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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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VI

— « Ce Quilleuf ! » dit, auprès de Jacques, Sergueï Zelawsky.

Il avait vu Jacques s’écarter du groupe, et il l’avait rejoint.

— « C’est drôle comme ça reste en nous, ces choses qui arrivent dans l’enfance… N’est-ce pas ? » Il paraissait plus distrait encore que de coutume. « Et toi, Thibault », demanda-t-il, « comment es-tu devenu… (Au moment de donner à Jacques le qualificatif de “révolutionnaire”, il hésita) : comment es-tu venu avec nous ? »

— « Oh, moi ! » fit Jacques ; et son demi-sourire, le léger retrait du buste éludaient la question.

— « Moi », reprit aussitôt Zelawsky, avec l’élan d’un timide heureux de céder pour une fois à la tentation de parler de lui, « moi, je sais bien comme les choses se sont enchaînées, peu à peu, dès ma fuite du collège… Mais, je crois, j’étais déjà très préparé… Le premier choc était fait beaucoup plus tôt… Dans ma petite enfance… »

Il penchait le nez vers le sol et considérait ses mains, qu’il nouait et dénouait en parlant : deux mains blanches, un peu potelées, dont les doigts courts étaient carrés du bout. De près, la peau de son visage était finement fripée au creux des tempes, autour des yeux. Il avait un long nez aux narines couchées, un nez en bec-de-corbin, dont le mouvement de proue se trouvait encore accentué par la ligne oblique des sourcils et le profil fuyant du front. Ses moustaches blondes, de dimensions inaccoutumées, semblaient faites de soie floche, de verre filé, d’une matière inconnue, impondérable : elles ondulaient au vent avec la légèreté d’une écharpe, avec la souplesse de ces barbes vaporeuses qu’on voit à certains poissons d’Extrême-Orient.

Il avait doucement poussé Jacques jusqu’au fond de la chambre, derrière la table aux périodiques, où ils étaient seuls.

— « Moi », reprit-il, sans le regarder, « mon père, il était directeur d’une grande usine qu’il avait bâtie dans la propriété de famille, à six verstes de Gorodnia. Je me rappelle tout, très bien… Je n’y pense jamais, tu sais », fit-il, en relevant la tête, et en posant sur Jacques son regard caressant. « Pourquoi, ce soir ?… »

Jacques avait une façon d’écouter, patiente, sérieuse, discrète, qui lui attirait toujours les confidences. Zelawsky sourit davantage :

— « Tout ça est amusant, n’est-ce pas ? Je me rappelle la grande maison, et Foma, le jardinier, et le petit village des ouvriers, à l’entrée des bois… Je me rappelle très bien, tout enfant, avec ma mère, une cérémonie qui devait recommencer chaque année — pour la fête de mon père, peut-être ? C’était dans la cour de l’usine, et mon père se tenait debout, seul, devant une table, et il y avait un gros tas de roubles sur un plateau. Et tous les ouvriers défilaient devant lui, un après l’un, silencieux, le dos courbe. Et, à chaque, mon père donnait une pièce. Et eux, donc, l’un après l’autre, ils prenaient sa main et ils la baisaient… Oui, en ce temps-là, nous étions comme ça, en Russie ; et je suis sûr que, dans certaines provinces, ça est encore, oui, aujourd’hui, en 1914… Mon père était très grand homme, très large d’épaules ; il se tenait toujours très droit ; et il me faisait peur. Peut-être aux ouvriers aussi… Je me rappelle, après le repas de dix heures, dans le vestibule, quand mon père nous quittait pour aller à l’usine, et qu’il avait mis sa pelisse et son bonnet, je le voyais toujours prendre son pistolet, qui était dans le tiroir. Il l’enfonçait, comme ça, d’un coup, dans la poche ! Et il ne sortait jamais sans la canne, une grosse canne de plomb, très lourde, que moi j’avais difficile à lever ; et lui donc, pfuit ! il la faisait tourner entre deux doigts, en sifflotant… » Amusé lui-même par l’évocation de ces détails, il sourit : « Mon père était très fort homme », continua-t-il après une courte pause. « Il me faisait peur à cause de ça, mais je l’aimais à cause de ça. Et tous les ouvriers étaient pareils comme moi. Ils avaient peur, parce qu’il était dur, despote, cruel même s’il faut. Mais ils l’aimaient aussi, parce qu’il était fort. Et puis il était justicier ; sans pitié, mais très justicier ! »

Il s’arrêta de nouveau, comme effleuré d’un tardif scrupule ; mais, rassuré par l’attention de Jacques, il poursuivit :

— « Et puis, un jour, tout a été dérangé à la maison. Des gens sont entrés, sortis, en uniforme. Mon père n’est pas rentré manger avec nous. Ma mère n’a pas voulu s’asseoir à table. Les portes battaient. Les domestiques couraient dans les galeries. Ma mère ne quittait pas la fenêtre de l’étage… J’entendais dire : grève, bagarre, charge de police… Et tout à coup, on a fait des cris, en bas. Alors, j’ai passé ma tête entre deux balustrades de l’escalier, et j’ai vu une longue civière, toute sale de boue et de neige, et dessus, qu’est-ce que je vois ? mon père couché, la pelisse déchirée, le crâne nu… mon père tout petit, coquille sur lui-même, un bras pendant… Je me suis mis à crier. On m’a jeté une serviette sur la tête, et on m’a poussé dans un autre côté de la maison, au milieu des femmes de service, qui récitaient des prières devant l’icône, et qui se bavardaient comme des pies… À la fin, je comprenais, moi aussi… C’étaient les ouvriers, ceux que j’avais vus défiler devant mon père et lui baiser la main, avec le dos si courbe, c’était les ouvriers, les mêmes, qui, ce jour-là, eh bien, ils avaient eu assez de baiser la main et de recevoir des roubles… Et ils avaient cassé les machines, et ils étaient devenus les plus forts ! Oui, les ouvriers ! Plus forts que le père ! »

Il ne souriait plus. Il lissait du bout des doigts la pointe de sa longue moustache, et regardait Jacques en dessous, d’un air solennel :

— « Ce jour-là, mon cher, tout a été changé donc pour moi : je n’étais plus partisan de mon père, j’étais partisan des ouvriers… Oui, c’est ce jour-là… Pour la première fois, j’ai compris comme c’est grand, comme c’est beau, un peuple d’hommes courbes qui relèvent le dos ! »

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