Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Bientôt, ils décollaient dans le doux sifflement des pales du rotor.
David avisa par la fenêtre pare-balles l’épave noircie du domaine. « Une idée de ce qui a touché notre maison ?
— Oui. Il y en avait tout un tas : de minuscules avions bon marché – en papier et bambou, comme des cerfs-volants pour gosses. Transparents au radar. Une bonne partie s’est écrasée, mais pas avant d’avoir lâché ses bombes. De petits bâtons de thermite remplis de gel incendiaire.
— Est-ce nous qu’ils visaient en particulier ? Je veux dire, Rizome ? »
Andreï haussa les épaules sous son harnais. « Difficile à dire. Beaucoup de maisons identiques ont brûlé. Mais le communiqué vous mentionne explicitement… je l’ai ici. » Il leur passa une feuille imprimée. Laura y jeta un œil : date, ligne d’identification, puis la succession de pavés débitant l’habituelle prose stalinienne. « Avez-vous déjà un bilan ?
— Sept cents morts, jusqu’à présent. Le chiffre grimpe. On continue d’extraire des corps des plates-formes en mer. Ils nous ont frappés avec des missiles mer-mer.
— Bon Dieu, fit David.
— Il s’agit d’armement lourd. Nous avons envoyé des hélicos à la recherche de leurs bâtiments. Il pourrait y en avoir plusieurs. Mais les bateaux sont nombreux dans la mer des Antilles et les missiles ont une grande portée. » Il sortit quelque chose de sa poche de chemise. « Avez-vous déjà vu ceci ? »
Laura lui prit l’objet des doigts. On aurait dit une grosse attache-trombone en plastique. Elle était barbouillée de vert et brun camouflage et ne pesait presque rien. « Non.
— Celle-ci est désamorcée – c’est du plastic. Une mine. Capable d’arracher le pneu d’un camion. Ou la jambe d’une femme ou d’un gosse. » Sa voix était glaciale. « Leurs petits avions en ont largué des centaines et des centaines. Plus question de se déplacer par la route. Ou de poser le pied autour du complexe.
— Quel genre de cinglé criminel a pu…, commença David.
— Ils ont l’intention de nous interdire notre propre pays, dit Andreï. Ces bidules vont faire couler notre sang durant encore des mois. »
La terre glissait sous eux ; soudain, ils se retrouvèrent au-dessus de la mer des Antilles. L’appareil roula. « Ne volez pas dans la fumée, dit Andreï au pilote. Elle est toxique. »
Des rouleaux noirs s’élevaient de deux des plates-formes au large. Elles ressemblaient à de monstrueux plateaux, encombrés d’une pile d’épaves de voitures en flammes. Deux bateaux-pompes y déversaient de longs panaches de mousse chimique.
Les pilotis télescopiques s’étaient affaissés jusqu’au niveau de l’eau ; les vérins hydrauliques étaient fouettés par les embruns. La surface de la mer était encombrée de débris noircis – poches de toile, serpents entortillés de câbles en plastique. Et des formes aux bras raides qui flottaient comme des mannequins. Laura détourna les yeux en étouffant un cri de douleur.
« Non, regardez bien, bien, lui dit Andreï. Eux ne nous ont jamais montré un seul visage… Que ces malheureux au moins en aient un.
— Je ne peux pas regarder, fit-elle, d’une voix tendue.
— Alors fermez les yeux sous vos lunettes.
— Très bien. » Elle pressa son visage aveugle contre la vitre. « Andreï !… Qu’allez-vous faire ?
— Vous partez dès cet après-midi, répondit-il. Comme vous le voyez, nous ne pouvons plus garantir votre sécurité. Vous partirez sitôt que l’aéroport aura été déminé. » Il marqua un temps d’arrêt. « Ce seront les derniers vols au départ de l’île. Nous ne voulons plus d’étrangers. Plus de journalistes fouineurs. Et plus de cette vermine de la convention de Vienne. Nous fermons nos frontières. »
Elle ouvrit les yeux. Ils survolaient la plage. Des rastas à demi nus hissaient les corps sur les quais. Le cadavre d’une petite fille, vêtements inertes comme un linceul sur l’eau. Laura ravala un sanglot, agrippa le bras de David. Son cœur se souleva. Elle se laissa retomber dans le siège, luttant contre la nausée.
« Vous ne voyez donc pas que ma femme est malade ? aboya David. Ça suffit…
— Non, fit Laura, tremblante. Andreï a raison… Andreï, écoutez. Il est impossible que Singapour ait pu faire ça. Il ne s’agit plus de guerres des gangs. Mais d’atrocités.
— Ils nous disent la même chose, reconnut Andreï. Je crois qu’ils ont peur. Ce matin, nous avons capturé leurs agents à Trinidad. Il semble qu’ils aient joué avec des avions-jouets et des allumettes…
— Vous ne pouvez pas attaquer Singapour ! Ce ne sont pas de nouveaux massacres qui vous aideront !
— Nous ne sommes pas des Christ ou des Gandhi », dit Andreï. Il parlait d’une voix lente, posée. « Il s’agit de terrorisme. Mais il y a une forme de terreur encore plus profonde… une peur plus ancienne et plus noire. Vous pourriez leur en parler, Laura. Vous en savez quelque chose, je crois.
— Vous voulez que j’aille à Singapour ? Oui. J’irai. Si ça peut arrêter cela.
— Ils n’auront pas besoin d’avoir peur des petits avions-jouets, reprit Andreï. Mais vous pourrez leur dire d’avoir peur du noir. D’avoir peur de la nourriture… et de l’air… et de l’eau… et même de leur ombre. »
David fixa Andreï, bouche bée.
Andreï soupira. « S’ils ne sont pour rien dans cet acte, alors ils doivent le prouver et se joindre à nous sans aucun délai.
— Oui, bien sûr, dit rapidement Laura. Vous devez faire cause commune. Ensemble. Rizome peut vous aider.
— Sinon… je plains Singapour », conclut Andreï. Il y avait dans ses yeux un regard qu’elle n’avait vu sur aucun visage humain. Aux antipodes de la pitié.
Andreï les déposa sur le petit terrain militaire de Pearls. Mais le vol d’évacuation promis n’arriva jamais – sans doute un os quelque part. Finalement, à la nuit tombée, un hélicoptère cargo vint les transférer jusqu’à l’aéroport civil de Pointe Salines.
La nuit était percée par les projecteurs et la route de l’aéroport était bloquée par la circulation. Une compagnie d’infanterie mécanisée gardait les accès à l’aéroport. Sur le bas-côté, l’épave d’un camion achevait de se consumer – il avait traversé un champ de mines-trombones.
Leur hélico les conduisit sans problème de l’autre côté du barrage. Dans l’enceinte de l’aéroport, c’était un enchevêtrement de berlines luxueuses et de limousines.
Des miliciens en gilet pare-balles et casque antiémeutes arpentaient le terrain, armés de longues perches en bambou : des détecteurs de mines. Alors que l’hélicoptère se posait sur la piste envahie d’herbes folles, Laura entendit une détonation sèche assortie d’un éclair quand l’une des perches fit mouche.
« Regardez où vous mettez les pieds », lança gaiement le pilote en leur ouvrant l’écoutille. Un jeune milicien en tenue camouflée, dans les dix-neuf ans – l’action de nuit semblait le fasciner. Toute forme de destruction avait quelque chose d’excitant – peu importait apparemment qu’il s’agît de ses compatriotes. Laura et David descendirent sur le tarmac, traînant le bébé endormi dans son couffin.
L’hélico s’éleva sans bruit. Un petit chariot à bagages les dépassa dans l’obscurité. Quelqu’un avait grossièrement attaché une paire de balais à l’avant, à l’aide de fil de fer. Laura et David se dirigèrent à pas prudents vers les lumières de l’aérogare. Le terminal n’était qu’à trente mètres. Nul doute qu’on avait déjà dû déminer le secteur… Ils contournèrent un cabriolet de sport mauve. Deux gros bonshommes, portant un maquillage vidéo élaboré, dormaient – ou cuvaient – dans les baquets rembourrés de la voiture.