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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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À plusieurs reprises, en parlant, il avait penché le front, d’un mouvement rapide, pour consulter le visage de la jeune femme. Il se tut, sans regarder personne. Il semblait moins réfléchir à ce qu’il venait de dire que considérer dans l’absolu cet ensemble doctrinal où il aimait à se mouvoir, sans jamais perdre de vue le rapport entre la théorie et la réalité, entre l’idéal révolutionnaire et telle ou telle situation donnée. Ses yeux étaient fixes. À ces moments-là, sa vitalité semblait vraiment toute concentrée dans la flamme sombre du regard ; et ce regard, si peu humain, éveillait l’idée d’un feu caché, brûlant sans trêve au-dedans de lui, consumant l’être, se nourrissant de sa substance.

Le père Boissonis, que les théories révolutionnaires intéressaient plus que la révolution, rompit le silence :

— « Oui ! Bon ! D’accord ! Difficile de prévoir le passage de la situation pré-révolutionnaire à la situation révolutionnaire… Mais, mais… Lorsque cette situation révolutionnaire est créée, est-ce qu’il ne devient pas possible de prévoir la révolution ? »

— « Prévoir ! » coupa Meynestrel, agacé. « Prévoir… L’important n’est pas tant de prévoir… L’important c’est de préparer, de hâter, ce passage d’une situation révolutionnaire à la révolution ! Tout dépend alors des facteurs subjectifs : l’aptitude des chefs et de la classe révolutionnaire à l’action révolutionnaire. Et cette aptitude-là, c’est à nous tous, formations d’avant-garde, qu’il appartient de la porter au maximum, par tous les moyens. Quand cette aptitude est suffisante, alors on peut hâter le passage à la révolution ! Alors on peut diriger les événements ! Alors oui, si vous voulez, on peut prévoir ! »

Il avait articulé ces dernières phrases d’une haleine, en baissant la voix, et avec une telle vélocité que, pour beaucoup de ces étrangers, elles avaient été mal intelligibles. Il se tut, renversa légèrement la tête, sourit brièvement et ferma les yeux.

Jacques, qui était demeuré debout, aperçut près de la fenêtre une chaise vacante, et il alla s’y asseoir. (Jamais il ne participait mieux à la vie collective que lorsqu’il pouvait ainsi, sans rompre le contact, fuir le coude à coude, et reprendre, à l’écart, possession de lui-même : alors, il ne se sentait plus seulement solidaire, mais fraternel.) Bien calé sur sa chaise, les bras croisés, la tête au mur, il laissa un moment son regard errer sur le groupe qui, après une minute de détente, se tournait de nouveau vers Meynestrel. Les attitudes étaient diverses, mais passionnément attentives… Comme il les aimait, tous ces hommes qui avaient fait à l’idéal révolutionnaire le don total d’eux-mêmes, et dont il connaissait en détail les existences combatives et traquées ! Il pouvait s’opposer idéologiquement à quelques-uns d’entre eux, souffrir de certaines incompréhensions, de certaines rudesses : il les aimait tous, parce que tous, ils étaient « purs ». Et il était fier d’être aimé d’eux : car ils l’aimaient, malgré ses différences, parce qu’ils sentaient bien que, lui aussi, il était « pur »… Une émotion soudaine embua son regard. Il cessa de les voir, de les distinguer les uns des autres ; et, pendant un instant, cette réunion de hors-la-loi, venus des quatre coins de l’Europe, ne fut plus à ses yeux qu’une image de cette humanité malmenée, qui avait pris conscience de son asservissement et qui, s’insurgeant enfin, rassemblait toutes ses énergies pour rebâtir un monde.

La voix du Pilote s’éleva dans le silence :

— « Revenons à l’exemple russe : à la grande expérience. Il faut toujours y revenir… En 1904, pouvait-on prévoir que la situation pré-révolutionnaire deviendrait révolutionnaire l’année suivante, après les défaites d’Orient ? Non !… En 1905, une fois cette situation révolutionnaire créée par les circonstances, pouvait-on savoir si la révolution, la révolution prolétarienne, allait se faire ? Non ! Et encore moins si elle pouvait réussir… Les facteurs objectifs étaient excellents, caractérisés. Mais les facteurs subjectifs étaient insuffisants… Rappelez-vous les faits. Conditions objectives, admirables ! Désastres militaires, crise politique. Crise économique : crise du ravitaillement, disette… Et cætera… Et la température monte très vite : grèves générales, révoltes paysannes, mutineries, Potemkine, insurrections de décembre à Moscou… Pourquoi, cependant, la révolution n’a-t-elle pas réussi à jaillir de la situation révolutionnaire ? À cause de l’insuffisance des facteurs subjectifs, Boissonis ! Parce que rien n’était au point ! Pas de véritable volonté révolutionnaire ! Pas de directives nettes dans l’esprit des chefs ! Pas d’entente entre eux ! Pas de hiérarchie, pas de discipline ! Pas de liaison suffisante entre les chefs et les masses ! Et, surtout : pas d’union entre les masses ouvrières et les masses rurales : aucune forte préparation révolutionnaire chez les paysans ! »

— « Pourtant les moujiks… » hasarda Zelawsky.

— « Les moujiks ? Ils ont bien fait un peu d’agitation dans leurs villages, envahi les domaines seigneuriaux, brûlé, par-ci, par-là, un château de barine. Entendu ! Mais qui est-ce qui a accepté de marcher contre les ouvriers ? Les moujiks ! De quoi étaient composés ces régiments qui, dans les rues de Moscou, ont sauvagement décimé, par leurs fusillades, le prolétariat révolutionnaire ? De moujiks, rien que de moujiks !… Carence de facteurs subjectifs ! » répéta-t-il durement. « Quand on sait ce qui s’est passé en décembre 1905 ; quand on pense au temps perdu, en discussions théoriques, à l’intérieur de la social-démocratie ; quand on constate que les chefs ne s’étaient même pas entendus sur les buts à atteindre, même pas mis d’accord sur un plan tactique d’ensemble ; au point que les grèves de Pétersbourg ont bêtement cessé, juste au moment où le soulèvement commençait à Moscou ; au point que la grève des postes et des chemins de fer était terminée en décembre, juste au moment où l’arrêt des communications aurait paralysé le gouvernement, et l’aurait empêché de lancer sur Moscou les régiments qui ont écrasé net l’insurrection — alors, on comprend bien pourquoi, dans cette Russie de 1905, la révolution… » Il hésita, un quart de seconde, baissa la tête vers Alfreda, et murmura très vite : « … la révolution était d’avance con-dam-née ! »

Richardley, qui était assis et qui, les coudes sur les genoux, le buste penché, jouait avec ses doigts, leva les yeux, surpris :

— « D’avance condamnée ? »

— « Bien entendu ! » fit Meynestrel.

Il y eut un silence.

Jacques, de sa place, hasarda :

— « Mais, alors, au lieu de vouloir pousser les choses à bout, n’aurait-il pas mieux valu… »

Meynestrel regardait Alfreda : il sourit, sans tourner les yeux vers Jacques. Skada, Boissonis, Trauttenbach, Zelawsky, Prezel, donnaient des signes d’assentiment.

Jacques poursuivit :

— « Puisque le tsar avait octroyé la constitution, n’aurait-il pas mieux valu… »

— « … s’entendre provisoirement avec les partis bourgeois », précisa Boissonis.

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