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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Et tous les habitués du Local comprirent que le Pilote ne dirait plus rien ce soir-là.

VIII

Jacques ne connaissait pas Janotte. Il était bien tel que l’avait décrit Alfreda. Trapu, un peu guindé dans des vêtements noirs de forme désuète, il traversa la pièce sur la pointe des pieds, et ses demi-courbettes, ses gestes de sacristain, s’accordaient mal à son masque solennel, que couronnait d’une blancheur fabuleuse une crinière d’animal héraldique.

Jacques s’était levé. Profitant, pour s’éclipser, du brouhaha des présentations, il se glissa dans le petit bureau du fond, afin d’y attendre Meynestrel.

Celui-ci, en effet, ne tarda pas à l’y rejoindre. Comme toujours, Alfreda l’accompagnait.

L’entretien fut court. Du dossier Guittberg-Tobler, Meynestrel sut, en quelques minutes, extraire les cinq ou six pièces sur lesquelles reposait l’accusation. Il les remit à Jacques. Il y joignit un mot pour Hosmer. Puis il formula quelques conseils généraux sur la manière pratique de commencer l’enquête.

— « Maintenant, petite fille, à la soupe ! »

Prestement, Alfreda rassembla les papiers épars, et les rangea dans la serviette.

Meynestrel s’était approché de Jacques. Il le dévisagea une seconde. Sur un timbre amical, tout différent du ton qu’il avait eu pendant leur entretien, il demanda à mi-voix :

— « Qu’est-ce qui ne va pas, ce soir ? »

Jacques, un peu gêné, eut un sourire surpris :

— « Mais tout va bien ! »

— « Ça ne t’ennuie pas de partir pour Vienne ? »

— « Au contraire. Pourquoi ? »

— « Tout à l’heure, il m’avait semblé te sentir soucieux… »

— « Mais non… ».

— « Un peu… exilé… »

Jacques sourit davantage.

— « Exilé », répéta-t-il. Ses épaules eurent un léger mouvement de lassitude, et le sourire s’éteignit. « Il y a des jours où, sans qu’on sache pourquoi, on se sent plus particulièrement… exilé… Vous devez bien connaître ça, Pilote ? »

Meynestrel, sans répondre, fit les deux pas qui le séparaient de la porte, et se retourna pour s’assurer que la jeune femme était prête. Il ouvrit le battant, et fit passer Alfreda devant lui.

— « Bien entendu », fit-il alors, très vite, en décochant vers Jacques un sourire bref « On connaît ça… On connaît ça… »

Le Local s’était vidé. Monier rangeait les chaises et remettait un peu d’ordre. (Le samedi et le dimanche, la réunion se prolongeait, en général jusqu’à une heure avancée de la nuit. Mais, ce soir, la plupart des habitués s’étaient donné rendez-vous, après leur dîner, salle Ferrer, pour la conférence de Janotte.)

Meynestrel avait laissé la jeune femme prendre un peu d’avance. Il avait glissé son bras sous celui de Jacques, et tirait un peu la jambe, en descendant l’escalier.

— « On est seul, mon petit… Il faut accepter ça, une fois pour toutes. » Il parlait vite et bas ; il fit une pause ; son regard glissa dans la direction d’Alfreda ; il répéta, plus bas encore : « Toujours seul. » L’accent était celui de la plus objective constatation, sans nuance de mélancolie ni de regret. Pourtant Jacques eut la certitude que le Pilote, ce soir, songeait à quelque chose de personnel.

— « Oui, je sais bien », soupira Jacques, en ralentissant le pas jusqu’à s’arrêter tout à fait, comme s’il traînait derrière lui un fardeau de pensées confuses qui entravait sa marche. « C’est la malédiction de Babel ! Des hommes qui ont le même âge, la même existence, les mêmes convictions, ils peuvent jouer une journée entière à causer ensemble, à causer de la façon la plus libre, la plus sincère, sans s’être une minute compris, sans s’être seulement rencontrés l’espace d’une seconde !… Nous sommes là, les uns à côté des autres, impénétrables… Juxtaposés, comme les galets au bord du lac… Et je me demande si les paroles, en nous donnant l’illusion d’un accord, ne nous divisent pas plus encore qu’elles ne nous rapprochent ! »

Il releva les yeux. Meynestrel, arrêté lui aussi au bas des marches, écoutait, silencieux, cette voix triste qui résonnait dans le vestibule de pierre.

— « Ah ! si vous saviez comme j’en ai parfois assez des paroles ! » reprit Jacques, avec une subite véhémence. « Comme j’en ai assez de nos palabres ! Comme j’en ai assez, de toute cette… idéologie !… »

Meynestrel, à ce dernier mot, remua vivement la main.

— « Évidemment. Parler ne devrait être qu’un moyen d’agir… Mais, tant qu’on ne peut pas agir, c’est déjà faire quelque chose que de parler… »

Il jeta un coup d’œil vers la cour, où Paterson et Mithœrg, prolongeant sans doute une « palabre » commencée là-haut, faisaient les cent pas en gesticulant. Puis il braqua sur Jacques son regard aigu :

— « Patience !… La phase idéologique… Ce n’est qu’une phase… Une phase préparatoire, nécessaire ! La rigueur doctrinale s’affermit par la controverse. Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. Sans théorie révolutionnaire, pas d’avant-garde. Pas de chefs… Notre “idéologie” t’agace… Oui : elle paraîtra sans doute, à nos successeurs, un ridicule gaspillage de force… Est-ce notre faute ? » Il murmura très vite : « Le temps de l’action n’est pas encore venu. »

Jacques, attentif, semblait dire : « Expliquez-vous. »

Meynestrel poursuivit :

— « L’économie capitaliste tient encore bon. La machine donne des signes d’usure, mais elle fonctionne encore, tant bien que mal. Le prolétariat souffre et s’agite, mais, somme toute, il ne crève pas encore de faim. Dans ce monde boiteux, poussif, qui vit sur sa force acquise, qu’est-ce que tu veux qu’ils foutent, tous ces précurseurs qui attendent l’heure de l’action ? Ils parlent ! Ils s’enivrent d’idéologie ! Leur activité n’a pas d’autre champ libre que celui des idées. Nous n’avons pas encore de prise sur les choses… »

— « Ah ! » fit Jacques, « la prise sur les choses ! »

— « Patience, mon petit. Tout ça n’aura qu’un temps ! Les contradictions du régime s’accusent de plus en plus. Entre les nations, les rivalités se multiplient. La concurrence, la compétition pour les marchés, s’exaspèrent. Question de vie ou de mort : tout leur système est organisé pour des marchés sans cesse plus étendus ! Comme si les marchés pouvaient s’accroître indéfiniment !… Au bout du fossé, la culbute ! Le monde va droit à la crise, à la catastrophe inévitable. Et elle sera universelle… Attends seulement ! Attends que tout soit bien déréglé dans la vie économique du monde… Que les machines aient davantage réduit le nombre des salariés… Que les faillites et les ruines se précipitent, que le travail manque partout, que l’économie capitaliste se trouve dans la situation d’une compagnie d’assurances dont tous les assurés seraient sinistrés le même jour… Alors !… »

— « Alors ?… »

— « Alors, nous sortirons de l’idéologie ! Alors, le temps des palabres sera passé ! Et nous retrousserons nos manches, parce que l’heure de l’action sera venue, parce que nous l’aurons enfin, la prise sur les choses ! » Une lueur éclaira son visage et s’éteignit. Il répéta : « Patience… patience ! » Puis il tourna la tête pour chercher Alfreda des yeux. Et, machinalement, bien qu’elle fût trop loin pour l’entendre, il marmonna : « N’est-ce pas, petite fille… »

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