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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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— « Ils avaient tué ton père ? » demanda Jacques.

Zelawsky éclata de rire, comme un gamin :

— « Non, non… Des contusions bleues, tu sais, rien, presque rien… Seulement, après ça, mon père, il n’a plus été directeur. Il n’est plus jamais retourné à l’usine. Il a vécu chez nous, avec la vodka, et il tourmentait toujours ma mère, les domestiques, les paysans… Moi, on m’avait mis au collège, à la ville. Je ne venais plus à la maison… Et, deux ou trois ans après, ma mère m’a écrit, un jour qu’il fallait prier et avoir du chagrin, parce que le père était mort. » Il était redevenu grave. Il ajouta, très vite, comme pour lui seul : « Mais moi, déjà, je ne priais plus… Et c’est bientôt ensuite que je me suis alors sauvé… »

Ils demeurèrent quelques minutes silencieux.

Jacques, les yeux baissés, songeait brusquement à son enfance. Il revoyait l’appartement de la rue de l’Université ; il sentait le relent des tapis, des tentures, l’odeur spéciale et chaude du cabinet de travail paternel, quand il rentrait de l’école, le soir… Il revoyait la vieille Mlle de Waize, trottinant dans le couloir, et Gise, Gise gamine, avec son visage rond et ses beaux yeux fidèles… Il revoyait les classes, les études, les récréations… Il se rappelait l’amitié de Daniel, la suspicion des maîtres, la folle équipée de Marseille, et le retour à la maison avec Antoine, et son père qui les attendait, en redingote, debout, sous le lustre de l’antichambre… Et puis les temps maudits, le pénitencier, sa cellule, la promenade quotidienne sous la surveillance du gardien… Un frisson involontaire lui passa entre les épaules. Il releva les paupières, respira un grand coup et regarda autour de lui.

— « Tiens », fit-il, en s’arrachant de l’angle où ils étaient, et en se secouant comme un chien qui sort de l’eau, « voilà Prezel ! »

Ludwig Prezel et sa sœur Cœcilia venaient d’entrer. Ils cherchaient à s’orienter parmi les groupes, comme des nouveaux venus peu familiarisés avec les lieux. En apercevant Jacques, ils levèrent ensemble la main, et s’avancèrent calmement vers lui.

Ils étaient de même taille, bruns tous deux, et se ressemblaient étrangement. L’un et l’autre portaient, sur un cou rond, un peu massif, une tête d’antique, aux traits immobiles mais d’un vigoureux relief ; une tête stylisée, qui paraissait moins construite par la nature que composée d’après un canon : l’arête du nez prolongeait la ligne verticale du front, sans aucun fléchissement à la hauteur des orbites. Le regard parvenait mal à animer ce masque de statue : à peine si les yeux de Ludwig avaient un éclat plus vivant que ceux de sa sœur, qui ne reflétaient jamais un sentiment humain.

— « Nous sommes revenus hier », expliqua Cœcilia.

— « De Munich ? » dit Jacques en serrant les mains tendues.

— « De München, de Hambourg, de Berlin. »

— « Et, le mois dernier, nous étions en Italie, à Milano », ajouta Prezel.

Un petit homme brun, aux épaules inégales, qui passait à ce moment, s’arrêta, le visage illuminé.

— « À Milano ? » fit-il, avec un large sourire qui montrait de belles dents de cheval. « Tu as vu les camarades de l’Avanti ? »

— « Mais oui… »

Cœcilia tourna la tête :

— « Tu es de là-bas ? »

L’Italien fit un signe affirmatif qu’il répéta plusieurs fois en riant.

Jacques présenta :

— « Le camarade Saffrio. »

Saffrio avait, pour le moins, une quarantaine d’années. Il était petit, trapu, légèrement contrefait. Deux admirables yeux noirs, veloutés et brillants, éclairaient son visage.

— « J’ai connu ton parti italien avant 1910 », déclara Prezel. « C’était, pour dire, un des plus misérables. Et maintenant voilà : nous avons vu les grèves de la Semaine rouge ! Incroyable progrès ! »

— « Oui ! Quelle force ! Quel courage ! » s’écria Saffrio.

— « L’Italie », reprit Prezel, sur un ton sentencieux, « elle a certainement beaucoup tiré exemple de la méthode organisatrice de la social-démocratie allemande. Aussi la classe ouvrière italienne, elle est aujourd’hui en-rassemblée, et même bien en-disciplinée : vraiment prête à courir en avant ! Surtout : le prolétariat paysan est plus fort là-bas que partout autre part. ».

Saffrio riait de plaisir :

— « Cinquante-neuf députés à nous, à la Chambre ! Et notre presse ! Notre Avanti ! Plus de quarante-cinq mille tirages pour chaque numéro ! Quand est-ce que tu étais chez nous ? »

— « En avril et mai. Pour le congrès d’Ancône. »

— « Tu connais Serrati ? Vella ? »

— « Serrati, Vella, Bacci, Moscallegro, Malatesta… »

— « Et notre grand Turati ? »

— « Ach ! Un réformiste, celui-là ! »

— « Et Mussolini ? Pas réformiste, lui ! Un vrai ! Tu le connais ? »

— « Oui », fit laconiquement Prezel, avec une imperceptible moue, que Saffrio ne remarqua pas.

L’Italien reprit :

— « Nous avons habité ensemble à Lausanne, Benito et moi. Il attendait l’amnistie pour pouvoir retourner chez nous… Et, toutes les fois qu’il vient en Suisse, il passe me voir. Cet hiver encore… »

— « Ein Abenteurer[5] ! », murmura Cœcilia.

— « Il est de Romagne, comme moi », poursuivait Saffrio, en promenant sur tous son regard rieur, où frémissait une pointe d’orgueil. « Un Romagnol, un ami de quand on était bambin, un frère… Son père était tavernier, à six kilomètres de chez moi… Je l’ai bien connu… Un des premiers internationalistes romagnols ! Il fallait que tu l’entendes, dans sa taverne, crier contre les calotins, les patriotes ! Et comme il était fier de son fils ! Il disait : “Benito et moi, si un jour, nous voulons, c’est assez pour écraser toutes les canailles du régime !” Et ses yeux brillaient, juste comme ceux de Benito… Quelle force il a dans ses yeux, Benito ! N’est-ce pas ? »

— « Ja, aber er gibt ein wenig an », murmura Cœcilia, en se tournant vers Jacques, qui sourit.

Le visage de Saffrio se rembrunit :

— « Qu’est-ce qu’elle a dit de Benito ? »

— « Elle a dit : Er gibt an… Il fait un peu d’épate, il en met plein la vue… », expliqua Jacques.

— « Mussolini ? » s’écria Saffrio. Il jeta sur la jeune fille un regard courroucé. « Non ! Mussolini est un vrai, un pur ! Depuis toujours antiroyaliste, antipatriote, anticlérical. Et même un grand condottiere !… Le vrai conducteur révolutionnaire !… Et toujours positif, réaliste… L’action d’abord, la doctrine, après !… À Forli, pendant les grèves, il était comme le diable, dans la rue, dans les meetings, partout ! Et il sait parler, lui ! Pas de creux discours ! “Faites ceci, faites cela !” Ah, qu’il était content quand on avait bien dévissé les rails pour arrêter un train ! Tout ce qui a été fait d’énergique contre l’expédition de Tripoli, c’est par son journal, c’est par lui ! En Italie, il est notre âme de lutte ! À l’Avanti, c’est lui qui souffle tous les jours aux masses la furia révolutionnaire ! Le gouvernement du roi n’a pas d’autre adversaire grand comme lui ! Si le socialisme est devenu tout d’un coup si fort chez nous, peut-être c’est principalement par l’action de Benito ! Oui ! On l’a bien vu ce mois… La Semaine rouge ! Comme il a sauté sur l’occasion !… Ah, per Bacco, si seulement on avait écouté son journal ! Quelques jours de mieux, toute l’Italie était en flammes ! Si la Confederazione du Travail n’avait pas eu peur, et n’avait pas coupé la grève, c’était le commencement de la guerre civile, c’était le croulement de la monarchie ! C’était la Révolution italienne !… Chez nous, Thibault, en Romagne, les camarades, un soir, ont fait la proclamation de la République ! Si, si ! » Il tournait volontairement le dos à Cœcilia et à Prezel ; il ne s’adressait qu’à Jacques. Il sourit de nouveau, et mit dans sa voix une sorte de sévérité caressante : « Prends bien garde, Thibault, de tout croire ce que tu entends ! »

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« Un aventurier. »

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