Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
Sœur Pascale s'adressa à lui. C'était la première fois que je l'entendais parler le langage aka. Sa voix grave résonnait des «hmm-hmm» caractéristiques et de longues voyelles suspendues. L'Aka ouvrit son panier et le tendit à la missionnaire. Ils parlèrent de nouveau. Nous nous tenions immobiles, sous la pluie, qui semblait s'acharner sur nous comme sur autant de cibles. Les feuilles des arbres ployaient sous la violence des gouttes et les troncs noirâtres dégoulinaient de véritables torrents.
La missionnaire murmura, sans me regarder: «Du miel, Louis.» Je me penchai au-dessus du panier. J'aperçus les alvéoles luisants et les abeilles qui se cramponnaient à leurs biens pillés. Je lançai un coup d'œil à l'homme. Il m'offrait un large sourire aiguisé. Ses épaules étaient percées de multiples piqûres. J'imaginai un instant cet homme escaladant un arbre bourdonnant, puis se glissant sous la voûte feuillue pour affronter la fureur de la ruche. Je l'imaginai plongeant ses mains dans la faille d'écorce, tâtonner au cœur de l'essaim pour en extirper quelques pains sucrés.
Comme pour appuyer mes pensées, l'Aka me tendit un pain dégoulinant de miel. J'en brisai un morceau, puis le portai à ma bouche. Aussitôt, ma gorge s'emplit d'un parfum exquis, lourd et profond. La pression de ma langue fit jaillir des hexagones cartonneux un nectar unique. C'était si suave et si sucré que j'en ressentis une sorte d'ivresse immédiate, au fond de mon ventre – comme si, d'un coup, mes entrailles avaient été saoules.
Une demi-heure plus tard, nous parvenions au camp de Gomoun. La végétation s'était transformée. Ce n'était plus l'immensité inextricable qui nous avait entourés jusque-là. Au contraire, la forêt était ici aérée et ordonnée. Des arbres noirs et filiformes se multipliaient à perte de vue, offrant une symétrie quasi parfaite. Nous fîmes quelques pas dans le campement fantôme. Il n'y avait là que quelques huttes, plantées au pied des arbres, sans ordre apparent. Il y régnait une solitude intense. Curieusement, cet espace de feuilles, totalement vide, totalement immobile, me rappelait la maison de Böhm, lorsque je l'avais fouillée, à l'aube de mon départ – un autre lieu habité par la mort.
Sœur Pascale s'arrêta devant une hutte de petite taille. Elle dit quelques mots à Victor, qui sortit deux pelles, enroulées dans de vieux tissus. La missionnaire indiqua un tas de terre fraîchement retournée, situé derrière le dôme. «C'est là-bas», dit-elle. Sa voix était à peine perceptible, dans les frétillements de la pluie. Je laissai tomber mon sac à dos et empoignai une des pelles. Victor me regardait, muet et tremblant. Je haussai les épaules et enfonçai l'instrument dans la terre rouge. J'eus le sentiment de glisser une lame dans le flanc d'un homme.
Je creusais. Sœur Pascale s'adressa encore à Victor. Visiblement, la missionnaire ne lui avait pas expliqué l'objectif de notre expédition. Je creusais toujours. La terre, très friable, n'offrait aucune résistance. En quelques minutes, j'avais atteint cinquante centimètres de profondeur. Mes pieds s'enfonçaient dans l'humus, gorgé d'insectes et de racines. «Victor!» hurla la sœur. Je levai les yeux. Le M'Baka ne bougeait pas, yeux exorbités. Son regard passa rapidement d'elle à moi, de moi à elle. Puis il tourna les talons et s'enfuit à toutes jambes.
Le silence se referma sur nous. Je poursuivis ma tâche. J'entendis le bruit de l'autre pelle qu'on saisissait. Je marmonnai, sans lever les yeux: «Laissez, ma sœur. Je vous en prie.» J'étais maintenant à mi-corps dans la fosse. Les vers, les scolopendres, les scarabées et autres araignées grouillaient autour de moi. Certains prenaient la fuite sous la violence de mes coups. D'autres s'agrippaient à la toile de mon pantalon, comme pour m'empêcher d'approfondir mon séisme. L'odeur de la terre me cognait les sens. Ma pelle clapotait dans la flaque de boue. Je creusais, creusais, oubliant même ce que je cherchais. Pourtant, tout à coup, le contact d'une surface plus dure me rappela à la réalité. J'entendis la voix blanche de ma compagne: «L'écorce, Louis. Vous y êtes.»
J'hésitai une fraction de seconde, puis raclai la terre avec le bord de la pelle. Le lambeau de bois apparut. Sa surface était légèrement bombée, rouge et fissurée. Je lançai la pelle à l'extérieur et tentai d'arracher à mains nues la carapace d'écorce. Une première fois, mes mains glissèrent et je tombai dans la boue. Sœur Pascale, au bord de la tombe, me tendit la main. Je hurlai: «Foutez-moi la paix!» Je recommençai. Cette fois, l'écorce joua plus nettement. L'averse s'engouffrait dans le trou béant et commençait à le remplir. Soudain, le pan de bois céda. Entraîné par le mouvement, je tombai de nouveau à la renverse, récoltant sur le crâne le couvercle qui avait pivoté à 360 degrés. Je ressentis une étrange douceur. Durant une seconde, je goûtai cette sensation inattendue puis hurlai de toutes mes forces: c'était le contact de la peau de Gomoun, de son corps d'enfant.
Je me redressai et m'efforçai au calme. Le cadavre de la jeune fille s'étendait devant moi. Elle était vêtue, en toute pauvreté, d'une petite robe à fleurs défraîchie et d'une veste de survêtement élimée. Cette indigence me serra le cœur. Mais j'étais surpris par la beauté de l'enfant, comme immaculée. Sa famille avait pris soin de maquiller ses plaies, avant de l'enterrer. Seules de légères cicatrices striaient ses mains et ses chevilles nues. Son visage était intact. Ses yeux fermés étaient auréolés de larges cernes, aux teintes brunes. J'étais également surpris par l'évidence de ce lieu commun: la mort ressemblait au sommeil – comme deux gouttes d'encre brune. La fraîcheur à mes pieds me rappela l'urgence de la situation. Je criai: «A vous de jouer, ma sœur. Descendez. La pluie inonde la fosse!» Sœur Pascale avait ôté son poncho et se tenait droite près du bord, tripotant son crucifix. Ses cheveux de métal, son visage grisâtre – tout luisait sous la pluie, et lui donnait l'allure d'une statue de fer. Ses yeux demeuraient rivés au cadavre. Je hurlai à nouveau:
– Vite, ma sœur! Nous avons peu de temps.
La religieuse restait immobile. Des tremblements saccadés secouaient son corps, comme des rafales d'électricité.
– Ma sœur!
La missionnaire pointa son doigt vers la tombe, puis balbutia, d'une voix d'automate:
– Seigneur, la petite… La petite s'en va…
Je jetai un regard à mes pieds et me plaquai au mur de boue. Les rigoles de pluie s'étaient insinuées sous la robe. Une de ses jambes flottait maintenant dans la flaque, à un mètre du corps. Le bras droit commençait à se détacher de l'épaule, écartant le col de la veste et laissant apparaître la saillie blanchâtre de l'os. «Nom de Dieu», murmurai-je. Je pataugeai dans le flot rou-geâtre et me hissai à la surface. Aussitôt après, je m'allongeai à terre et passai mes mains sous les aisselles de la petite fille. Elle avait perdu son bras, qui clapotait le long de l'écorce. Le tissu de la robe m'échappa des doigts. Je hurlai de rage: «Ma sœur, aidez-moi. Bon Dieu, aidez-moi!» La femme ne bougeait pas. Je levai les yeux. De véritables électrochocs fouettaient ses membres. Ses lèvres palpitaient. J'entendis soudain sa voix:
«… Seigneur Jésus,
Toi qui as pleuré
Ton ami Lazare, au tombeau,
essuie nos larmes, nous T'en prions…»
Je plongeai de nouveau les bras dans la boue et tirai plus fortement le corps de l'enfant. Sous la pression, sa bouche s'ouvrit et un flot de vers en déborda. La fillette aka n'était qu'une gangue de peau, protégeant des millions de charognards. Je vomis un jet de bile, sans pourtant lâcher prise.