Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
Nous pénétrâmes dans un jardin chaotique, tordu de lianes et de feuilles géantes. Aussitôt des enfants surgirent. Ils nous scrutaient, de derrière les arbres, avec humour. La maison ressemblait à un souvenir colonial. Très grande, abritée par un long toit en tôle rouillée, elle aurait pu être magnifique, mais elle semblait se laisser mourir sous les pluies successives et les brûlures du soleil. Des rideaux déchirés tenaient lieu de portes et de fenêtres.
M'Diaye attendait devant sa porte, les yeux rouges.
Après les salutations d'usage, Gabriel partit dans un long préambule, nourri de «Monsieur le Président» et d'explications compliquées à propos de mon expédition. M'Diaye écoutait, le regard vague. C'était un petit homme, aux épaules avachies, dont le crâne était surmonté d'un canotier détrempé. Son visage était flou et son regard plus flou encore. Je me trouvais là devant un spécimen coriace d'ivrogne africain, déjà passablement saoul. Enfin, il nous invita à entrer.
La grande salle était plongée dans l'ombre. Le long des murs, des rigoles suintaient, murmurant dans l'obscurité. Lentement, très lentement, M'Diaye sortit un stylo d'un tiroir afin de signer mon autorisation. Par le rideau d'une autre porte, j'apercevais l'arrière-cour, où une grosse femme noire, aux seins oblongs, préparait une masse grouillante de chenilles. Elle empalait les larves sur des branches taillées en pointe qu'elle posait avec délicatesse sur les braises. Ses enfants couraient et virevoltaient autour d'elle. M'Diaye ne signait toujours pas. Il s'adressa à Gabrieclass="underline"
– La forêt est dangereuse en cette saison.
– Oui, président.
– Il y a les animaux sauvages. Les pistes sont mauvaises.
– Oui, président.
– Je ne sais si je peux vous autoriser à partir ainsi…
– Oui, président.
– En cas d'accident, comment pourrais-je vous aider?
– Je ne sais pas, président.
Le silence s'imposait. Gabriel avait adopté l'air attentif du bon élève, M'Diaye attaqua la question essentielle:
– Il me faudrait un peu d'argent. Une caution – pour que je puisse vous aider, en cas de besoin.
La mascarade suffisait.
– M'Diaye, j'ai à vous parler, dis-je. Une affaire importante.
Le président regarda dans ma direction. Il semblait me découvrir.
– Une affaire importante? (Son regard flotta un moment dans la pièce.) Buvons, alors.
– Où?
– Au café. Juste derrière la maison.
Dehors, la pluie avait repris, légère et nonchalante. M'Diaye nous emmena dans une gargote. Le sol était en terre battue et les tables constituées de cageots renversés. M'Diaye commanda une bière, Gabriel et moi un soda. Le président posa sur moi son regard épuisé:
– Je vous écoute, dit-il. J'attaquai sans préambule:
– Vous souvenez-vous de Max Böhm?
– Qui?
– Il y a quinze ans, un Blanc qui supervisait les mines de diamants.
– Je ne vois pas.
– Un gros homme, dur et cruel, qui terrifiait les ouvriers et vivait dans la forêt.
– Non. Vraiment.
Je tapai sur la table. Les verres sautèrent. Gabriel me regarda avec stupeur.
– M'Diaye, vous étiez jeune. Vous veniez de décrocher votre diplôme de médecin. Vous avez signé l'autopsie de Philippe Böhm, le fils de Max. Vous ne pouvez avoir oublié. L'enfant avait été démembré, son corps était criblé de blessures, son cœur avait disparu. Je tiens tous ces détails de votre propre certificat, M'Diaye. Je l'ai ici, signé de votre main.
Le docteur ne répondit rien. Ses yeux rouges me fixèrent. Il prit son verre, à tâtons, sans cesser de m'observer. Il porta sa bière à sa bouche et but, lentement, par petites lampées. Je découvris la crosse du Glock, sous ma veste. Les autres clients du bar sortirent.
– Vous avez conclu à une attaque de gorille. Je sais que vous avez menti. Vous avez maquillé un meurtre, sans doute pour de l'argent, le 28 août 1977. Répondez, docteur de mes deux!
M'Diaye détourna la tête, scrutant le coin de ciel qui jaillissait par la porte et porta de nouveau sa boisson à ses lèvres. Je dégainai le Glock et frappai le saoulard au visage. Il bascula et s'écrasa contre la paroi de tôle. Son chapeau vola. Des éclats de verre s'incrustèrent dans sa chair. A travers sa joue arrachée, sa gencive apparut, rose vif. Gabriel tenta de me retenir, mais je le repoussai. J'empoignai M'Diaye et lui enfonçai mon arme dans les narines:
– Salaud, hurlai-je. Tu as blanchi un meurtre avec tes mensonges. Tu as couvert des tueurs d'enfant, tu…
M'Diaye agita mollement un bras:
– Je… je vais parler. (Il regarda Gabriel, puis dit, d'une voix lente:) Laisse-nous…
Le Noir s'esquiva. M'Diaye s'appuya contre la paroi ondulée. Je soufflai:
– Qui a trouvé le corps?
– Ils… ils étaient plusieurs.
– Qui?
L'ivrogne tardait à répondre. Je resserrai mon étreinte.
– Les Blancs… des jours auparavant…
Je laissai un peu de mou – le canon du Glock toujours à hauteur des narines.
– Une expédition… Ils partaient pour chercher des filons de diamants, dans la forêt.
– Je sais, la PR 154. Je veux des noms.
– Il y avait Max Böhm. Son fils, Philippe Böhm. Et puis un autre Blanc, un Afrikaner. Je ne Sais pas comment il s'appelait.
– C'est tout?
– Non. Il y avait aussi Otto Kiefer, l'homme de Bokassa.
– Otto Kiefer était de l'expédition?
– Ou… oui…
Je perçus soudain un nouveau rapport: Max Böhm et Otto Kiefer étaient liés autant par cette nuit sauvage que par l'intérêt des diamants. Le président s'essuya la bouche. Le sang coulait sur sa chemise. Il poursuivit:
– Les Blancs sont passés ici, à M'Baïki, puis ils ont rejoint la SCAD.
– Ensuite?
– Je ne sais pas. Une semaine plus tard, le grand Blanc est revenu, le Sud-Africain, tout seul.
– A-t-il donné des explications?
– Pas d'explication. Il est rentré à Bangui. On ne l'a jamais revu. Jamais.
– Et les autres?
– Deux jours plus tard, Otto Kiefer est apparu. Il est venu me voir, à l'hôpital, et m'a dit: «J'ai un client pour toi dans la camionnette.» C'était un corps, bon Dieu, un corps de Blanc, avec le torse ouvert. Les tripes lui sortaient de partout. Au bout d'un moment, j'ai reconnu le fils de Max Böhm. Kiefer m'a dit: «C'est un gorille qui a fait le coup. Il faut que tu fasses l'autopsie.» Je me suis mis à trembler des pieds à la tête. Kiefer m'a gueulé dessus. Il m'a dit: «Fais l'autopsie, nom de Dieu. Et souviens-toi – c'est un gorille qui a fait le coup.» J'ai commencé le travail, dans le bloc opératoire.
– Alors?
– Une heure plus tard, Kiefer est revenu. Je crevais de trouille. Il s'est approché et m'a demandé: «C'est fini?» Je lui ai dit que ce n'était pas un gorille qui avait tué Philippe Böhm. Il m'a répondu de la boucler et il a sorti des liasses de francs français – des billets de cinq cents, tout neufs et craquants. Il a commencé à les enfourner dans le torse ouvert du cadavre. Seigneur, je n'oublierai jamais cet argent qui nageait dans les viscères. Le Tchèque a dit: «Je ne te demande pas de raconter des salades. (Il continuait à enfoncer les billets neufs.) Juste de confirmer qu'il s'agit bien d'une putain d'attaque de gorille.» J'ai voulu répliquer, mais il est parti aussitôt. Il avait laissé deux millions dans la plaie béante. J'ai récupéré et nettoyé l'argent. Puis j'ai rédigé le rapport, comme on m'avait demandé.
Mon sang brûlait dans mes veines. M'Diaye me fixait toujours, avec ses yeux glauques. Je pointai de nouveau l'arme sur son visage et sifflai:
– Parle-moi du cadavre.
– Les blessures… Elles étaient trop fines. Ce n'étaient pas des marques de griffes, comme j'ai écrit. C'étaient les marques d'un bistouri. Aucun doute là-dessus. Et surtout, il y avait la disparition du cœur. Quand j'ai pénétré dans la cavité thoracique, j'ai tout de suite repéré l'excision des artères et des veines. Du travail de professionnel. J'ai compris qu'on avait volé le cœur du jeune Blanc.