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Le vol des cigognes

Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:

Premier roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des Cigognes lui a été inspiré par Voyages d'automne (1991), un reportage sur le suivi par satellites de la migration des cigognes.
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
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– C'était une jeune fille solitaire. Elle aimait partir avec ses livres, le long des sentiers. Gomoun adorait la forêt, ses parfums, ses bruits, ses animaux. En ce sens, elle était une véritable Aka.

– Rôdait-elle du côté des mines de diamants?

– Je ne sais pas. Pourquoi cette question? Toujours votre idée de meurtre! C'est ridicule. Qui pouvait en vouloir à une petite Aka, qui n'était jamais sortie de sa jungle?

– Ma sœur, il est temps que je vous révèle autre chose. Je vous ai parlé du meurtre de Rajko, en Bulgarie. J'ai évoqué celui de Philippe Böhm, en 1977, ici même. Ces meurtres ont une particularité commune.

– Laquelle?

– Dans les deux cas, les meurtriers ont prélevé le cœur de la victime, selon les méthodes consacrées dans ce genre d'opération.

– Pures sornettes. Une telle opération est inconcevable dans un milieu naturel.

Sœur Pascale gardait son sang-froid. Ses yeux étaient toujours luisants et froids, mais ses cils battaient plus rapidement.

– C'est pourtant la stricte vérité. J'ai rencontré le docteur qui a réalisé l'autopsie du Tsigane, en Bulgarie. Il n'y a aucun doute sur l'opération. Ces tueurs disposent de moyens colossaux, qui leur permettent d'intervenir n'importe où, dans des conditions optimales.

– Savez-vous ce que cela signifie?

– Oui: un hélicoptère, des groupes électrogènes, une tente pressurisée, sans doute d'autres équipements encore… Dans tous les cas, rien d'insurmontable.

– Et alors? trancha la missionnaire. Vous pensez que la petite Gomoun…

– C'est une quasi-certitude.

La sœur nia de la tête, à contretemps des gouttes qui s'écrasaient sur le toit. Je détournai le regard et observai la végétation, par l'embrasure. La forêt semblait ivre de pluie.

– Je n'ai pas terminé, ma sœur. Je vous ai déjà parlé de «l'accident» survenu en forêt centrafricaine, en 1977. A cette époque, étiez-vous déjà en RCA?

– Non, j'étais au Cameroun.

– Cette année-là, au mois d'août, Philippe Böhm a été retrouvé mort dans la forêt, un peu plus bas, au Congo. C'était la même violence, la même cruauté, la même disparition du cœur.

– Qui était-ce? Un Français?

– Il était le fils de Max Böhm, un Suisse qui travaillait non loin d'ici, dans les mines de diamants, et dont vous avez forcément entendu parler. On s'est efforcé de transporter le corps jusqu'à M'Baïki. Une autopsie a été effectuée à l'hôpital. La conclusion fut «Attaque de gorille». Mais j'ai obtenu les preuves que le certificat de décès avait été dicté. On avait occulté certains signes essentiels qui prouvaient que l'opération était d'origine humaine.

– Comment pouvez-vous en être si sûr?

– J'ai retrouvé le médecin qui a réalisé l'autopsie. Un Centrafricain, un docteur du nom de M'Diaye.

La sœur éclata de rire:

– M'Diaye est un saoulard!

– Il ne buvait pas, à l'époque.

– Où voulez-vous en venir? Que vous a dit M'Diaye sur l'intervention? Quels sont les signes de crime humain?

Je me penchai et soufflai:

– Sternotomie. Marques de bistouri. Excision par faite des artères.

Je marquai un temps et observai sœur Pascale. Sa peau grise palpitait. Elle porta une main à sa tempe.

– Seigneur… pourquoi de telles horreurs?

– Pour sauver un homme, ma sœur. Le cœur de Philippe Böhm a été greffé dans le corps de son propre père. Max Böhm venait d'être frappé d'un terrible infarctus, quelques jours auparavant.

– C'est monstrueux… impossible…

– Ma sœur, croyez-moi. J'ai recueilli avant-hier le témoignage de M'Diaye. Il concorde avec celui que j'ai entendu à Sofia, à propos de Rajko. Ces constats dressent le portrait de la même folie meurtrière, du même sadisme. Un sadisme étrange, puisque j'ai la conviction qu'il permet aussi de sauver des vies humaines. Gomoun a été la victime de ces meurtriers.

Sœur Pascale secouait la tête, la main sur son front.

– Vous êtes fou, vous êtes fou… Vous n'avez aucune preuve pour la petite Gomoun.

– Justement, ma sœur. J'ai besoin de vous.

La missionnaire me fixa brutalement. Je demandai aussitôt:

– Avez-vous des connaissances chirurgicales?

La sœur me regardait toujours, sans comprendre. Elle répliqua:

– J'ai travaillé dans des hôpitaux de guerre, au Viêt-nam et au Cambodge. Quelle est votre idée?

– Je souhaite exhumer le corps et réaliser une autopsie.

– Vous êtes dément.

– Ma sœur, il faut que je vérifie mes suppositions. Vous seule pouvez m'aider, vous seule pouvez me dire si les organes du corps de Gomoun ont subi une intervention chirurgicale ou si la jeune fille a été attaquée par un animal.

La missionnaire serra de nouveau les poings. Ses yeux luisaient d'un éclat métallique, des globes d'acier sous des paupières de chair.

– Le camp de Gomoun est trop loin, inaccessible.

– Nous nous ferons guider.

– Personne ne nous accompagnera là-bas. Et personne ne vous permettra de profaner une tombe.

– Nous opérerons ensemble, ma sœur. Seulement vous et moi.

– C'est inutile. En forêt, le processus de décomposition d'un corps est accéléré. Gomoun a été enterrée il y a environ soixante-douze heures. A l'instant où nous parlons, son corps n'est déjà plus qu'une masse abjecte de vers.

– Même l'état actuel du corps ne peut masquer les coupes précises d'un ciseau chirurgical. Quelques secondes d'observation suffiront. Nous pouvons gagner cette course, vous et moi. C'est l'atroce vérité contre de vaines superstitions.

– Mon fils, rappelez-vous à qui vous parlez.

– Justement, ma sœur. L'abjection des chairs mortes n'est rien face à la grandeur de la vérité. Les enfants de Dieu ne sont-ils pas épris de lumière?

– Taisez-vous, blasphémateur.

Sœur Pascale se leva. Sa chaise racla dans l'aigu. Ses pupilles n'étaient plus que des entailles creusées dans sa peau d'ardoise. Elle dit, d'une voix d'outre-cœur:

– Partons. Maintenant.

Elle pivota brutalement et cria quelque chose en sango à l'homme noir qui accourut aussitôt, puis s'affaira en tous sens. La missionnaire extirpa de son pull noir un crucifix d'argent suspendu à une chaîne de métal. Elle l'embrassa, murmura quelques mots. Lorsque le christ retomba sur sa poitrine, je remarquai que la barre latérale de la croix était courbée vers le bas, comme si le poids de la souffrance était parvenu à faire ployer l'instrument même du martyre. Je me levai à mon tour, puis vacillai. Je n'avais rien mangé depuis la veille et je n'avais pas dormi. Sur la table, ma tasse de thé était toujours posée, intacte. Je la bus d'un trait. Le Darjeeling était tiède et visqueux. Il avait le goût du sang.

39

Nous marchâmes pendant plusieurs heures. En tête, Victor, le boy de sœur Pascale, jouait de sa machette pour nous frayer un passage. Derrière lui, la missionnaire avançait, droite dans son poncho kaki. Je fermai la marche, résolu et concentré. Nous descendions plein sud. A pas rapides, et en silence. Nous arpentions, glissions, escaladions. Des vieilles souches et des racines torses, des rocs vermoulus et des branches poisseuses, des bosquets gorgés d'eau et des feuilles tranchantes. La pluie ne cessait pas. Nous traversions ses dards étincelants, comme des soldats traversent des pieux de peur, lorsqu'ils avancent vers le front. Les marigots se multipliaient. Nous pénétrions dans ces eaux noires jusqu'à mi-corps, éprouvant alors un sentiment d'immersion sans retour.

Aucun cri, aucune présence ne vint interrompre cette demi-journée de marche. Les animaux de la forêt restaient prostrés sous les feuilles ou au fond des terriers, parfaitement invisibles. Seuls trois Pygmées croisèrent notre route. L'un d'eux portait une chemise de camouflage, striée de raies ocre et noires, récupérée on ne sait où. Une étroite bande de cheveux crépus lui traversait le crâne. C'était une véritable crête, à la manière des Mohicans. Celui qui ouvrait la marche tenait une braise fumante sous sa chemise et un panier de feuilles tressées, cylindrique et fermé.

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