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Le vol des cigognes

Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:

Premier roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des Cigognes lui a été inspiré par Voyages d'automne (1991), un reportage sur le suivi par satellites de la migration des cigognes.
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
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Pourtant, je n'éprouvais aucun sentiment d'oppression. La forêt était aussi une mer immense, déployée, infinie. A travers les hauts troncs enlacés de lianes, à travers les bosquets suspendus, les myriades de feuilles, à travers cette gigantesque dentelle qui ressemblait à nos forêts européennes, c'était une liberté extraordinaire qui vaquait en maître. Malgré les cris, malgré les arbres, la forêt donnait une impression de grand espace aéré. Bien sûr, cette solitude n'était qu'un mirage. Pas un millimètre n'était inhabité. Tout y grouillait, s'y bousculait.

Selon Beckés, chaque animal occupait un territoire spécifique. La clairière formée par la chute d'un arbre était le refuge des porcs-épics. Les sous-bois inextricables, encombrés de lianes, étaient habités par les antilopes. Quant aux clairières découvertes, les oiseaux y nichaient et y chantaient tout le jour, bravant la pluie. Parfois, lorsqu'un raclement ou un sifflement jaillissait, dépassant tous les autres, je demandais à Beckés: «Quel est ce cri?» Il réfléchissait quelques instants puis répondait:

– C'est la fourmi.

– La fourmi?

– Elle a des ailes, un bec et elle marche sur l'eau. (Il haussait les épaules.) C'est la fourmi.

Beckés avait une vision particulière de la forêt équa-toriale. Comme tous les M'Bakas, il pensait que la jungle était habitée par des esprits, des forces puissantes et invisibles, entretenant avec les animaux sauvages de secrètes complicités. D'ailleurs, les Centrafricains ne parlaient pas des animaux comme l'aurait fait un Européen. A leurs yeux, il s'agissait d'êtres supérieurs, au moins égaux aux hommes, qu'il fallait craindre et respecter, et auxquels on prêtait des sentiments secrets et des pouvoirs parallèles. Ainsi, Beckés ne parlait de «la» Gorille qu'à voix basse, de peur de «la» vexer, et racontait comment, le soir, la Panthère pouvait briser le verre des lampes de son seul regard.

Les averses commencèrent le premier jour. Ce fut un dégorgement sans trêve, qui devint un élément à part entière du voyage, au même titre que les arbres, les cris des oiseaux ou nos propres fièvres. Ces torrents n'apportaient aucune fraîcheur et ralentissait seulement notre expédition – la terre s'approfondissait, creusait de véritables ornières sous nos pas. Mais tout le monde continuait, comme si la colère du ciel ne pouvait nous atteindre.

Dans ce déluge, nous croisâmes des chasseurs m'bakas. Ils portaient sur leur dos d'étroits paniers dans lesquels était serré leur gibier: des gazelles au pelage ocre, des singes blottis comme des nourrissons, des fourmiliers argentés aux écailles craquelantes. Les Grands Noirs échangeaient avec nous une cigarette, un sourire, mais leur visage était soulevé par une onde d'inquiétude. Ils s'efforçaient de remonter au nord, à la lisière, avant la nuit. Seuls les Akas osaient braver l'obscurité et se jouer des esprits. Or notre équipée descendait au sud – tel un blasphème en marche.

Chaque soir nous dressions notre campement à l'abri de la pluie. D'un coup, à six heures, la nuit s'abattait et les lucioles s'allumaient, virevoltant inlassablement entre les arbres. Nous mangions un peu plus tard, agglutinés autour du feu, assis par terre, émettant des bruits de bêtes affamées.

Je ne parlais pas, songeant au but secret de mon voyage. Puis je rentrais sous ma tente et demeurais ainsi, à l'abri, écoutant les gouttes de pluie s'écraser sur la toile du double toit. Dans ces moments-là, je me tournais vers le silence et réfléchissais au cours tragique de mon aventure. Je songeais aux cigognes, aux pays que j'avais traversés comme un météore et à ce flot de violence qui déferlait sous mes pas. J'éprouvais le sentiment de remonter le cours d'un fleuve de sang, dont j'allais bientôt découvrir la source – là où Max Böhm avait volé le cœur de son fils, là où trois hommes, Böhm, Kiefer et van Dôtten, avaient conclu un pacte diabolique, sur fond de diamants et de cigognes. Je songeais aussi à Sarah. Sans remords ni tristesse. Dans d'autres circonstances, peut-être aurions-nous construit notre existence ensemble.

Je pensais également, je l'avoue, à Tina notre cuisinière. Au fil de notre route, je ne pouvais m'empêcher de lui lancer des regards furtifs. Elle avait un profil de reine, un cou en escalade qui se résolvait en un menton court puis s'ouvrait sur d'amples mâchoires auréolées par des lèvres épaisses, sensuelles et suaves. Au-dessus, son regard scintillait, à l'ombre d'un front bombé. Sur son crâne ras, des nattes se dressaient, telles de cornes de bongo. A plusieurs reprises, elle avait surpris mes coups d'oeil. Elle avait éclaté de rire et sa bouche avait éclos comme une fleur de cristal pour murmurer:

– N'aie pas peur, Louis.

– Je n'ai pas peur, avais-je répondu d'un ton ferme avant de me concentrer sur les cahots du sentier.

Au troisième jour, nous n'avions pas encore vu l'ombre d'un camp pygmée. Le ciel n'était qu'un souvenir et la fatigue commençait à nous tendre les muscles comme des barres à mines. Plus que jamais j'éprouvais la sensation de descendre, à la verticale, dans un puits profond de la terre, de m'enfouir dans la chair même de la vie végétale – sans espoir de retour.

Pourtant, le 18 septembre, en fin d'après-midi, un arbre en flammes croisa notre route. Un brasier rouge dans l'océan végétal. C'était le premier signe d'une présence humaine depuis notre départ. Ici, des hommes avaient préféré brûler ce tronc géant avant qu'il ne s'abatte sous le poids des averses. Dans la pluie acharnée, Beckés se retourna et me dit, sourire aux lèvres: «Nous arrivons.»

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Le campement de Zoko se dressait au cœur d'une large clairière, parfaitement circulaire. Des huttes de feuilles et des cases de latérite entouraient la grande place, pelée comme un désert. Chose curieuse, le sol, les murs et les dômes de feuillage n'exhibaient plus les couleurs de la forêt – le vert et le rouge – mais un ocre dur, comme si l'on avait gratté jusqu'à la croûte de la jungle. Zoko était une véritable brèche taillée dans les entrelacs du monde végétal.

Il régnait ici une grande agitation. Les femmes revenaient de la cueillette, soutenant de lourdes hottes tressées, emplies de fruits, de graines, de tubercules. Les hommes, par d'autres sentiers, arrivaient, portant en bandoulière des singes, des gazelles ou encore de longs filets. Une lourde fumée bleutée circulait autour des huttes jusqu'à se nouer en volutes et s'élever au centre du campement. Dans cette atmosphère trouble – la pluie venait de cesser -, on discernait les familles, devant les huttes, qui entretenaient ces foyers de fumée acre. «Technique pygmée, me souffla Beckés. Pour chasser les insectes.» Des chants s'élevèrent. De longues mélopées aiguës, presque tyroliennes, des torsades sonores qui jouaient de la voix comme d'une corde infiniment sensible, et qui nous avaient déjà accueillis quand nous découvrions l'arbre en flammes. Les Akas communiquaient ainsi, à distance, ou exprimaient simplement leur allégresse.

Un Grand Noir vint à notre rencontre. C'était Alphonse, l'instituteur, le «propriétaire» des Pygmées de Zoko. Il insista pour que nous nous installions avant l'arrivée de la nuit dans une clairière voisine, plus réduite, où se dressait un auvent d'environ dix mètres de long. Sa famille y campait déjà. Je dressai ma tente à proximité, pendant que mes compagnons fabriquaient des paillasses de palmes. Pour la première fois depuis deux jours, nous nous retrouvions au sec.

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