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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Puis il haussa doucement les épaules, et s’éloigna, sans un salut aux deux Allemands.

Il y eut un court silence.

Alfreda et Paterson avaient laissé ouverte la porte de la salle où se tenait Meynestrel. On ne l’apercevait pas ; mais, bien qu’il n’élevât jamais le ton, par instants l’on entendait sa voix.

— « Et chez vous », demanda Zelawsky à Prezel, « les choses vont bien ? »

— « En Allemagne ? Toujours encore mieux ! »

— « Chez nous », déclara Cœcilia, « il y a vingt-cinq ans, c’était seulement un million de socialistes. Et, il y a dix ans, deux millions. Et, aujourd’hui, c’est quatre millions ! »

Elle parlait sans hâte, sans presque remuer les lèvres, mais sur un ton provocant, et son regard pesant se posait successivement sur Jacques et sur le Russe. Jacques pensait toujours, en la regardant, à la Junon d’Homère, Héra aux-yeux-de-vache.

— « Ça ne fait pas de doute », dit-il d’une voix conciliante. « La social-démo a réalisé depuis vingt-cinq ans un immense effort constructif. Le génie organisateur, dont ses chefs ont fait preuve, est quelque chose de prodigieux… Ce qu’on peut se demander, peut-être, c’est si l’esprit révolutionnaire n’est pas en train — comment dire ? — de s’atténuer peu à peu dans le parti allemand… Justement, en vertu de cet effort uniquement dirigé vers l’organisation… »

Prezel prit la parole :

— « L’esprit révolutionnaire ?… Non, non : sois bien tranquille là-dessus ! D’abord organiser, pour être une force !… Chez nous, il n’y a pas seulement idéologie, il y a réalisme. Et c’est le meilleur !… Si la paix a été gardée en Europe ces dernières années, je veux dire surtout en 1911 et 1912, par qui est-ce ? Et si aujourd’hui on peut espérer qu’une grande guerre européenne est évitée pour longtemps, c’est grâce à qui ? au prolétariat allemand ! Tout le monde le sait. Tu dis : l’effort constructif de la social-démocratie. C’est plus encore que tu ne crois. C’est une construction monumentale. C’est devenu véritablement un État dans l’État. Mais comment ? Beaucoup par la puissance de notre action parlementaire. Au Reichstag, notre influence ne cesse de monter encore. Si demain les pangermanistes se permettaient un coup comme celui d’Agadir, ce ne serait plus seulement les deux cent mille manifestants du parc de Treptlow qui protesteraient, mais la totalité des députés socialistes du Reichstag ! Et avec eux toute la gauche de notre pays ! »

Sergueï Zelawsky écoutait attentivement » :

— « Pourtant, vos députés, quand on a fait la nouvelle loi des armements, ils ont voté pour ! »

— « Pardon », fit Cœcilia, en levant l’index.

Son frère l’interrompit :

— « Ach ! il faut comprendre la tactique, Zelawsky ! », dit-il, en souriant avec hauteur. « Tu as deux choses tout à fait différentes là-dedans : tu as die Militärvorlage, la loi d’armements militaires, et tu as die Wehrsteuer, la loi qui donnait les crédits pour réaliser cette loi militaire. Les social-démocrates, ils ont d’abord voté contre la loi militaire ; et ensuite, quand la loi militaire a été votée par le Reichstag malgré eux, alors ils ont voté pour la loi des crédits. Et voilà où c’était la bonne tactique… Pourquoi ?… Parce que, dans cette loi, était une chose absolument nouvelle dans le Reich, une chose très capitale pour nous : un direct impôt d’Empire sur les grosses richesses ! Ça, il allait prendre l’occasion ! Parce que c’est une vraie nouvelle conquête sociale pour le prolétariat !… Maintenant, comprends-tu ? Et, la preuve que nos députés restent fermes contre le militarismus, c’est que, toutes les fois qu’ils peuvent combattre la politique extérieure impérialiste du Chancelier, ils combattent unanimement ! »

— « C’est vrai », concéda Jacques. « Pourtant… »

Il eut une hésitation.

— « Pourtant ? » questionna Zelawsky, intéressé.

— « Pourtant ? » fit Cœcilia.

— « Eh bien… que voulez-vous… J’ai eu l’occasion, à Berlin, d’approcher vos députés socialistes du Reichstag ; et j’ai eu l’impression que leur lutte contre le militarisme restait assez platonique, en somme… Je ne parle pas de Liebknecht, bien sûr, mais des autres. La plupart répugnent visiblement à attaquer le mal dans ses racines, à combattre franchement l’esprit de subordination des masses allemandes devant la chose militaire… J’ai eu l’impression — comment dire ? — qu’ils restaient malgré tout terriblement Allemands… persuadés de la mission historique du prolétariat, cela va sans dire ; mais persuadés surtout de la mission historique du prolétariat allemand ! Et fort loin de pousser leur internationalisme et leur antimilitarisme jusqu’au point où on les pousse en France. »

— « Naturellement », dit Cœcilia ; et ses paupières, un instant, voilèrent son regard.

— « Naturellement », répéta Prezel, sur un ton de supériorité agressive.

Zelawsky se hâta d’intervenir :

— « Vos démocraties bourgeoises », observa-t-il en souriant avec finesse, « elles acceptent des socialistes dans leurs parlements, justement parce qu’elles savent bien qu’un socialiste de gouvernement n’est plus jamais un vrai dangereux socialiste… »

À l’autre extrémité de la pièce, Mithœrg, Charchowsky et le père Boissonis s’étaient levés et s’approchaient.

Prezel et Cœcilia leur serrèrent la main.

Zelawsky secouait doucement la tête, souriant toujours :

— « Sais-tu ce que je pense ? » dit-il, en se tournant cette fois vers Jacques. « Je pense que, pour rendre esclaves les masses, eh bien, vos régimes démocratiques, vos républiques, vos monarchies avec parlement, c’est peut-être des instruments aussi terribles et plus malins, sans en avoir l’air, que notre honteux tsarisme… »

— « Aussi », déclara brutalement Mithœrg, qui avait entendu, « le Pilote avait raison l’autre soir, quand il a dit : La lutte jusqu’au sang contre la démocratie, voilà la chose première pour l’activité révolutionnaire ! »

— « Pardon », objecta Jacques. « D’abord, le Pilote ne visait que la Russie, la révolution en Russie ; et ce qu’il a dit, c’est que la révolution russe ne devait pas commencer par une démocratie bourgeoise, mais être, d’emblée, prolétarienne… Ensuite, n’exagérons pas : on peut tout de même faire du travail utile à l’intérieur d’une démocratie… Un homme comme Jaurès… Tout ce que les socialistes ont déjà obtenu en France et, plus encore, en Allemagne… »

— « Non », dit Mithœrg. « La révolution, et puis l’émancipation à l’intérieur d’une démocratie, c’est deux ! En France, les chefs sont devenus à moitié bourgeois. Ils ont perdu le vrai sens pur révolutionnaire ! »

— « Nous allons écouter un peu ce qui se raconte à côté », interrompit Boissonis, en clignant malicieusement les yeux vers la porte ouverte.

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