en passant sa petite langue sur ses lèvres roses, « la revendication populaire des libertés démocratiques ne peut guère faire progresser la vraie révolu… »
— « Bien entendu ! » jeta Meynestrel, sans même un coup d’œil vers le vieux professeur.
Il y eut un silence.
Boissonis voulut reprendre la parole :
— « L’histoire est là… Voyez ce qui s’est passé pour… »
Cette fois, ce fut Richardley qui l’interrompit :
— « Eh bien, oui, l’histoire ! L’histoire nous autorise-t-elle à croire qu’on peut prévoir, qu’on peut fixer par avance le déclenchement d’une révolution ? Non ! Un beau jour, le samovar saute… Le dynamisme des forces populaires échappe aux pronostics. »
— « C’est à voir ! » lança Meynestrel, d’un ton sans réplique.
Il se tut, mais tous ceux qui avaient l’habitude de ses façons surent qu’il se préparait à parler.
Dans les réunions, il suivait silencieusement son idée, et demeurait longtemps avant de se mêler au débat. Il se contentait d’interrompre de temps en temps les discoureurs par un énigmatique : « C’est à voir ! » ou par un évasif et désarmant : « Bien entendu ! » qui, venant de tout autre, eussent produit un effet comique ; mais l’acuité du regard, la dureté de la voix, cette volonté, cette réflexion tendues, que l’on devinait en lui, ne disposaient guère à sourire, et forçaient l’attention de ceux-là mêmes que rebutaient ses manières tranchantes.
— « Il ne faut pas confondre… », précisa-t-il soudain. « Prévoir ! Peut-on prévoir une révolution ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Tous écoutaient. Il allongea devant lui sa jambe malade et toussota. Sa main, qui faisait penser à une serre, et dont les doigts restaient souvent à demi fermés comme s’ils eussent tenu une balle invisible, se souleva, effleura la barbe, et vint s’appuyer contre sa poitrine :
— « Il ne faut pas confondre révolution et insurrection. Il ne faut pas confondre révolution et situation révolutionnaire… Toute situation révolutionnaire n’engendre pas nécessairement révolution. Même si elle engendre insurrection… Exemple : en 1905, en Russie : d’abord, situation révolutionnaire ; ensuite, insurrection ; mais pas révolution. » Il se recueillit quelques secondes : « Richardley dit : “Pronostics”. Qu’est-ce que ça veut dire ? Prévoir, avec précision, le moment où une situation sera devenue révolutionnaire, c’est difficile. Néanmoins, l’action prolétarienne, en s’exerçant sur une situation pré-révolutionnaire, peut favoriser, peut précipiter, le développement d’une situation révolutionnaire. Mais, ce qui en fait la déclenche, c’est presque toujours un événement extérieur à elle, inattendu, plus ou moins imprévisible ; je veux dire : dont la date ne saurait être fixée d’avance. »
Il avait mis un coude sur le dossier qu’occupait Alfreda, et posé son visage sur son poing. Une minute, ses yeux de visionnaire lucide fixèrent, intensément, un point éloigné.
— « Il s’agit de considérer les choses telles qu’elles sont. Dans la réalité. Dans la pratique. » (Il avait une manière à lui, stridente comme un choc de cymbales, de prononcer ce mot : « pratique ».) « Exemple : la Russie… Toujours revenir aux exemples ! aux faits ! Il n’y a que ça qui puisse nous apprendre quelque chose. Nous ne sommes pas dans la mathématique. En matière de révolution, c’est comme en médecine : il y a la théorie ; et puis il y a la pratique. Et il y a même encore autre chose : l’art… Passons… » (Il eut, avant de poursuivre, un sourire bref vers Alfreda, comme s’il la jugeait seule capable de goûter la digression.) « En 1904, en Russie, avant la guerre de Mandchourie, il y avait situation pré-révolutionnaire. Situation pré-révolutionnaire qui pouvait, qui devait, amener une situation révolutionnaire. Mais comment ? Était-il possible de prévoir comment ? Non. Quantité d’abcès pouvaient crever. Il y avait la question agraire. Il y avait la question juive. Il y avait les histoires de Finlande, de Pologne. Il y avait l’antagonisme russo-nippon en Orient. Impossible de deviner quel serait l’élément inattendu qui transformerait la situation pré-révolutionnaire en situation révolutionnaire… Et, brusquement, cet inattendu s’est produit. Une camarilla d’aventuriers spéculateurs a réussi à prendre assez d’influence sur le tsar, pour le jeter dans la guerre d’Extrême-Orient, à l’insu et contre la politique de son ministre des Affaires étrangères. Qui pouvait prévoir ça ? »
— « On pouvait prévoir que la concurrence russo-japonaise en Mandchourie provoquerait fatalement un conflit », observa doucement Zelawsky.
— « Mais qui pouvait dire que ce conflit éclaterait en 1905 ? Et qu’il éclaterait, non pas à propos de la Mandchourie, mais à propos de la Corée ?…, Voilà un exemple de ce qu’est l’élément nouveau, qui transforme une situation pré-révolutionnaire en situation révolutionnaire… Il a fallu, à la Russie, cette guerre, ces défaites… Alors seulement, on a vu la situation devenir révolutionnaire, et se développer jusqu’à l’insurrection… L’insurrection — mais pas la révolution ! Pas la révolution prolétarienne ! Pourquoi ? Parce que le passage de la situation révolutionnaire à l’insurrection, c’est une chose ; mais le passage de l’insurrection à la révolution, c’en est une autre… N’est-ce pas, petite fille ? » ajouta-t-il, à mi-voix.