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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Alfreda s’était approchée de Paterson et de Mithœrg.

— « Venez avec nous au Caveau, manger quelque chose », proposa-t-elle à Mithœrg, sans regarder Paterson. « N’est-ce pas, Pilote ? » cria-t-elle gaiement à Meynestrel. (Ce qui, pour Paterson et pour Mithœrg, voulait dire, expressément : « Le Pilote paiera pour tout le monde… »)

Meynestrel acquiesça d’un abaissement de paupières. Elle ajouta :

— « Ensuite, nous irons tous à la salle Ferrer. »

— « Pas moi », dit Jacques. « Pas moi ! »

Le Caveau était un petit bar végétarien, situé, dans un sous-sol de la rue Saint-Ours, derrière la promenade des Bastions, en plein quartier universitaire ; il était surtout fréquenté par des étudiants socialistes. Le Pilote et la jeune femme allaient souvent y dîner, les soirs où ils ne rentraient pas travailler à Carouge.

Meynestrel et Jacques partirent devant. Alfreda et les deux jeunes gens suivaient à quelques mètres.

Le Pilote avait repris la parole, de cette manière brusque qui était la sienne :

— « Nous avons encore beaucoup de chance, sais-tu, de vivre cette phase idéologique… D’être nés sur le seuil de quelque chose qui commence… Tu es trop sévère pour les camarades ! Moi, je leur pardonne tout, et même leurs palabres, à cause de leur vitalité… de leur jeunesse ! »

Une nuance de mélancolie, qui échappa à son compagnon, passa sur son visage. Il se détourna, pour vérifier si Alfreda était bien derrière eux.

Jacques, rétif, secouait obstinément la tête. Dans ses heures de découragement, il lui arrivait, en effet, de porter un jugement sévère sur les jeunes hommes qui l’entouraient. Il lui semblait que la plupart pensaient d’une façon sommaire, étroite, complaisamment intolérante et haineuse ; que leur intelligence s’appliquait systématiquement à renforcer leurs conceptions, non à les élargir, à les renouveler ; qu’un grand nombre d’entre eux étaient des révoltés plutôt que des révolutionnaires ; et qu’ils aimaient leur révolte plus que l’humanité.

Cependant, il se retenait de critiquer ses camarades devant le Pilote. Il dit seulement :

— « Leur jeunesse ? Mais je leur en veux, moi, de n’être pas assez… jeunes ! »

— « Pas assez ? »

— « Non ! Leur haine, notamment, c’est une réaction de vieillard. Le petit Vanheede a raison : la vraie jeunesse n’est plus haine, mais amour. »

— « Rêveur ! » prononça gravement Mithœrg, qui les avait rejoints. À travers ses lunettes, il jeta un coup d’œil oblique vers Meynestrel. « Il faut haïr pour vraiment vouloir », déclara-t-il, après une pause, en regardant cette fois devant lui, au loin. Et, presque aussitôt, il ajouta, d’un ton agressif : « De même, il a toujours fallu massacrer pour vaincre. Ainsi est-ce ! »

— « Non », fit Jacques posément. « Pas de haine, pas la violence. Non ! Pour ça, vous ne m’aurez jamais avec vous ! »

Mithœrg l’enveloppa d’un regard sans indulgence.

Jacques s’était légèrement penché vers Meynestrel. Il attendit un instant avant de continuer. Comme Meynestrel n’intervenait pas, il se décida, presque rudement :

— « Il faut haïr ! Il faut massacrer ! Il faut, il faut !… Qu’en sais-tu, Mithœrg ? Qu’un grand révolutionnaire réussisse à vaincre sans massacre — par l’esprit — et toutes vos conceptions de révolution violente seront changées ! ».

L’Autrichien marchait lourdement, un peu à l’écart. Son visage était dur. Il ne répondit pas.

— « Si, au cours de l’histoire, toutes les révolutions ont versé trop de sang », continua Jacques, après un nouveau regard vers Meynestrel, « c’est peut-être parce que ceux qui les ont faites ne les avaient pas suffisamment préparées, pensées. Elles ont toutes été plus ou moins improvisées, au jour le jour, dans la panique, par des sectaires comme nous, qui faisaient de la violence un dogme. Ils croyaient faire une révolution, et ils se contentaient d’une guerre civile… Je veux bien que la violence soit une nécessité de l’improvisation ; mais je ne vois rien d’absurde à concevoir, dans notre civilisation, une révolution d’un autre type, la révolution lente, patiemment menée par des esprits du genre Jaurès : des hommes formés à l’école de l’humanisme, ayant eu le temps de mûrir leur doctrine, d’établir un plan d’action progressif ; des opportunistes, dans le bon sens du terme, ayant préparé la prise du pouvoir par une suite de manœuvres méthodiques, en jouant sur tous les tableaux à la fois, parlement, municipalités, syndicats, mouvements d’ouvriers, grèves ; des révolutionnaires, mais qui seraient en même temps des hommes d’État, et qui exécuteraient leur plan, avec ampleur, autorité, avec l’énergie tranquille que donne une pensée claire, avec la collaboration de la durée ; dans l’ordre, enfin ! et sans jamais laisser échapper la maîtrise des événements ! »

— « La maîtrise des événements ! » gronda Mithœrg, avec des gestes désordonnés. « Dummkopf[6] ! L’instauration d’un régime nouveau, cela peut seulement s’imaginer sous la pression d’une catastrophe, dans un moment de Krampf spasmodique collectif, où toutes les passions sont furieuses… » (Il parlait assez couramment le français, mais avec un accent germanique, appuyé et rugueux.) « Rien de vraiment neuf ne peut se faire sans cet élan qui est donné par la haine. Et, pour construire, il faut d’abord qu’un cyclone, un Wirbelsturm, ait tout détruit, tout nivelé jusqu’aux dernières décombres ! » Il avait prononcé ces mots, tête basse, avec une sorte de détachement qui les rendait terribles. Il redressa le front : « Tabula rasa ! Tabula rasa ! » Et le geste brutal de sa main semblait pulvériser les obstacles, faire le vide devant lui.

Jacques fit quelques pas avant de répondre.

— « Oui », soupira-t-il, s’efforçant à demeurer calme. « Tu vis — nous vivons tous — sur cet axiome que l’idée de révolution est incompatible avec l’idée d’ordre. Nous sommes tous intoxiqués par ce romantisme héroïque sanguinaire… Mais, veux-tu que je te dise, Mithœrg ? Il y a des jours où je m’interroge là-dessus, où je me demande à quoi tient réellement cette adhésion générale aux théories de violence… Est-ce uniquement parce que la violence nous est indispensable pour agir avec efficacité ? Non… C’est aussi parce que ces théories flattent en nous les instincts les plus bas, les plus anciens, les plus profondément enfouis dans l’homme !… Regardons-nous dans la glace… Avec quels yeux farouches, quels rictus de sauvages, quelle joie cruelle et barbare, nous feignons tous d’accepter cette violence comme une nécessité ! La vérité, c’est que nous y tenons pour des motifs beaucoup moins avouables, beaucoup plus personnels : parce que nous avons tous, au fond du cœur, une revanche à prendre, une rancune à satisfaire… Et, pour savourer sans remords cet appétit de revanche, quoi de mieux que de pouvoir le justifier par la soumission à une loi fatale ? »

Mithœrg, offensé, tourna brusquement la tête :

— « Moi », protesta-t-il, « je… »

Jacques ne se laissa pas interrompre :

— « Attends… Je n’accuse personne. Je dis : “nous”. Je constate. Le besoin de détruire est encore plus puissant que l’espoir de construire… Pour combien d’entre nous, la révolution, avant d’être une œuvre de transformation sociale, est-elle d’abord l’occasion d’assouvir un besoin de vengeance qui trouverait une satisfaction enivrante dans la bagarre, dans l’émeute, dans la guerre civile, dans la prise brutale du pouvoir ? Quel délire de représailles, le jour où nous pourrions, par une victoire bien sanglante, imposer à notre tour notre tyrannie — la tyrannie de notre justice !… Un fauteur de troubles, Mithœrg, voilà ce qu’il y a, en plus de tout le reste, au fond de tout révolutionnaire ! Ne dis pas non… Lequel de nous osera prétendre qu’il a tout à fait échappé à cette contagion capiteuse de la destruction ? Dans les meilleurs, les plus généreux, les plus capables d’abnégation, je vois, certains jours, se dresser cet énergumène ivre… »

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« Imbécile ! »

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