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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Jacques croisa le regard amusé de Zelawsky. Le Russe leva doucement la main vers Quilleuf, et demanda :

— « Comment es-tu venu au Parti ? »

— « C’est vieux », dit Quilleuf. « Au service, j’étais marin. J’ai eu la veine d’avoir dans ma chambrée deux types qui savaient, et qui faisaient de la propagande. J’ai commencé à lire, à me renseigner. D’autres aussi. On se prêtait des bouquins, on discutait… On se faisait les dents, quoi… Au bout de six mois, on était déjà toute une équipe… Quand je suis sorti de là, j’avais compris : j’étais un homme… »

Il se tut ; puis, regardant devant lui, dans le vague :

— « Toute une équipe nous étions… Toute une bande de durs… Qu’est-ce qu’ils sont devenus ? Ils n’écrivent pas leurs Souvenirs, ceux-là !… Comment va, mes belles ? » s’écria-t-il, galamment tourné vers deux jeunes femmes qui approchaient. « Chodement, hé ? »

Le cercle s’élargit pour faire place aux nouvelles venues, deux camarades suisses, Anaïs Julian et Émilie Cartier. L’une était institutrice ; l’autre, infirmière à la Croix-Rouge. Elles habitaient le même logement et venaient généralement ensemble aux réunions. Anaïs, l’institutrice, parlait plusieurs langues et publiait dans les journaux des traductions d’articles révolutionnaires étrangers.

Elles étaient fort différentes d’aspect. La cadette, Émilie, était petite, brune, charnue ; sa figure, encadrée par le voile bleu qui lui allait si bien et qu’elle ne quittait guère, avait une roseur lactée de baby anglais. Toujours enjouée, un peu coquette ; des gestes vifs, des reparties promptes, mais sans pointes. Ses malades l’adoraient. Quilleuf aussi. Il la poursuivait de taquineries semi-paternelles. Il expliquait, avec un sérieux inimitable : « Ce n’est pas qu’elle soit belle, mais, peuchère, elle s’arringe bieng ! »

L’autre, Anaïs, brune également, avait la face colorée, les pommettes osseuses, une tête chevaline, un peu revêche. Mais, de l’une et de l’autre, émanait la même impression d’équilibre, de force interne : cette noblesse que confère aux êtres le parfait accord de ce qu’ils pensent avec ce qu’ils sont et ce qu’ils font.

La conversation avait repris.

Le méditatif Skada parlait de la justice :

— « … Introduire toujours plus de justice autour de soi », prêchait-il, avec sa douceur insinuante. « C’est zela, zela qui importe, pour la pacification entre les hommes. »

— « Ouatte ! » lança Quilleuf. « Ta justice, je marche à fond pour ! Ça fait pas question !… Mais faudrait tout de même pas trop compter là-dessus pour établir la paix dans le monde : y a pas plus chicanier, plus batailleur, qu’un type entiché de justice ! »

— « Rien de durable sans amour », murmura le petit Vanheede, qui venait de s’arrêter près de Jacques. « La paix, ça est une œuvre de foi… de foi et de charité… » Il demeura quelques secondes immobile ; puis il s’éloigna, un sourire énigmatique aux lèvres.

Jacques aperçut Paterson et Alfreda qui traversaient la pièce en continuant à mi-voix leur causerie. Ils se dirigeaient nonchalamment vers l’autre salle, où devait se trouver Meynestrel. La jeune femme paraissait toute menue à côté de l’Anglais. Long et flexible, la pipe à la bouche, il s’inclinait vers elle en marchant. Ses traits affinés, son visage clair rasé de très près, la coupe de ses vêtements, si usés qu’ils fussent, lui donnaient toujours l’air plus soigné que ses camarades. Au passage, Alfreda leva vers le groupe de Jacques son regard profond, où parfois, comme en ce moment, brillait une étincelle inattendue, un feu secret qui semblait la vouer à quelque destin héroïque.

Paterson sourit à Jacques. Il avait un air animé, heureux, qui le rajeunissait encore :

— « Richardley m’a passé tout ça », cria-t-il avec gaminerie, en tendant à Jacques un demi-paquet de tabac. « Fais-toi une cigarette, Thibault !… Non ?… Tu as tort… » Il aspira une bouffée qu’il laissa voluptueusement sortir par ses narines : « Je t’assure, cher : c’est une chose très vraiment dilectable, le tabac !… »

Jacques les regarda s’éloigner, en souriant. Puis, à son tour, machinalement, il se dirigea vers la porte par où il venait de les voir disparaître. Mais il s’arrêta sur le seuil, et s’accouda au chambranle.

La voix de Meynestrel arrivait jusqu’à lui, sèche, coupante, avec une inflexion sarcastique à la fin des phrases.

— « Bien entendu ! Je n’oppose pas aux “réformes” un non de principe ! La lutte pour les réformes peut être, dans certains pays, une plate-forme de combat. Le mieux-être obtenu par le prolétariat, peut, en élevant son niveau, contribuer, dans une certaine mesure, à accroître son éducation révolutionnaire. Mais vos “réformistes” s’imaginent que les réformes sont le seul moyen d’atteindre le but. Ce n’est qu’un moyen, parmi beaucoup d’autres ! Vos réformistes s’imaginent que les lois sociales, les conquêtes économiques augmentent nécessairement le dynamisme du prolétariat en même temps que son mieux-être… C’est à voir ! Ils s’imaginent que les réformes suffiront à faire naître l’heure où le prolétariat n’aura plus qu’un signe à faire pour que le pouvoir politique lui tombe automatiquement dans les mains. C’est à voir !… Pas d’enfantement, sans passer par les grandes douleurs ! »

— « Pas de révolution sans crise violente, sans Wirbelsturm[4] ! » fit une voix. (Jacques reconnut le timbre germanique de Mithœrg.)

— « Vos réformistes se trompent lourdement », reprit Meynestrel. « Se trompent doublement : primo, parce qu’ils sous-estiment le prolétariat ; secundo, parce qu’ils surestiment le capital. Le prolétariat est encore très loin du degré de maturité qu’ils lui prêtent. Il n’a ni assez de cohésion, ni assez de conscience de classe, ni assez… et cætera, — pour passer à l’offensive, et conquérir le pouvoir ! Quant au capital, vos réformistes s’imaginent, parce qu’il cède du terrain, qu’il se laissera grignoter, de réformes en réformes, jusqu’au bout. Absurde ! Sa volonté contre-révolutionnaire, ses forces de résistance, sont intactes. Son machiavélisme ne cesse de préparer la contre-offensive. Croyez-vous qu’il ne sait pas ce qu’il fait, en consentant à ces réformes qui lui concilient les officiels du parti, qui divisent la classe ouvrière en établissant des différenciations entre les travailleurs ? Et cætera… Bien entendu, je sais que le capital est profondément divisé, à l’intérieur ; je sais que, en dépit de certaines apparences, les antagonismes capitalistes vont s’accentuant ! Raison de plus pour penser que, avant de se laisser déposséder, le capital jouera toutes ses cartes. Toutes ! Et l’une de celles sur lesquelles, à tort ou à raison, il compte le plus, c’est la guerre ! La guerre, qui doit lui rendre, d’un coup, tout le terrain que les conquêtes sociales lui ont fait perdre ! La guerre, qui doit lui permettre de désunir, et d’anéantir, le prolétariat !… Primo, le désunir : parce que le prolétariat n’est pas encore unanimement inaccessible aux sentiments patriotiques ; une guerre opposerait d’importantes fractions prolétariennes nationalistes aux fractions fidèles à l’Internationale… Secundo, l’anéantir : parce que, des deux côtés du front, la majeure partie des travailleurs serait décimée sur les champs de bataille ; et que le reste serait, ou bien démoralisé, dans le pays vaincu ; ou bien facile à paralyser, à endormir, dans le pays vainqueur… »

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« Cyclone. »

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