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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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— « … profiter, pour mieux organiser méthodiquement la social-démo russe », ajouta Prezel.

— « Non, je ne pense pas comme cela », observa doucement Zelawsky. « La Russie, cela n’est pas l’Allemagne. Et je pense Lénine avait raison ! »

— « Pas du tout ! » s’écria Jacques. « C’est Plekhanoff qui avait raison ! Après la Constitution d’octobre, il ne fallait pas prendre les armes… Il fallait arrêter le mouvement ! Consolider l’acquis ! »

— « Ils ont découragé les masses », dit Skada. « Ils ont tué pour rien. »

— « C’est vrai », reprit Jacques, avec feu. « Ils auraient épargné bien des souffrances… Bien du sang versé inutilement !… »

— « Ça, c’est à voir ! » fit Meynestrel, brutalement.

Il ne souriait plus.

Tous se turent, attentifs.

— « Entreprise condamnée ? » reprit-il, après une courte pause. « Oui ! Et dès octobre !… Mais sang inutile ? Certes non !… »

Il s’était levé — ce qu’il ne faisait presque jamais lorsqu’il avait commencé à parler. Il alla jusqu’à la fenêtre, regarda distraitement au dehors, et revint rapidement auprès d’Alfreda :

— « L’insurrection de décembre ne pouvait pas aboutir à la conquête du pouvoir. Soit ! Était-ce une raison pour ne pas agir comme si cette conquête était possible ? Sûrement pas ! D’abord, parce qu’on ne connaît l’importance des forces révolutionnaires qu’à l’épreuve, quand on a fait la révolution. Plekhanoff a tort. Il fallait prendre les armes après octobre. Il fallait que le sang coule !… 1905 est une étape. Une étape nécessaire : historiquement nécessaire. C’est, après la Commune, et sur une plus grande échelle, la deuxième tentative pour transformer une guerre impérialiste en révolution sociale. Le sang qui a coulé n’a pas coulé pour rien ! Jusqu’en 1905, le peuple russe — le peuple, et même le prolétariat — croyait au tsar. On se signait en prononçant son nom. Mais depuis que le tsar a fait tirer sur le peuple, le prolétariat, et même beaucoup de moujiks, ont commencé à comprendre qu’il n’y avait rien à attendre du tsar, pas plus que des classes dirigeantes. Dans un pays aussi mystique, aussi arriéré, le sang était indispensable pour développer la conscience de classe… Et ce n’est pas tout. À un autre point de vue encore, au point de vue technique, technique révolutionnaire, l’expérience a été d’une importance extrême. Les chefs ont pu faire là un apprentissage sans précédent. On s’en apercevra peut-être demain ! »

Il était toujours debout, l’œil brillant, ponctuant chaque phrase d’un geste des mains. Ses poignets avaient une souplesse féminine ; et sa gesticulation, par la façon menue et serpentine qu’il avait de tortiller les doigts, évoquait l’Orient, les danseuses du Cambodge, les Hindous qui charment les serpents.

Il caressa l’épaule d’Alfreda et se rassit :

— « On s’en apercevra peut-être demain », répéta-t-il. « L’Europe d’aujourd’hui, comme la Russie de 1905, est nettement dans une situation pré-révolutionnaire. Les antagonismes du monde capitaliste travaillent l’Europe. La prospérité n’est qu’illusoire… Mais quand, comment, surgira le fait nouveau ? Quel sera-t-il ? Crise économique ? Crise politique ? Guerre ? Révolution à l’intérieur d’un État ? Quand, comment, se formera la situation révolutionnaire ?… Bien malin qui peut le prévoir !… Peu importe, d’ailleurs. Le facteur nouveau surgira ! Et ce qui importe, c’est, ce jour-là, d’être prêts ! Dans la Russie de 1905, le prolétariat n’était pas prêt ! C’est pourquoi tout a échoué. Le prolétariat d’Europe est-il prêt ? Ses chefs sont-ils prêts ?… Non ! Est-ce que la solidarité entre les fractions de l’Internationale est suffisante ? Non ! Est-ce que l’union entre les chefs du prolétariat est assez forte pour être efficace ? Non !… Croit-on que le triomphe de la révolution sera jamais possible sans une stricte concentration des forces révolutionnaires de tous les pays ?… Ils ont bien fondé ce Bureau international. Mais qu’est-ce que c’est ? Guère plus, qu’un organe d’information. Même pas l’embryon de ce Pouvoir central prolétarien, sans lequel jamais aucune action simultanée et décisive ne sera possible !… L’Internationale ? Une manifestation d’unité spirituelle du prolétariat. Et ça n’est pas rien… Mais son organisation réelle est encore à créer. Tout est à faire ! Son activité, comment s’exprime-t-elle ? Par des congrès !… Je ne médis pas des congrès : je serai à Vienne le 23 août… Mais, en fait, rien à attendre des congrès !… Exemple : Bâle, 1912. Grandiose manifestation contre la guerre balkanique — bien entendu ! Voyons maintenant les résultats. Ils ont voté, dans l’enthousiasme, des résolutions admirables. Admirable, surtout, l’habileté avec laquelle ils ont éludé le problème ! et jusqu’au mot de “grève générale” dans leurs résolutions ! Rappelez-vous les débats. A-t-on jamais examiné ce problème de la grève, à fond, comme un problème pratique, qui se pose différemment, selon les cas, selon les pays ? Quelle devra être l’attitude positive de tel ou tel prolétariat, dans l’éventualité de telle ou telle guerre ?… La guerre ? Une entité. Le prolétariat ? Une autre entité. Sur ces entités, nos leaders font des variations, oratoires, comme le pasteur en chaire sur le bien ou sur le mal. Voilà où on en est ! L’Internationale reste sur le plan des sentiments du dimanche ! La fusion entre la doctrine, d’une part, et d’autre part, la conscience, la force, l’élan révolutionnaire des masses, n’est même pas commencée ! »

Il se tut quelques instants.

— « Tout est à faire ! » murmura-t-il pensivement. « Tout. La préparation du prolétariat suppose un effort immense et coordonné, qui est à peine ébauché jusqu’ici. J’en parlerai à Vienne. Tout est à faire », répéta-t-il encore très bas. « N’est-ce pas, petite fille ? »

Il sourit, brièvement ; puis son regard parcourut le cercle des auditeurs, et son front se plissa.

— « Exemple : comment, se fait-il que l’Internationale n’ait pas encore son journal mensuel, ou même hebdomadaire ? un Bulletin européen, rédigé en toutes les langues et commun à toutes les organisations ouvrières de tous les pays ? J’en parlerai au Congrès… C’est la meilleure façon, pour les chefs, de donner, simultanément, une réponse uniforme à ces millions de prolétaires, qui, dans tous les pays, se posent, à peu de chose près, les mêmes questions. C’est la meilleure façon de permettre à tous les travailleurs, militants ou non, d’être renseignés avec exactitude sur la situation politique et économique du monde. C’est, dans l’état actuel, une des meilleures façons de développer davantage encore, chez l’ouvrier, le réflexe international : il faut qu’un métallurgiste de Motala ou un docker de Liverpool éprouvent, indistinctement, comme un événement personnel, la grève qui vient d’éclater à Hambourg, ou à San Francisco, ou à Tiflis ! Le fait que chaque ouvrier, chaque paysan, en rentrant le samedi soir de son travail, trouverait sur sa table et prendrait dans sa main un papier qu’il saurait être, à la même heure, dans le monde entier, entre les mains de tous les prolétaires ; le fait qu’il pourrait y lire des nouvelles, des statistiques, des indications, des ordres du jour, qu’il saurait être lus, à la même heure, dans le monde entier, par tous ceux qui ont, comme lui, conscience du droit des masses — ce seul fait-là aurait une force éducative in-cal-cu-la-ble ! Sans compter que, sur les gouvernements, l’effet serait… »

Les dernières phrases s’étaient enchaînées à une vitesse d’élocution qui les rendait difficiles à saisir. Il s’arrêta net en apercevant Janotte, le conférencier, qui entrait dans la pièce, entouré de quelques amis.

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