Dominium Mundi. Livre I
- Автор: Baranger François
- Серия: Dominium Mundi #1
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Critic
- ISBN: 979-10-90648-12-8
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Dominium Mundi. Livre I». Краткое содержание книги:
Bien entendu, Pierre avait accepté avec enthousiasme et ils avaient convenu de laisser penser que le Saint-Siège hésiterait jusqu’à la dernière minute entre les deux hommes. Mais jamais il ne se serait douté que cette mission comporterait une part d’ombre. De ténèbres, même. Ce ne fut que quelques jours avant l’embarquement qu’Urbain lui avait tout dévoilé. Quelques jours seulement pour surmonter les scrupules éthiques que ces révélations lui avaient inspirés avant de monter à bord du Saint-Michel. Quelques jours seulement pour surmonter un tel choc…
Une légère odeur de métal chauffé lui fit relever la tête. Urbain se matérialisa subitement devant lui. Comme à chaque fois, Pierre ne put réprimer un léger sursaut devant la soudaineté de l’apparition. Quand on lui avait expliqué le fonctionnement des cabines super-tachy, il s’était imaginé la formation de l’image volumétrique comme un événement optique complexe, accumulant une myriade de points lumineux en une silhouette humaine sur laquelle des ondes colorées se propageraient jusqu’à la formation complète d’une image réaliste. Jamais il ne se serait attendu à quelque chose d’aussi prosaïque qu’une simple apparition instantanée.
Aussitôt la surprise dissipée, il baissa la tête de nouveau et dit d’une voix humble : « Sanctissime, je vous présente mes plus profonds respects. »
Une image volumétrique étant parfaitement fidèle à l’original – même le relief était rendu –, n’importe qui entrant dans la pièce à cet instant aurait pu croire qu’Urbain IX s’y trouvait pour de bon. Le seul défaut optique de cette technologie ne se distinguait que de près : une légère transparence sur les bords de la silhouette. Et bien entendu, la représentation n’accrochait pas les lumières du lieu où elle était projetée.
Le pape était assis dans un fauteuil de velours bleu, les mains posées sur les accoudoirs, et observait Pierre de ses yeux pénétrants. Le prêtre pouvait presque percevoir physiquement son regard sur le haut de son crâne. Il sentit aussitôt une goutte de sueur rouler le long de sa nuque et s’engouffrer sous son col romain.
Le visage d’Urbain, celui d’un vieillard fatigué, était strié de dizaines de rides et de sillons, surmonté par un crâne pointu sans cheveux, entièrement recouvert par sa coiffe. Ses mains étaient parcourues de veines si protubérantes qu’elles faisaient penser à de petits serpents s’enroulant autour de ses os. Agé de cent trois ans, Urbain IX était un homme au corps affaibli, usé par presque quarante années d’un pontificat parmi les plus difficiles qu’un pape ait jamais eu à affronter.
Mais il ne fallait surtout pas se fier à cette apparence. Les eaux les plus dangereuses sont souvent celles qui donnent l’impression d’être profondément endormies. Urbain savait encore frapper vite et fort s’il en sentait la nécessité et les geôles papales étaient pleines d’impudents ayant cru pouvoir se jouer d’un vieil homme qu’ils pensaient sénile.
« Alors, mon cher Pierre, comment se déroule notre croisade ? »
Sa voix était parfaitement posée. Les atteintes de l’âge qui rongeaient son corps au point de lui rendre insupportable le moindre de ses déplacements, avaient miraculeusement épargné son timbre magnifique qui faisait encore frissonner les premiers rangs lors des chants liturgiques à la cathédrale Saint Pierre – la vraie. Certains pensaient que sa belle voix, chaleureuse et rassurante, était pour beaucoup dans son implacable ascension vers le pouvoir absolu, l’autorité ultime sur les destinées humaines : le pontificat du Dominium Mundi restauré. Dès qu’il prenait la parole, il suscitait immédiatement la confiance de ses interlocuteurs. Lorsqu’on l’entendait, on avait envie de lui faire confiance. Et Pierre l’Ermite n’échappait pas à cette règle.
« Tout va pour le mieux, Votre Sainteté. Les derniers préparatifs pour la phase tunnel ont été achevés et chaque homme connaît maintenant les tâches qui lui sont assignées jusqu’aux derniers instants.
— Parfait. Que me vaut donc le plaisir de cette conversation ? »
Pierre se contracta. Le pape n’était pas homme à tergiverser et, à l’évidence, Pierre ne l’aurait pas sollicité de manière impromptue juste pour lui faire un simple rapport. Le prêtre reprit la parole en essayant de ne pas tenir compte de l’impression que sa bouche était devenue sèche comme du carton :
« C’est à propos de l’incident Mennecy, Votre Sainteté. »
Urbain eut l’air surpris et contrarié.
« J’avais cru comprendre que cette affaire était close. »
Pierre déglutit lentement en espérant que ce serait masqué par sa position. Il avait toujours la tête baissée.
« Elle l’est, Votre Sainteté. Toutefois, ce classement sans suite de l’affaire… ou plus précisément, la rapidité avec laquelle ce classement a été décidé, a jeté le trouble dans l’esprit des hommes. Il semblerait que des rumeurs de manipulation circulent déjà dans les rangs.
— Vous êtes le Prætor Peregrini de cette croisade, Pierre. Vous devez vous montrer ferme dans ce genre de circonstance.
— Je le suis, Votre Sainteté. Enfin, disons que je m’efforce de l’être autant que la situation le permet. Cependant, deux facteurs viennent troubler ces efforts. Le premier est le groupe contestataire clandestin qui continue à distiller son venin dans…
— Je croyais que les responsables avaient été appréhendés. »
Pierre hésita. Il entrait dans la zone de turbulence qu’il redoutait depuis le début.
« Nous les avons effectivement maîtrisés il y a trois semaines, mais il semble que nous n’ayons pas extirpé toutes les racines du mal et comme souvent en tel cas, les mauvaises herbes ont repoussé avec une vigueur accrue. Ils diffusent toujours un brûlot récurrent et hargneux, circulant sous le manteau pour répandre toutes sortes de fausses nouvelles éminemment subversives et de prétendues révélations. Par provocation, ils n’ont rien trouvé de mieux que de l’intituler le Métatron Hérétique…
— Blasphème ! »
Urbain avait à peine élevé la voix, mais cela avait suffi à figer le cœur de Pierre. Il n’avait encore jamais vu le pape perdre son sang-froid et craignait d’en faire l’expérience.
« Comment ces impies peuvent-ils oser souiller ainsi le nom du porteur de la Parole Divine ! Ils expieront cette abjection dans le septième cercle des enfers.
— L’enquête se poursuit, Votre Sainteté. Nos meilleurs hommes traquent ces criminels sans relâche. Nous fouillons méthodiquement toutes les zones isolées du navire où une imprimerie clandestine pourrait avoir été installée. Nous interrogeons chaque homme surpris avec ce document…
— Vous devez faire davantage que les interroger, vous devez les punir ! »
Pierre expira lentement, les yeux toujours baissés. Son cœur cognait sous ses côtes comme s’il voulait en sortir, mais le prêtre parvint à maîtriser sa voix. Enfin l’espérait-il.
« Très Saint-Père, votre jugement est… infaillible et représente sans le moindre doute la voix de la raison… mais… »
Pierre l’Ermite s’était empêtré et se trouvait maintenant trop loin pour reculer. Il sentait toujours le regard brûlant du pape sur son crâne. Il réalisa soudain qu’il était exactement dans la même situation que Godefroy de Bouillon essayant de lui tenir tête pendant le conseil une heure plus tôt. Une éternité.
« …Mais nous savons que presque la moitié des hommes ont eu – au moins une fois – un exemplaire du Métat… de ce tract entre les mains. Il me semble que les punir systématiquement générerait plus de troubles que si nous nous contentions d’interroger et de sermonner ceux qui sont pris en flagrant délit. Bien entendu, ce n’est que mon opinion, Votre Sainteté, et je ne suis qu’un humble prêtre. Si votre consigne est de châtier tous ces soldats, je la ferai appliquer sans état d’âme avec la certitude que c’est le meilleur remède à cette maladie. »