Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
L’endroit avait mis Madeleine légèrement mal à l’aise, domicile d’un homme célibataire, assez déroutant, propre, net, impersonnel, pas de photos dans des cadres, pas de reproductions au mur, une légère odeur d’encaustique, peu de vaisselle, pas de livres, c’était assez spartiate, ce côté anonyme que l’on trouve dans les chambres d’hôtel.
Le rituel était immuable. Il saluait Madeleine, elle enlevait son chapeau, il prenait son manteau qu’il accrochait à la patère, faisait du café, puis ils s’installaient face à face de chaque côté de la table. Sur la toile cirée, les deux tasses, le sucrier et la cafetière, sans doute achetés spécialement pour cette occasion, juraient un peu dans le décor. M. Dupré faisait son rapport en sirotant son café qu’il ne terminait jamais. Il y avait quelque chose de minéral en lui, on ne l’imaginait pas tomber malade, se disputer avec un voisin, ou face à une situation insoluble.
De temps à autre, ils se retrouvaient ailleurs, quand les circonstances l’imposaient. Elle était si habituée à le voir chez lui que dans un autre décor, elle avait l’impression que quelque chose n’allait pas, comme lorsqu’on croise dans la rue un commerçant qu’on ne connaissait que dans sa boutique. Comme aujourd’hui, dans ce salon de thé de la rue de Chazelles. Madeleine le vit traverser la salle, passer entre les guéridons à nappe blanche et les lampadaires à abat-jour guilloché, il n’était pas le genre de client que l’on rencontrait là.
— La voie est libre, dit-il en se penchant légèrement vers Madeleine. Si vous avez besoin que je reste…
Madeleine était déjà debout.
— Non, je vous remercie, monsieur Dupré. Tout ira très bien.
Ils se séparèrent sur le trottoir, Madeleine prit la direction du boulevard de Courcelles, M. Dupré la direction opposée.
Elle revit sans émotion la large et lourde grille de ce grand hôtel particulier qu’on appelait encore la « maison Péricourt », comme ces immeubles emportés par un incendie, mais dont le nom perdure, on continue de dire la maison du Dr Leblanc alors que trois familles s’y sont déjà succédé, ou le carrefour Bernier qui a pourtant été rasé vingt ans plus tôt.
À l’intérieur, Madeleine découvrit la nouvelle décoration et la trouva de bon goût. La femme de chambre la conduisit dans la bibliothèque. Là, elle entendit un petit cri, elle se retourna, souriante.
— Bonjour, Léonce, je ne vous dérange pas, j’espère ?
Léonce ne bougea pas, elle aurait voulu, elle aussi, adopter un air détaché, presque léger, mais elle ne le pouvait pas. Une idée lui traversa l’esprit :
— Gustave va rentrer !
Cela se voulait menaçant. Madeleine sourit.
— Non, non, rassurez-vous, Gustave vient de sortir, il ne sera pas là avant ce soir. Il y a conseil d’administration de la Renaissance, ça ne se termine jamais avant vingt-trois heures, vous savez ce que c’est. Et encore ! S’il ne décide pas d’emmener quelques amis au Café de Paris, vous le connaissez, il a toujours aimé les huîtres…
Cette réponse fusilla Léonce. Non seulement parce que Madeleine était aussi bien, sinon mieux renseignée qu’elle-même, mais surtout parce que sa formulation donnait le sentiment qu’elle était, elle, l’épouse de Joubert et Léonce la visiteuse.
— Venez vous asseoir ici, Léonce, venez…
La femme de chambre revint, Madame désirait-elle quelque chose ?
— Oui, du thé…
Et Léonce ne put s’empêcher d’ajouter :
— N’est-ce pas, Madeleine ?
— Du thé, ce sera parfait.
Assises ainsi l’une à côté de l’autre, chacune mesurait le chemin parcouru en un peu plus de trois ans. C’est Léonce qui, aujourd’hui, était luxueusement vêtue et Madeleine qui portait des vêtements sobres de bourgeoise attentive aux détails. Plus de bijoux, et plus rien de cet air de sérénité que Léonce avait détesté, cette certitude que le monde tournerait toujours dans le même sens pour elles deux. Le mouvement s’était inversé. Léonce fixait ses ongles manucurés en attendant le service et s’étonnait que Madeleine se contente de la regarder de haut en bas avec plus de curiosité que de rancune. Que voulait-elle ? Dans ce silence où chacune remuait ses pensées, Léonce pensa à Paul.
— Il va bien, dit Madeleine, je vous remercie.
Léonce calcula mentalement son âge. Pourquoi ne lui avait-elle jamais envoyé d’argent de poche ? Elle avait terriblement envie de savoir si le petit garçon avait été informé de sa trahison.
— Je ne lui ai pas dit que je venais vous rendre visite, il aurait été jaloux, j’en suis certaine…
On servit le thé. Léonce se lança :
— Vous savez, Madeleine…
— Ne vous faites pas de reproches, la coupa Madeleine. D’abord, c’est trop tard, et puis… vous ne pouviez peut-être pas faire autrement. Je veux dire…
Elle tendit le bras, attrapa son sac, l’ouvrit.
— Allons, nous n’allons pas devenir sentimentales !
Elle posa sur la table basse un document officiel que Léonce reconnut immédiatement puis elle se resservit calmement une tasse de thé.
Mairie de Casablanca.
Acte de mariage de Mlle Léonce Picard et de M. Robert Ferrand.
— Je comprends qu’on aime les hommes, dit Madeleine, mais de là à en épouser deux en même temps…
Comment Madeleine s’était-elle procuré cela ?
— Ça n’est pas compliqué. Enfin, pas plus que d’obtenir un faux acte d’état civil pour se marier une seconde fois. Vous êtes bigame, Léonce. Et les juges n’aiment pas ça, c’est un an de prison et trois cent mille francs d’amende…
Léonce était sidérée. C’est ce qu’elle craignait le plus. La pauvreté, elle avait connu, elle savait ce que c’était, mais la prison…
— Et autant pour Robert Ferrand…
Madeleine le vit tout de suite, cet argument tombait à plat. Léonce n’était certainement pas prête à jouer sa liberté contre celle de Robert. Léonce regarda la porte.
— Vous devriez y réfléchir à deux fois. Pour vous enfuir, il vous faudra beaucoup d’argent. De combien disposez-vous ? Vous imaginez que vous pourrez acheter de nouveaux papiers, payer un billet pour l’étranger et vivre quelques mois avant de vous retourner avec quelques milliers de francs dérobés à Joubert ? Vous n’irez pas loin, Léonce… Non, je ne vous le conseille pas. D’autant que vous serez sous le coup d’une recherche, vous devrez choisir un pays qui n’extrade pas, vous cacher, ça coûte cher, vous ne serez tranquille nulle part. Il n’y a que les bandits expérimentés qui peuvent réussir de pareilles choses. D’ailleurs, pour vous empêcher de faire une bêtise, vous allez me remettre votre passeport.
Silence. Léonce se leva, quitta la pièce, monta dans sa chambre. Et tâcha de réfléchir à la situation. Joubert ne lui donnait jamais de grosses sommes, il préférait qu’elle demande plus souvent, manières de banquier plus que manières de mari. Elle disposait de moins de mille francs et encore, il en fallait quatre cents pour Robert qui les devait à je ne sais qui, il avait toujours une histoire à raconter, on ne savait jamais ce qui était vrai. Madeleine allait exiger beaucoup d’argent, mais au risque de tuer la poule aux œufs d’or, elle ne pourrait jamais réclamer plus que Léonce ne pourrait payer. Elle redescendit avec son sac à main, tendit son passeport que Madeleine ouvrit.
— Vous n’êtes pas bien jolie sur cette photographie, elle ne vous rend pas hommage…