Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
— Non…
— Eh bien, moi j’ai quelque chose à te dire. » Il finit son verre. « Je voulais attendre après le dîner mais je peux pas garder ça pour moi… » Il sourit. « Carlotta m’a fait du plat.
— Carlotta ? dit Laura, outrée. Elle t’a fait quoi ? » Elle se redressa sur son siège.
« Ouais. Elle était là-bas. On s’est retrouvés hors antenne juste une seconde dans une de ces salles d’aquaculture. Elle n’était pas câblée, tu vois. Et voilà qu’elle trébuche plus ou moins, me passe une main sous la chemise et me glisse… je ne me souviens plus au juste mais c’était quelque chose comme : “Jamais demandé quel effet ça ferait ? On connaît des tas de choses que Laura ne connaît pas.” »
Laura devint livide. « Comment ça ? Qu’est-ce qu’elle a fait avec la main ? »
David cligna les paupières, perdant son sourire. « Elle m’a simplement passé la main sur les côtes. Pour montrer qu’elle parlait affaires, je suppose. » Il était déjà sur la défensive. « Ne m’en veux pas. Je ne demandais rien.
— Je ne t’en veux pas, mais tes affaires, c’est moi que ça regarde », lui dit Laura. Long silence. « Et j’aimerais bien que ça ne te ravisse pas à ce point. »
David ne put cacher son sourire. « Eh bien…, je suppose que c’était plutôt flatteur. Je veux dire, toutes nos connaissances savent que notre relation est quelque chose de solide, alors ce n’est pas comme s’il y avait des tas de femmes prêtes à me sauter dessus au coin du bois… Tu sais, ce n’est même pas que Carlotta m’ait fait du plat à titre personnel… C’était plutôt une manœuvre stéréotypée de prostituée. Comme une proposition commerciale. »
Il laissa Loretta lui agripper les doigts. « Ne t’en fais pas une montagne. T’avais raison quand tu as dit qu’ils essayaient de nous avoir à l’usure. Comme s’ils recouraient à tous les moyens possibles. La drogue – on ne marche pas. L’argent – eh bien, on ne court pas après… Le sexe – je crois qu’ils ont dû dire à Carlotta de tenter le coup et elle a dit banco. Rien de tout cela n’a beaucoup d’importance. Mais bon sang – le potentiel créatif – je n’ai pas honte de dire que ça m’a pris aux tripes.
— Quel truc dégueulasse, quand même, dit Laura. À tout le moins, elle aurait pu t’envoyer une autre paroissienne…
— Ouais, fit-il, songeur. Mais peut-être qu’une autre fille aurait été mieux foutue… Oh ! désolé ! Oublie ce que j’ai dit. Je suis bourré. »
Elle se força à y réfléchir. Peut-être qu’il était resté hors antenne juste cinq minutes, dans ce purgatoire télématique qu’ils avaient ici, et peut-être, peut-être seulement, il avait cédé. Peut-être qu’il avait couché avec Carlotta. Elle sentait son univers se fissurer à cette seule pensée, comme de la glace au-dessus d’eaux noires et profondes.
David jouait avec la petite, une expression innocente, tra-de-ri-de-ra, sur le visage. Non. Pas possible qu’il ait fait une chose pareille. Elle n’avait même jamais un seul instant douté de lui jusqu’ici. Jamais à ce point.
C’était comme si douze années de vie adulte dans la confiance s’étaient soudain ouvertes pour révéler de sombres crevasses. Avec là-bas, tout au fond, les cicatrices encore fraîches de la terreur dévorante ressentie à neuf ans, quand ses parents avaient rompu, le rhum tourna à l’aigre dans son estomac et elle éprouva une soudaine crampe douloureuse.
C’est encore une de leurs ruses, songea-t-elle, résolue. Ils n’allaient pas lui faire ça. Tout le monde avait ses points faibles. Ils connaissaient les siens – ils connaissaient sa biographie. Mais ils n’allaient pas jouer sur ses terreurs intimes et la pousser à douter de la réalité. Elle ne les laisserait pas faire. Non. Terminé les faiblesses. Plus qu’une ferme résolution. Jusqu’à ce qu’elle ait mis un terme à cette histoire.
Elle se leva et traversa rapidement la chambre en direction de la salle de bains. Elle ôta ses vêtements sales. Son slip était taché. Ses règles avaient commencé. Les premières depuis sa grossesse. « Et merde », dit-elle avant d’éclater en sanglots. Elle entra sous la douche et laissa les jets fins comme des aiguilles lui fouetter le visage. L’eau avait une drôle d’odeur.
Pleurer l’aida. Elle se vida de ses faiblesses comme d’un poison emporté par les larmes. Puis elle se mit du mascara et de l’ombre à paupières, pour qu’il ne voie pas ses yeux rouges. Et elle passa une robe pour le dîner.
David avait encore l’esprit rempli de tout ce qu’il avait vu, aussi le laissa-t-elle parler, se contentant de sourire et de hocher la tête, à la lueur des chandelles allumées par Rita.
Il envisageait sérieusement de rester à la Grenade. « La technique est plus importante que la politique, lui dit-il allègrement. Ces conneries, ça ne dure pas, tandis qu’une réelle innovation, c’est comme un investissement d’infrastructure ! » Tous deux pouvaient créer un véritable Rizome-Grenade – ce serait comme d’aménager la Loge, mais sur une échelle vingt fois supérieure, et sans contrainte budgétaire. Ils leur montreraient ce dont un architecte de Rizome était capable – et ce serait une base de départ pour instaurer ici de saines valeurs sociales. Tôt ou tard, le Réseau civiliserait ce coin – détournerait ces gens de leurs stupides délires de pirates. La Grenade n’avait pas besoin de drogue ; ce dont elle avait besoin, c’était de vivres et de toits.
Ils se couchèrent, et David s’approcha d’elle. Et elle dut lui dire qu’elle avait ses règles. Il en fut surpris, et heureux. « Je te trouvais un peu stressée, lui dit-il. Ça faisait une année entière, n’est-ce pas ? Ça a dû te sembler drôle qu’elles soient revenues.
— Non. C’est simplement… naturel. On s’y fait.
— Tu n’as pas dit grand-chose, ce soir. » Il lui massa doucement le ventre. « Plutôt mystérieuse.
— Je suis juste crevée. Je ne peux pas vraiment t’en parler comme ça, maintenant.
— Te laisse pas marcher sur les pieds par ces salauds de la Banque. Ils ne représentent pas grand-chose. J’espère qu’on aura une chance de rencontrer le vieux Louison, le premier ministre. Là-bas, dans leur cité, les gens en causent comme si ces pirates de la Banque étaient ses grouillots. » Il hésita. « Je n’aime pas trop leur façon de parler de Louison. Comme s’il leur flanquait vraiment la trouille.
— Sticky m’a dit que le mot guerre était sur toutes les lèvres… Que l’armée était en état d’alerte. La population tendue.
— C’est toi qui es tendue, dit-il en la massant. Tes épaules sont dures comme du bois. » Il bâilla. « Tu sais que tu peux tout me dire, Laura. On ne se fait pas de secrets, tu le sais.
— Demain, je veux examiner la bande. On la visionnera ensemble, comme t’as dit. » Elle se dit qu’elle devait fatalement trahir un défaut : quelque part, un infime papillotement, un bloc de pixels mal positionnés. Quelque chose qui prouverait qu’on l’avait trafiquée, qui prouverait qu’elle n’était pas folle. Elle ne pouvait pas laisser les gens croire qu’elle perdait les pédales. Ça flanquerait tout par terre.
Elle était incapable de dormir. La journée passait et repassait dans sa tête. Et les crampes étaient douloureuses. À minuit et demi, elle renonça et mit une chemise de nuit.
David avait fait un berceau pour Loretta – un petit parc carré, capitonné de toutes parts avec des couvertures. Laura examina la petite, l’embrassant d’un regard. Puis revint à David. C’était marrant leur ressemblance quand ils dormaient. Le père et la fille. Quelque étrange vitalité qui s’était transmise par son intermédiaire, qu’elle avait nourrie à l’intérieur d’elle-même. Merveilleuse, douloureuse, inquiétante. La maison était calme comme la mort.