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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Elle haletait.

— Calmez-vous, mère, dit Svétlana.

— Je suis calme. Voici. J’ai beaucoup réfléchi et Dieu m’a éclairée. Et j’ai compris que les sept époques de la vie du Christ correspondaient aux sept époques de l’histoire de la Russie. Nous avons vécu six époques de cette histoire. La septième approche. C’est ainsi. La première époque, c’est la naissance du Christ dans un univers dégradé par les fausses religions, et c’est le premier écho de la parole divine parvenant dans les ténébreuses forêts de la Russie. La deuxième époque, c’est le baptême du Christ par saint Jean-Baptiste, et c’est le baptême de la Russie par saint Vladimir. La troisième époque, c’est la lutte du Christ contre le paganisme, contre le judaïsme officiel de la Galicie, et c’est la lutte du peuple russe, lentement évangélisé, contre la barbarie mongole. La quatrième époque, c’est le mystère de la pénitence, le Christ renouvelant le monde, et c’est la Russie rassemblant ses forces. La cinquième époque est celle du triomphe des Russes, qui secouent le joug mongol, et elle correspond à l’époque du mariage divin. Le Christ est victorieux. De la bataille de Koulikovo jusqu’au règne de Pierre le Grand, la nation, purifiée par ses souffrances, s’unit avec l’Époux céleste. Le christianisme rayonne sur la terre russe, où surgissent des martyrs, des saints nationaux, toute la constellation des gloires de l’Église orthodoxe. Et voici la sixième époque, nous y sommes encore. De même que les pharisiens s’assemblaient dans l’ombre contre le Christ, le jalousaient, le détestaient, se saisissaient de lui et le mettaient à mort, de même voyons-nous, depuis Pierre le Grand, croître le nombre des incroyants, se vider les temples et la menace de la crucifixion planer sur notre sol. On blasphème le tsar, on écoute les faux prophètes, on parle de science ; la luxure, la paresse, l’envie, la haine se déchaînent dans la chair russe, dans l’âme russe. Un jour viendra où la Russie, comme le Christ, sera clouée sur le bois, saignante, couronnée d’épines et souillée de crachats. Les peuples d’alentour se moqueront de notre peuple supplicié, comme ils se moquèrent de notre divin Maître. Ils lui crieront : « Sauve-toi toi-même ! » Et le silence seul répondra à leurs injures.

— Et la septième époque ? demanda Svétlana dans un souffle.

Les yeux de mère Alexandrine étincelèrent derrière ses lunettes à monture d’argent. Elle parut s’allonger, grandir, noire et blanche. Un frisson parcourut son visage de parchemin froissé :

— La septième époque, elle viendra plus tard, après beaucoup de sang et beaucoup d’agonies, beaucoup d’erreurs et beaucoup de passions. Comme le Christ, tenu pour mort, enseveli, oublié, livré à la pourriture, se leva tout à coup de la couche funèbre, le troisième jour, et s’assit à la droite de Dieu, ainsi la Russie, bafouée, méprisée, et dont on parlera comme d’un cadavre puant, renaîtra de ses cendres pour étonner le monde. Et ce sera un grand cri d’un bout à l’autre de la terre : « Christ est ressuscité ! » « La Russie est ressuscitée ! » Un grand cri. Un tonnerre. On l’entendra jusqu’aux confins de la Chine, jusque dans les profondeurs des forêts tropicales. Je ne vivrai plus pour jouir de cette félicité. Pourtant, j’ai la conviction qu’il en sera ainsi. Et voilà pourquoi je suis calme.

Elle se tut. Des larmes descendaient dans les craquelures de sa face. Volodia, désagréablement impressionné par cette prophétie, regardait ses chaussures et ne savait que dire. Svétlana s’approcha de mère Alexandrine et lui baisa la main.

— Alors, dit Volodia, d’une voix mal assurée, nous nous arrêtons à saint Vladimir ? Je n’oublie pas qu’il est mon saint patron.

Mère Alexandrine parut émerger d’un rêve, dressa la tête, arrondit les yeux. Puis, elle soupira :

— Ah ! excuse-moi, mon cher. Je m’étais laissé emporter. Je bavarde ainsi, je bavarde. Que disais-tu ? Saint Vladimir. Eh oui ! c’est notre plus beau saint, et je l’aime avec sa barbe, sa couronne et sa croix baptismale. Mais, d’abord, il faut que j’en parle à la mère supérieure. Je ne suis rien, ici. Rien du tout.

Elle sourit :

— Je t’écrirai. Laisse-moi ton adresse. Mais, déjà, je te remercie. Je suis un peu lasse. Allez en paix, tous les deux. Que Dieu vous bénisse…

Elle ferma les paupières. Son visage se détendit. Volodia crut qu’elle s’était subitement endormie. Mais elle chuchota encore :

— Allez, allez… Et n’oubliez pas que mon regard est sur vous…

Svétlana posa un doigt en travers de ses lèvres et ils quittèrent la pièce sur la pointe des pieds.

Dans le jardin, elle s’arrêta devant Volodia et lui demanda d’une voix altérée :

— Pourquoi lui avez-vous parlé de saint Vladimir ?

Volodia haussa les épaules :

— Je ne sais pas… J’ai dit saint Vladimir comme j’aurais dit saint Joseph, ou saint Paul…

— Vous le croyez, dit-elle. Et moi je sais que non. Quelqu’un vous a conseillé.

— Qui ?

Elle leva les yeux au ciel sans répondre.

— Quelle étrange petite fille ! murmura Volodia. Vous êtes si neuve, si charmante… Dans cette neige, dans ce soleil, dans ce silence…

— Elle vous a béni, dit Svétlana. C’est donc que vous êtes un homme bon et digne. J’avais peur de cette épreuve. Maintenant, je me sens si bien. Je respire…

— Et si je lui avais été antipathique ?

— J’aurais été très malheureuse, dit Svétlana.

— Pourquoi ?

De la chapelle proche venaient le chant des chœurs, le parfum de l’encens.

— Laissez-moi entrer à l’église, dit-elle. Pour un instant.

— Je peux vous accompagner.

— Je voudrais être seule.

Elle baissa la tête et ajouta très vite :

— C’est… pour remercier…

Puis elle s’éloigna en courant vers la porte surmontée d’une croix. Elle revint au bout d’un moment et tendit à Volodia un fragment d’hostie. Il se signa et mangea ce pain fade et mollet. Elle le regardait faire avec des yeux rayonnants de joie.

— Voilà, voilà, répétait-elle. Comme ça, c’est très bien…

Volodia s’étonnait encore de sa propre réussite. Certes, il avait médité d’attendrir Svétlana en offrant une icône au monastère où elle avait été élevée, mais la bénédiction de mère Alexandrine dépassait toutes ses prévisions. Depuis cette visite, il était comme embarrassé de sa chance. Il prit la main de la jeune fille. Elle marchait dans la neige, à petits pas, et annonçait :

— Voici l’entrée de la sacristie. Ici, autrefois, il y avait un potager. Dans la cabane que vous voyez là-bas, vivait une très vieille et très sainte créature qui avait fait le vœu de ne plus parler à personne. Elle était la femme d’un général. Son mari l’avait abandonnée. Elle est morte chez nous. Et, en mourant, elle a ouvert la bouche pour la première fois depuis des années, et elle a dit : « Pardon. » On l’a enterrée derrière l’église. Venez, nous allons prier sur sa tombe et sur la tombe de ma tante…

— À quoi bon aller au cimetière ? Cela va vous attrister inutilement, dit Volodia. Toutes ces croix… Brr… Je n’aime pas de semblables visites.

— Vous avez peur des croix ? dit Svétlana, et elle se mit à rire. Comme c’est drôle ! Un païen peut avoir peur de la croix. Mais un chrétien ne vit que pour la croix. Derrière la croix, derrière la mort, commence le véritable bonheur.

— Et cela, n’est-ce pas le bonheur ? dit Volodia en désignant le ciel rose, les arbres alourdis de neige.

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