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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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PHÉNOMÈNE MÉCONNU DU GRAND PUBLIC, mais pourtant banal, les relations homosexuelles escortées et tarifées des prêtres italiens constituent un système de grande ampleur. Ils sont l’une des deux options qui s’offrent aux ecclésiastiques pratiquants ; la seconde étant de se contenter de draguer à l’intérieur de l’Église.

— Il y a beaucoup de grands brûlés ici au Vatican, me confie don Julius, un confesseur de Saint-Pierre que je rencontre à plusieurs reprises dans le « Parlatorio ». (Son nom a été modifié à sa demande.)

Assis dans un canapé de velours vert, le prêtre ajoute d’ailleurs :

— On croit souvent que pour parler librement de la curie il faut aller à l’extérieur du Vatican. Beaucoup pensent qu’il faut se cacher. En fait, la façon la plus simple de parler sans être surveillé, c’est de le faire ici, au cœur même du Vatican !

Don Julius me dévoile les vies carambolées des habitants de Sodoma et me résume l’alternative qui s’offre à tant de prêtres : draguer à l’intérieur de l’Église ou à l’extérieur.

Dans le premier cas, les prêtres restent dans l’« entre-soi ». Ils s’intéressent à leurs coreligionnaires ou aux jeunes séminaristes fraîchement arrivés de leur province italienne. C’est une drague toute de prudence, conduite dans les palais épiscopaux et les sacristies de Rome, une drague de la comédie sociale où les regards déshabillent. Elle est généralement plus sûre, puisque les religieux croisent peu de laïques dans ce choix de vie amoureuse. Cette sécurité physique a son revers : elle débouche inévitablement sur des rumeurs, le droit de cuissage et, parfois, le chantage.

Robert Mickens, un vaticaniste américain, bon connaisseur des subtilités de la vie gay du Vatican, estime que c’est l’option privilégiée par la plupart des cardinaux et des évêques, qui risqueraient d’être reconnus à l’extérieur. Leur règle : « Don’t fuck the flock », me dit-il, en une formule audacieuse aux relents évidemment bibliques (la phrase connaît des variantes en anglais : « Don’t screw the sheep » ou « Don’t shag the sheep » : on ne doit jamais coucher avec ses brebis, c’est-à-dire avec son peuple, troupeau égaré qui attend son berger).

On peut donc parler ici de relations « extraterritoriales », puisqu’elles ont lieu hors de l’Italie, au sein de l’État souverain du saint-siège et de ses dépendances. Tel est le code de l’homosexualité « du dedans ».

L’homosexualité « du dehors » est très différente. Il s’agit au contraire d’éviter de draguer au sein du monde religieux, pour échapper aux rumeurs. La vie gay nocturne, les parcs publics, les saunas et la prostitution sont alors privilégiés par les prêtres gays en activité. Plus dangereuse, cette homosexualité des échanges tarifés, des sorties escortées et des arabesques n’en est pas moins fréquente. Les risques s’en trouvent accrus, mais aussi les bénéfices.

— Chaque soir les prêtres ont ces deux options, résume Don Julius.

Vatican « in », Vatican « out » : les deux voies ont leurs partisans, leurs adeptes, leurs experts et toutes les deux ont leurs propres codes. Parfois, les prêtres hésitent longtemps◦– quand ils ne les cumulent pas◦– entre le monde obscur et dur de la drague extérieure, la nuit urbaine, sa violence, sa mise en danger, ses lois du désir, ce « du côté de chez Swann », véritable version noire de Sodoma ; et, d’autre part, le monde lumineux de la drague intérieure, avec ce que cela suppose de mondanités, de subtilités, de jeux, ce « du côté de Guermantes » qui est une version sodomite blanche, plus éclatante et radieuse, celle des soutanes et des calottes. En définitive, quelle que soit la voie choisie, le côté vers lequel on se dirige dans l’hypernuit romaine, il ne s’agit jamais d’une vie apaisée et rangée.

C’est dans cette opposition fondamentale que l’histoire du Vatican doit s’écrire et que je la raconterai dans les chapitres qui suivent, en remontant le temps, sous les pontificats de Paul VI, Jean-Paul II puis Benoît XVI. Cette tension entre un Sodoma « du dedans » et un Sodoma « du dehors » permet de comprendre la plupart des secrets du fonctionnement du saint-siège car la rigidité de la doctrine, la double vie des personnes, les nominations atypiques, les intrigues innombrables, les affaires de mœurs s’inscrivent presque toujours dans l’un ou l’autre de ces deux codes.

Alors que nous parlons depuis un long moment dans ce Parlatorio à l’intérieur du Vatican où j’aurai mes habitudes, à quelques mètres seulement de l’appartement du pape François, le confesseur de Saint-Pierre me lance :

— Bienvenue à Sodoma.

DEUXIÈME PARTIE

Paul

7.

Le code Maritain

LE CARDINAL PAUL POUPARD POSSÈDE l’une des plus belles bibliothèques du Vatican : je compte dix-huit étagères sur onze niveaux. Faite sur mesure, en arc de cercle, elle prend toute la longueur d’une immense pièce de réception ovale.

— Au total, il y a là près de 15 000 livres, me dit d’un ton cabotin le cardinal Poupard, qui me reçoit en pantoufles, entouré de ses in-folio et de ses autographes, lors d’une de mes nombreuses visites.

Le cardinal français habite au dernier étage d’un palais rattaché au saint-siège, sur la Piazza di San Calisto, dans le quartier bobo du Trastevere à Rome. Le palais est immense ; l’appartement également. Des sœurs mexicaines servent Son Éminence qui trône comme un prince en son palace.

Face à la bibliothèque, le cardinal a son portrait sur chevalet. Une œuvre de grande taille, signée par une artiste russe, Natalia Tsarkova, pour laquelle ont également posé Jean-Paul II et Benoît XVI. Le cardinal Poupard s’y étale majestueusement, assis sur une chaise haute, une main frôlant délicatement son menton, l’autre tenant les feuilles d’un discours manuscrit. À l’annulaire droit : un anneau épiscopal orné d’une pierre précieuse d’un bleu-vert Véronèse.

— L’artiste m’a fait poser pendant près de deux années. Elle voulait que ce soit parfait, que tout mon univers imprègne le tableau. Vous voyez là les livres, la barrette rouge, c’est très personnel, me dit Poupard avant d’ajouter : j’étais beaucoup plus jeune…

Derrière ce Dorian Gray, dont le modèle semble avoir vieilli plus vite que son portrait, je remarque deux autres tableaux, accrochés plus discrètement au mur.

— Ce sont des œuvres de Jean Guitton qui me les a données, m’explique Poupard.

Je regarde les belles croûtes. Autant le portrait sur chevalet est intéressant, autant les Guitton, bleu pieux, ressemblent à de pâles Chagall.

Grâce à un escabeau vert, le cardinal peut saisir les livres de son choix dans sa bibliothèque panoramique. Ce qu’il fait en me montrant ses propres ouvrages et d’innombrables tirés à part d’articles de revues théologiques, qui occupent tout un rayonnage. Nous dissertons un long moment sur les auteurs francophones qu’il aime : Jean Guitton, Jean Daniélou, François Mauriac. Et lorsque j’évoque le nom de Jacques Maritain, le cardinal Poupard se relève, frissonnant d’aise. Il se dirige vers une étagère pour me montrer les œuvres complètes du philosophe français.

— C’est Paul VI qui a présenté Maritain à Poupard. C’était le 6 décembre 1965, je m’en souviens très bien.

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