Dominium Mundi. Livre I
- Автор: Baranger François
- Серия: Dominium Mundi #1
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Critic
- ISBN: 979-10-90648-12-8
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Dominium Mundi. Livre I». Краткое содержание книги:
Cette fois, toute trace d’humidité ayant définitivement déserté sa bouche, Pierre craignait qu’en reprenant la parole, les muqueuses ne restent collées les unes aux autres. Il avait prévu qu’Urbain se montrerait intraitable sur cette question, mais il espérait que ses circonvolutions oratoires lui épargneraient son courroux.
Lorsqu’Urbain répondit, sa voix était redevenue le chant mélodieux qu’elle était habituellement.
« Vous avez raison, Pierre. »
Le prêtre dut faire appel à toutes ses facultés de concentration pour ne pas pousser un profond soupir de soulagement.
« Mes trop nombreuses charges sur Terre me font perdre de vue les immenses difficultés que vous devez affronter quotidiennement sur ce navire perdu au milieu des obscures étendues de l’espace. En l’occurrence, votre jugement est plus avisé que le mien. Je m’en remets à votre sagacité pour ces questions. Relevez la tête, je vous prie. »
Le chef spirituel de la croisade s’exécuta. Il sentit ses vertèbres cervicales craquer puis fixa les yeux gris-bleu d’Urbain dont le regard lui sembla, comme à chaque fois, difficile à soutenir. Le souverain Pontife reprit en articulant distinctement, comme s’il parlait à un enfant :
« Toutefois, il est absolument impératif que vous débusquiez ces chiens qui salissent l’église et qui la bravent en toute impunité. Je compte sur vous pour cela aussi. » Sur la fin de la phrase, il avait levé sa main droite et pointé un doigt noueux sur Pierre qui s’était aussitôt senti condamné à la nécessité absolue de réussir.
« Et quel est ce deuxième facteur qui trouble vos efforts pour reprendre la situation en main, cher Pierre ? »
L’homme était vieux, mais son esprit aussi tranchant qu’une lame neuve. Il ne perdait jamais le fil d’un raisonnement ou d’une discussion.
Pierre hésita. Même si c’était là l’occasion de parler de ses problèmes avec Robert de Montgomery, il craignait de passer alors pour un faible aux yeux du guide de tous les chrétiens. Jusqu’à présent, il avait joui d’une réputation de chef intraitable et sans états d’âme. Nul ne connaissait ses tourments intérieurs, ni les crises de culpabilité que provoquait son orgueil envahissant. Il réfléchit rapidement et décida qu’il valait mieux s’en tenir pour le moment à ses problèmes avec les modérés :
« C’est peu de chose en vérité. Je tenais simplement à vous informer que le duc de Basse-Lorraine semblait s’intéresser à l’affaire Mennecy. Vous n’êtes pas sans connaître son obsession pour une justice absolue. Eh bien cette idée fixe l’a conduit à se laisser gagner lui aussi par la suspicion de la manipulation. Tout à l’heure, lors du Conseil Croisé, son insistance sur cette question a même frôlé l’insubordination. Il a fallu que je le rappelle à l’ordre.
— Vous avez rappelé à l’ordre Godefroy de Bouillon ?
— C’était nécessaire, Votre Sainteté.
— Et il n’a pas bronché ?
— Il est rentré dans le rang. »
Pierre avait dit cela non sans une certaine fierté, cependant l’expression sceptique d’Urbain doucha quelque peu son enthousiasme.
« Vous m’impressionnez, Pierre l’Ermite. Mais n’oubliez pas que Godefroy de Bouillon est un chef de guerre. Ce genre d’homme n’a guère l’habitude de “rentrer dans le rang”, comme vous dites. N’abusez pas de la rétorsion envers ces seigneurs, ou bien ils risquent de se lasser d’obéir.
— Certes Sanctissime, cependant comme Votre Sainteté a eu la bonté de faire de moi le chef suprême de cette croisade, toutes mes paroles sont parées de l’aura pontificale. Sans cela en effet, jamais des guerriers tels que les seigneurs croisés n’accepteraient de suivre un simple prêtre. »
Soudain, Pierre réalisa qu’il s’était laissé emporter par le plaisir de la rhétorique et venait de rappeler au pape, d’une manière particulièrement habile, qu’il avait lui-même lié son destin au sien. Pierre était passé maître dans l’art de la manipulation verbale, mais là, il venait d’oublier à qui il s’adressait.
Urbain ne sembla pas s’irriter de ce qu’il venait d’entendre. Néanmoins, chez lui, le feu pouvait couver sous la glace pendant très longtemps.
« D’autres seigneurs ont-ils manifesté des réserves à propos l’affaire Mennecy ?
— Hugues de Vermandois, Votre Sainteté. Ainsi que Bohémond de Tarente.
— Je vois. Les clans sont donc affirmés maintenant.
— Oui, il semble que les nécessités politiques aient supplanté pour un temps même les conflits territoriaux. »
Pierre faisait allusion au retrait militaire qu’avait effectué Godefroy de Bouillon pour mettre un terme à sa rivalité avec Bohémond de Tarente, et le rapprocher ainsi des positions des modérés. Il était heureux que Robert l’ait préalablement informé de cette stratégie, cela lui permettait de faire bonne figure aujourd’hui devant le pape.
Il avait beau tourner le problème dans sa tête, l’examiner sous toutes ses coutures, son alliance avec Robert de Montgomery lui était toujours cruellement nécessaire. Sans son aide, ce fait politique de la plus haute importance lui aurait totalement échappé. Cette dépendance le faisait enrager.
Urbain hocha lentement la tête, signifiant ainsi qu’il partageait l’analyse du chef de la croisade.
« Nous devons être extrêmement attentifs à toute fluctuation dans les sphères d’influence de la noblesse guerrière. La puissance de l’ECM réside aussi dans sa stabilité politique. »
Urbain s’interrompit et tourna la tête sur le côté, comme si quelqu’un lui faisait signe sur sa gauche. Il enfonça alors un petit bouton dissimulé sur le devant de l’accoudoir droit puis répondit à la personne hors champ. Ses lèvres s’agitèrent en silence, comme une plaque dont on aurait coupé le son. Visiblement, il ne souhaitait pas que Pierre entende ce qu’il disait.
Il parla de cette manière pendant quelques instants puis sembla se souvenir que Pierre attendait toujours. Il appuya de nouveau sur le minuscule bouton et s’adressa au prêtre toujours à genoux :
« Mon très cher Pierre, je dois vous laisser. Un cas urgent requiert toute mon attention. Prévenez-moi immédiatement si cette affaire Mennecy connaissait des développements inattendus. Dominus cum tibi. »
Puis l’image du pape disparut, aussi soudainement qu’elle était apparue. Pierre la fixait si intensément qu’il faillit en tomber vers l’avant, comme déséquilibré par un appel d’air imaginaire.
— Et cum spiritu tuo », répondit-il par réflexe, avant de se sentir un peu stupide d’avoir parlé dans une pièce désormais vide.
Il se releva lentement, sentant craquer toutes les articulations engourdies de son corps, puis sortit de la chapelle papale habité par ce mélange de frustration et d’humiliation qu’il éprouvait après chaque entrevue avec le Saint-Père.
IV
La tempête faisait rage lorsque l’unité 78 dut opérer un repli tactique. C’était ça ou courir au massacre.
Le claquement des coups de tonnerre, que la proximité de l’orage rendait incroyablement sonores, se conjuguait aux éclairs aveuglants, pour accoucher d’un spectacle effrayant aux proportions inhumaines.