Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
«Puis s’adressant à moi il ajouta:
«- Papa Échalot, vous êtes une bonne créature, je ne vous en veux pas du tout de ce que vous avez fait pour moi. Papa Similor m’a exploité tant qu’il a pu, c’était son droit, je l’approuve; quant à madame Canada, elle va nous compter 1000 francs comme un amour de petite femme qu’elle est, et nous lui tirerons notre révérence pour jusqu’au jour du jugement dernier.
«Moi et Amandine nous voulions en effet provoquer une séparation, et pourtant l’offre du blanc-bec nous prit sans vert. Pour ma part, je ne l’avais jamais trouvé si gentil qu’au moment où il nous adressa cet effronté boniment.
«Mais il y avait trop longtemps que ma compagne portait sur ses épaules le père et le fils. Elle se releva d’un saut, gagna son armoire et en retira un sac de mille qu’elle jeta à Similor à toute volée, au risque de l’assommer.
«Similor n’en éprouva aucun mal, parce que Saladin saisissant le sac au passage s’écria:
«Maman Canada, je vous fais savoir que pour les paiements subséquents, c’est entre mes mains qu’il faudra verser.
«Ma compagne resta bouche béante à le regarder, et moi je répétai:
«- Comment, les paiements subséquents!
«- Je suis maintenant le tuteur de papa, me répondit Saladin avec son sourire narquois, et vous êtes trop juste, respectable Échalot, pour nous refuser une pauvre rente viagère de 100 francs tous les mois en considération d’avoir apporté la fortune dans votre maison.
«- Soit! répondit madame Canada qui était plus rouge qu’une tomate, mais va-t’en ou je vas te tordre le cou comme à un poulet!
«Saladin prit son père par le bras.
«- En route, ma vieille, lui dit-il, viens coucher à mon hôtel. Nous reviendrons demain matin embrasser papa Échalot et cette bonne maman Canada. Pourquoi se fâcher quand on peut se quitter gentiment? C’est sûr qu’ils nous aiment au fond, et si nous n’avons pas assez de 100 francs par mois, eh bien! nous le leur dirons plus tard.»
XVIII Fin des mémoires d’Échalot – Le premier roman de Saphir
«Je fus longtemps à prendre mon parti de cette séparation. Pendant des années, Similor avait été toute ma famille; je ne pouvais penser sans attendrissement à notre jeunesse romanesque et aux jours difficiles que nous avions traversés ensemble.
«La sensibilité est mon plus grand défaut, et je mourrai sans avoir pu m’en défaire. Les avantages extorqués par Saladin ne me laissèrent point de rancune, et madame Canada eut bien raison de me faire une querelle domestique quand, répondant à ses plaintes, je m’écriai malgré moi:
«- Quel talent et comme il s’exprime avec facilité!
«Ma compagne me pardonna par la joie qu’elle avait de leur départ. Cette joie me sembla d’abord dénaturée; mais au bout de quelques semaines, je fus bien forcé de me rendre à l’évidence.
«Si l’absence d’Amédée et de Saladin laissait un vide dans mon cœur, l’effet contraire était produit dans notre caisse; je ne sais pas comment ils me volaient, quand ils étaient avec nous, mais dès que nous eûmes perdu l’honneur de leur compagnie, le niveau de nos bénéfices s’accrut dans une proportion vraiment surprenante.
«Il y eut un autre résultat bien plus précieux pour nous. Le caractère de notre chère enfant devint plus communicatif et plus tendre; il semblait dans les premiers jours que nous l’eussions délivrée d’une grande terreur.
«Et pourtant, à différentes reprises, elle manifesta un certain regret du départ de Saladin, son maître. Elle avait en lui, au point de vue de ses études, une excessive confiance, et quand nous lui proposâmes, car notre position nous permettait désormais cette dépense, de lui donner une maîtresse ou une institutrice, elle repoussa cette offre péremptoirement.
«C’est à peu près tout ce que j’ai à enregistrer pour le quart d’heure. Mademoiselle Saphir a maintenant quatorze ans et son succès dépasse tout ce qui a été vu sur les plus grands théâtres des principales capitales de l’Europe. Son talent n’est égalé que par sa modestie.
«Elle continue ses études toute seule, lisant non plus les petits romans que ce coquin de Saladin se procurait en location, mais des livres d’histoire et de poésies, composés par les premiers auteurs.
«Moi et madame Canada nous avions conçu la crainte de la voir nous mépriser à mesure qu’elle cultivait la distinction de son intelligence, mais c’est bien du contraire: plus elle va, plus elle est douce et tendre avec nous, et nous ne passons jamais une soirée sans remercier le bon Dieu qui nous l’a donnée.
«Cette première idée de prier le bon Dieu nous est encore venue d’elle. Je ne suis pas un cagot, madame Canada non plus, mais on dort plus tranquille quand, après avoir fait son ouvrage, on s’est mis à genoux l’un auprès de l’autre pour rendre grâce à l’Etre suprême.
«L’enfant demanda une fois à mon Amandine de la conduire à l’église; madame Canada me dit en revenant:
«- Elle a prié comme un chérubin, quoi! Ça m’a donné envie et j’ai fait comme elle. Les chiens regardent bien les évêques.
«Mademoiselle Saphir, après nous avoir embrassés, le soir de ce jour-là, s’assit sur les genoux de ma compagne et nous parla de choses et d’autres pendant quelques minutes; puis, se levant tout à coup, elle nous regarda bien en face et nous demanda:
«- Vous n’avez jamais connu ma mère?
«Nous restâmes tout confus; elle nous prit les mains et les rassembla dans les siennes.
«- Dites, dites! insista-t-elle, ne me cachez rien, ma mère est-elle morte?
«Ce fut Amandine qui répondit; moi je n’en aurais pas eu la force.
«Je ne pouvais détacher mes regards de cette belle et noble enfant, toute pâle de désir et de crainte, dont les grands yeux mouillés nous suppliaient.
«Mais d’où lui venait la pensée de sa mère? et pourquoi ce jour-là plutôt que la veille?
«Madame Canada lui dit l’exacte vérité; elle lui raconta en peu de mots l’histoire de son arrivée à la baraque, toute petite qu’elle était, dans les bras de Saladin adolescent.
«Pendant qu’Amandine parlait, Saphir faisait un effort violent pour se souvenir; on eût dit qu’elle était sur la trace d’une impression qui la fuyait sans cesse.
«Puis elle trembla, et pour la dernière fois nous l’entendîmes murmurer ces mots presque inintelligibles: «Maman, maman, maman…»
«Elle nous quitta, après avoir embrassé non seulement nos fronts, mais encore nos mains.
«Quand elle fut partie, Amandine, qui est le bon cœur des bons cœurs, me dit en essuyant ses yeux où les larmes revenaient malgré elle:
«- Si pourtant la mère vivait!
«Et depuis ce soir-là, nous avons parlé de la mère, nous deux, jusqu’à en radoter, la faisant ceci et cela, pauvre ou riche, jeune ou vieille et nous demandant si elle serait contente ou fâchée au jour où on lui dirait: «Voilà votre enfant».
«Avant de finir mes mémoires, je vais marquer une circonstance qui prouvera d’une part les sentiments inspirés par mademoiselle Saphir à un public idolâtre et, de l’autre, jusqu’à quel point d’honnêteté morale et incorruptible moi et madame Canada nous étions parvenus dans la fréquentation de notre bon ange.