Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Des soldats leur crièrent en agitant les bras : « Eh ! Tirez-vous ! Vous, là ! Pas de vol, pas de pillage ! »
Ils s’engagèrent sous le grand auvent illuminé de l’aérogare. Une partie des vitres de la façade avaient été brisées ou soufflées ; dedans, c’était la cohue. Bruits de foule excitée, bouffées de chaleur corporelle, claquements, froissements. Un avion de ligne cubain décolla, le gracieux sifflement de ses moteurs noyé dans la rumeur de la foule.
Un militaire portant épaulettes saisit David par le bras.
« Papiers, passeport.
— J’les ai pas, répondit David. Tout a brûlé.
— Pas de réservation ? Pas de billets ? dit le colonel. Pouvez pas entrer sans billets. » Il examina leur uniforme de cadres, intrigué. « Où que vous avez trouvé ces lunettes-télé ?
— Gould et Castleman nous envoient », mentit tranquillement Laura. Elle effleura ses vidéoverres. « La Havane n’est qu’une étape pour nous. Nous sommes des témoins. Des contacts extérieurs. Vous comprenez ?
— Ouais », dit le colonel, battant en retraite. Il leur fit signe d’entrer.
Ils se fondirent rapidement dans la foule. « Brillant ! reconnut David. Mais on n’a toujours pas de billets. » [« Ça, on peut s’en occuper »], intervint Emerson. [« Nous avons en ligne la compagnie aérienne cubaine. Ce sont eux qui dirigent l’évacuation – vous pouvez prendre le prochain vol. »]
« Extra. »
[« Vous êtes presque rentrés – tâchez de pas vous en faire. »]
« Merci, Atlanta. Solidarité. » David scruta la foule. Au moins trois cents personnes. « Bon sang, c’est un congrès de docteurs fous… »
Comme si l’on flanquait un coup de pied dans une bûche pourrie, songea Laura. L’aérogare était bourrée d’Anglos et d’Européens au visage tendu – ils semblaient se partager à parts égales entre truands en exil sapés chic et techniciens fascinés par le vice au point d’en devenir indigènes. Des dizaines de réfugiés étaient assis par terre, serrant nerveusement leur maigre butin. Laura marcha sur les pieds d’une Noire élancée, évanouie sur une pile de bagages de luxe, un timbre de dope collé à son cou. Une demi-douzaine de types en maillots aux couleurs de Trinidad jouaient aux dés par terre, tout en poussant des cris excités dans une langue slave. Deux gosses de dix ans hurlaient en se poursuivant au milieu d’un groupe d’hommes occupés à détruire méthodiquement des bandes en cassettes.
« Regarde », dit David, le doigt tendu. Un groupe de femmes vêtues de blanc se tenaient à l’écart de la foule, un vague air dédaigneux inscrit sur le visage. Des infirmières, jugea Laura. Ou des religieuses.
« Des prostituées de l’Église ! s’exclama David. Regarde, c’est Carlotta ! »
Ils jouèrent des coudes pour s’approcher, dérapant sur les détritus. Soudain, un cri jaillit sur leur gauche. « Qu’est-ce que vous voulez dire, vous ne pouvez pas me la changer ? » L’homme qui criait brandissait une carte de crédit locale sous le nez d’un capitaine de la milice. « Bordel, il y en a pour des millions sur cette carte, bougre de crétin ! » Un Anglo corpulent en costume et chaussures de jogging – sur les chaussures dansaient des écrans d’affichage. « Vous feriez mieux d’appeler votre putain de chef, mon petit vieux !
— Asseyez-vous », ordonna le capitaine. Il lui flanqua une bourrade.
— Très bien », dit l’homme sans s’asseoir. Il fourra la carte dans sa poche intérieure. « Très bien. J’ai changé d’avis. Je choisis les abris. Ramenez-moi aux abris, mon vieux. » Pas de réponse. « Merde, vous ne savez donc pas à qui vous vous adressez ? » Il saisit le capitaine par la manche.
L’officier se dégagea d’un coup sec assené sur le bras. Puis il fit choir l’homme d’un croche-pied. Le râleur tomba lourdement sur le cul. Il se releva en titubant, les poings serrés.
D’un geste sec, le capitaine dégaina son pistolet-entraveur, visa et tira sur l’homme à bout portant. Jet à haute vitesse de plastique liquide. Tel un nid de serpents, le ruban nauséabond recouvrit la poitrine de l’Anglo, prenant au piège ses bras, son cou, son visage et une partie de ses bagages avec. Il bascula par terre en poussant des cris aigus.
Grondement d’inquiétude dans la foule. Trois soldats de la milice se précipitaient au secours de leur capitaine, pistolet dégainé. « Assis ! » hurla le capitaine, en armant à nouveau son entraveur. « Tout le monde ! Par terre, immédiatement ! » La victime prise au filet se mit à suffoquer.
Les gens s’assirent. Laura et David également. Le mouvement gagnait par vagues, comme dans les tribunes d’un stade. Certains avaient croisé les mains sur la nuque, par réflexe sans doute. Le capitaine sourit, brandissant son arme au-dessus des têtes. « C’est mieux. » Il donna un coup de pied à l’homme étendu, négligemment.
Soudain, les religieuses approchèrent en groupe serré. La supérieure était une femme noire ; elle ôta son voile, révélant des cheveux gris, un visage ridé. « Capitaine, dit-elle calmement, cet homme est en train d’étouffer.
— C’t’ un voleur, ma sœur, dit le capitaine.
— C’est bien possible, capitaine, mais il a malgré tout besoin de respirer. » Trois des religieuses s’agenouillèrent près de la victime et tirèrent sur les filaments qui lui enserraient la gorge. La femme âgée, une abbesse, estima machinalement Laura, se retourna vers la foule et étendit les mains, les doigts croisés dans le geste de bénédiction de l’Église. « La violence ne sert personne, dit-elle. Restez silencieux, je vous en prie. »
Elle s’éloigna, ses sœurs la suivirent sans un mot. Elles laissèrent la victime ligotée allongée au sol, la respiration sifflante. Le capitaine haussa les épaules, rengaina son arme et se retourna, appelant ses hommes d’un geste. Au bout d’un moment, les gens commencèrent à se relever.
[« Bien joué »], commenta Emerson.
David aida Laura à se relever et saisit le couffin du bébé. « Hé ! Carlotta ! » Ils la suivirent.
Carlotta échangea quelques mots avec l’abbesse, remit son voile et s’écarta des autres sœurs.
« Bonjour », leur dit-elle. Sa crinière frisée était tirée en arrière. Son visage aux pommettes saillantes paraissait nu et livide. C’était la première fois qu’ils voyaient Carlotta sans maquillage.
« Je suis surprise de vous voir partir », lui dit Laura.
Carlotta secoua la tête. « Ils ont touché notre temple. Un échec temporaire.
— Désolé, dit David. Nous aussi, nous avons été chassés par l’incendie.
— Nous reviendrons. » Carlotta haussa les épaules. « Là où il y a la guerre, il y a des putes. »
Les haut-parleurs s’éveillèrent en grésillant – une hôtesse cubaine passant une annonce en espagnol. « Hé ! c’est pour nous, dit soudain David. On nous demande au guichet. » Il se tut un instant. « Gardez Loretta, j’y vais… » Il s’éloigna en hâte.
Laura et Carlotta s’entre-regardèrent.
« Il m’a dit ce que vous avez fait, dit Laura. Au cas où vous vous seriez posé la question. »
Demi-sourire de Carlotta. « Les ordres, Laura.
— Je pensais que nous étions amies.
— Amies, peut-être. Mais pas sœurs. Je sais de quel côté va ma fidélité. Exactement comme vous. »
Laura saisit le couffin de Loretta et se passa la bride à l’épaule. « La fidélité ne vous donne pas le droit de piétiner ma vie de famille. »
Carlotta plissa les paupières. « La famille, hein ? Si la famille avait une importance pour vous, vous seriez au Texas en train de vous occuper de votre homme et de votre bébé, au lieu de les traîner ici en première ligne.
— Comment osez-vous…, s’offusqua Laura. David croit en cette cause tout autant que moi.