Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
« Lui casse pas les couilles, connasse de muette ! », cria Lanzafame. Il y eut un bref silence puis le capitaine ajouta : « Elle a dit “Que Dieu te bénisse”, docteur. »
La vieille servante sourit comme une petite fille édentée.
28
Mercurio et Benedetta restèrent longtemps cachés le long des fondamenta fangeuses du Grand Canal, derrière le Fontego dei Tedeschi. Mercurio enleva la robe et se rinça le visage pour en ôter toute trace de blanc de céruse et de maquillage. Il mit leurs affaires dans un sac de toile. Puis ils coururent campo Santo Aponal.
Ils entrèrent en riant dans la boutique du marchand de légumes.
« Salut, Paolo. Regarde un peu ça, dit Mercurio en jetant sur le comptoir la bague sertie d’un diamant. C’est l’orfèvre de San Bartolomeo qui nous en a fait cadeau. »
Paolo ouvrit de grands yeux et s’empara de la bague comme on attrape au passage un cafard : elle disparut dans la paume de sa main. « L’orfèvre de San Bartolomeo ? demanda-t-il, à la fois effrayé et stupéfait. Tu es fou ?
— Pourquoi ? demanda Mercurio.
— Son cousin fait partie des Cattaveri.
— Et alors ?
— Et alors… Le marchand hésitait. Alors… on ne peut pas…
— Qu’est-ce qu’on ne peut pas ? », demanda Scarabello qui venait d’entrer dans la boutique, avec une nouvelle fourrure, toujours noire. Il nota ce qu’il restait du travestissement de Mercurio. Sous sa tunique, qui s’était ouverte, on voyait encore la partie supérieure de la robe, avec la voilette qui cachait les colliers. Il pointa l’index sur lui. « C’est toi, la vieille dont on parle dans tout le Rialto ?
— Écoute, Scarabello… je suis désolé… je ne savais pas que l’orfèvre… bafouilla Mercurio, préoccupé. Je veux dire… comment j’aurais pu savoir que…
— C’est toi la vieille qui pète ? » Scarabello éclata de rire.
« T’es pas furieux ? demanda Mercurio étonné.
— Pas du tout ! poursuivit Scarabello. T’es un génie ! Mon garçon, tu es le roi du travestissement ! Il rit encore plus fort. Dommage que tu ne puisses pas recevoir les applaudissements que tu mérites, en grand comédien que tu es !
— Mais Paolo a dit… »
Scarabello s’approcha du marchand et lui mit la main sur l’épaule.
« Paolo chie dans son froc. Il a l’âme d’un serviteur, pas vrai, Paolo ? »
L’autre baissa les yeux, mortifié.
« C’est pas sa faute, dit Scarabello, sans ironie, en regardant Mercurio droit dans les yeux. On naît chien ou on naît loup. Si tu es né chien, les coups de bâton auront raison de toi. Si tu es né loup, tu mordras le bâton aussi longtemps qu’il te restera du sang dans les veines. Il fit une pause, en continuant à le fixer. Es-tu chien ou loup ? »
Mercurio lança un coup d’œil à Paolo. Il ne se reconnaissait pas dans cet homme qui baissait la tête. Mais il n’avait pas non plus la force de Scarabello.
« Alors ? Chien ou loup ?
— Renard. »
Scarabello releva le menton, surpris par cette réponse qu’il n’attendait pas. D’ailleurs, ce garçon ne cessait de le surprendre. Et Scarabello ne savait pas s’il devait s’en réjouir ou plutôt écouter sa propre nature, qui lui disait qu’un garçon comme Mercurio lui ôterait un jour le tabouret du commandement de sous les fesses. Il le regarda en silence et hocha la tête. Il sourit. « Explique-moi une chose, renard, à Rialto les gens racontent que la vieille a trompé l’orfèvre parce qu’elle avait des pièces d’or.
— De fausses pièces d’or, dit promptement Mercurio, sentant que la conversation prenait un tour dangereux. Des accessoires de théâtre. Comme le costume de la vieille, comme ces colliers…
— De fausses pièces d’or ? D’après toi, un orfèvre peut se laisser abuser par des pièces qui ne tromperaient même pas le public le plus con ? » Le visage de Scarabello avait perdu toute trace de bienveillance.
Benedetta percevait la tension. Elle alla se mettre à côté de Mercurio.
« Reste là-bas, lui ordonna Scarabello. Tu ne me caches rien, toi ? », fit-il en s’adressant au garçon et en faisant un pas vers lui.
Le loup montrait sa face, pensa Mercurio. Et il pria pour que le renard soit à la hauteur de sa réputation.
« Nous deux, on peut être amis ou ennemis », continua Scarabello, maintenant face à lui, et si près que Mercurio sentait son souffle épicé de vin. « À toi de décider, mon gars. »
Alors, Mercurio, de manière tout à fait inattendue, se jeta sur lui et le serra dans ses bras. « Je te dois beaucoup… »
Scarabello le repoussa, méchamment. « Qu’est-ce que tu fais, imbécile ?
— Excuse-moi… Je te dois beaucoup, répéta Mercurio, la tête basse, l’air humble. Et je te jure fidélité. Pourquoi tu doutes de moi ?
— Tu ne m’auras pas, ricana Scarabello. Écarte les bras.
— Pourquoi ? »
Scarabello sortit son couteau avec une rapidité extraordinaire. « Si je te dis de sauter dans le feu, tu sautes dans le feu. »
Mercurio obéit.
Scarabello commença à le fouiller. Il souleva le voile qui cachait les faux colliers. Il les arracha et les jeta à terre. Il lui prit son sac de toile, fouilla l’intérieur, étala sur le sol la jupe, les gants, les fausses bagues. Il trouva aussi le petit sac à main et la petite bourse à l’intérieur. Il la fit tinter, en fixant Mercurio. Il l’ouvrit et renversa les pièces qu’elle contenait, qui sonnèrent sur le plancher de la boutique. « Baisse ton pantalon », dit-il alors.
Mercurio dénoua son pantalon léger et se retrouva en pantalon court.
Scarabello lui tâta l’entrejambe.
Mercurio rougit à ce contact mais se laissa faire.
« Enlève le reste », ordonna alors Scarabello.
Benedetta tremblait intérieurement.
Mercurio se déshabilla. Il resta le pantalon baissé, vêtu du seul tricot de laine bouillie que lui avait donné Anna del Mercato.
Scarabello souleva le tricot. Il fixa Mercurio droit dans les yeux. Puis, sans détacher son regard, il tendit la main et saisit Benedetta par le bras. Il l’attira à lui, comme en un pas de danse élégant. « Paolo, vérifie que l’or n’est pas sur la fille », dit-il.
Le marchand ne bougeait pas.
« Paolo ! », cria Scarabello.
L’autre s’approcha timidement, pendant que Scarabello maintenait Benedetta par le bras et lui soulevait sa robe de la pointe du couteau. Attrapant le pan de la jupe, il plaqua son couteau sur la culotte en lin. D’un coup sec, il coupa le lacet qui la retenait puis la baissa, toujours de la pointe du couteau. « Fouille », dit-il à Paolo, sans détacher son regard de Mercurio.
Bafouillant des excuses, il enfila sa main.
Benedetta ferma les yeux.
« C’est pas la peine ! Laisse-la », fit Mercurio.
Scarabello ne répondit pas. Il porta le couteau contre la gorge de Benedetta. Puis, toujours fixant Mercurio, il fit descendre la lame jusqu’au décolleté, l’enfila un peu à l’intérieur et souleva le tissu. « Regarde là-dedans, dit-il à Paolo.
— Il n’y a rien », soupira Paolo, tout rouge, après avoir vérifié.
Alors Scarabello, avec cette grâce de danseur qui accompagnait chacun de ses mouvements, fit pirouetter Benedetta sur elle-même et la repoussa. « Enlève ta culotte », lui dit-il. Puis il s’adressa à Paolo : « Cache le costume de la vieille, tout Venise le cherche ». Il regarda Mercurio. Il sourit. « On dirait que tu as dit la vérité, mon gars. »