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Le vol des cigognes

Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:

Premier roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des Cigognes lui a été inspiré par Voyages d'automne (1991), un reportage sur le suivi par satellites de la migration des cigognes.
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
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Les premières pluies du jour commencèrent. Un léger martèlement d'abord, puis une batterie plus drue, plus régulière. Je me levai et m'acheminai vers Zoko.

Devant les huttes, des feux brûlaient déjà. J'aperçus quelques femmes qui réparaient un long filet, destiné sans doute à la chasse du jour. Je traversai la place, puis découvris, derrière les cases, une large bâtisse de ciment surmontée d'une croix blanche. Tout autour, s'étendaient des jardins et un potager. Je me dirigeai vers la porte ouverte. Un Grand Noir me barra le passage, l'air hostile. «Sœur Pascale est réveillée?» demandai-je. Avant que l'homme n'ait pu répondre, une voix jaillit de l'intérieur: «Entrez, n'ayez pas peur.» C'était une voix autoritaire, qui ne tolérait pas la discussion. Je m'exécutai.

Sœur Pascale ne portait pas le voile. Elle était simplement vêtue de noir, pull-over et jupe assortis. Ses cheveux étaient courts, d'un gris revêche. Son visage, malgré des rides nombreuses, avait cette intemporalité des pierres et des fleuves. Ses yeux bleu glacé ressemblaient à des éclats d'acier saillant dans le limon des années. Ses épaules étaient larges et ses mains immenses. Du premier coup d'œil, je compris que la femme était de taille à affronter les dangers de la forêt, les maladies lancinantes et les chasseurs barbares.

– Que voulez-vous? demanda-t-elle sans me regarder.

Elle était assise et beurrait patiemment des tartines au-dessus d'un bol de café.

La pièce était pratiquement vide. Seuls un évier et un frigidaire étaient accolés au mur du fond. Un christ de bois suspendu promenait son regard de supplicié.

– Je m'appelle Louis Antioche, dis-je. Je suis français. J'ai parcouru des milliers de kilomètres pour obtenir des réponses à certaines questions. Je pense que vous pouvez m'aider.

Sœur Pascale beurrait toujours ses tartines. C'était du pain mou, humide, conservé tant bien que mal. Je regardai sa blancheur éclatante, qui apparaissait ici, en pleine forêt, comme un trésor improbable. La sœur surprit mon regard.

– Excusez-moi. Je manque à tous mes devoirs. Asseyez-vous, je vous prie. Et partagez mon petit déjeuner.

Je saisis une chaise. Elle me lança un coup d'œil qui n'exprimait rien d'autre que l'indifférence.

– De quelles questions s'agit-il?

– Je veux savoir comment la petite Gomoun est morte.

L'interrogation ne l'étonna pas. Elle répliqua, en saisissant une cafetière brûlante:

– Café? Ou préférez-vous du thé?

– Du thé, s'il vous plaît.

Elle fit un signe au boy qui se tenait dans l'ombre, l'interpellant en sango. Quelques secondes plus tard, je respirais le fumet acre d'un Darjeeling anonyme. Sœur Pascale reprit:

– Ainsi, vous vous intéressez aux Akas.

– Non, répondis-je en soufflant sur ma tasse. Je m'intéresse aux morts violentes.

– Pourquoi?

– Parce que plusieurs victimes ont disparu de la même façon, dans cette forêt, et ailleurs.

– Votre enquête porte sur les bêtes sauvages?

– Sur les bêtes sauvages, oui. En quelque sorte.

La pluie clapotait toujours au-dessus de nos têtes.

Sœur Pascale trempa sa tartine. Les chairs tendres du pain s'amollirent au contact du café. D'un coup sec des mâchoires, la sœur attrapa l'extrémité qui menaçait de s'affaisser. Rien ne trahissait chez elle de l'étonnement face à mes propos. Mais une étrange ironie sourdait sous ses paroles. Je tentai de briser ce jeu du double sens.

– Ma sœur, soyons clairs. Je ne crois pas un mot de cette histoire de gorille. Je n'ai aucune expérience de la forêt, mais je sais que les gorilles sont plutôt rares dans cette région. Je pense que la mort de Gomoun appartient à une série de crimes spécifiques sur lesquels j'enquête actuellement.

– Jeune homme, je ne comprends rien à ce que vous racontez. Il faudrait d'abord m'expliquer qui vous êtes et ce qui vous amène ici. Nous sommes à plus de cent cinquante kilomètres de Bangui. Il vous a fallu marcher quatre jours pour atteindre ce trou de jungle. Je devine que vous n'êtes ni un homme de l'armée française, ni un ingénieur des mines, ni même un prospecteur indépendant. Si vous comptez sur ma participation, je vous conseille de vous expliquer.

En quelques mots, je résumai mon enquête. Je parlai des cigognes et des «accidents» qui avaient ponctué ma route. Je parlai de la mort de Rajko, déchiqueté par un ours sauvage. J'évoquai l'attaque de gorille fatale à Philippe Böhm. Je décrivis les circonstances de ces disparitions – les comparant à celle de Gomoun. Je n'évoquai pas le rapt des cœurs. Je ne parlai pas non plus du système des diamants ni du trafic. Je souhaitais juste éveiller l'attention de la sœur sur toutes ces coïncidences.

La missionnaire me fixait maintenant de ses yeux bleus incrédules. La pluie continuait à battre la tôle du toit.

– Votre histoire ne tient pas debout, mais je vous écoute. Quelles sont vos questions?

– Que savez-vous sur les circonstances de la mort de Gomoun? Avez-vous vu le corps?

– Non. Il est enterré à plusieurs kilomètres d'ici. Gomoun appartenait à une famille nomade qui voyageait plus au sud.

– Vous a-t-on parlé de l'état de ce corps?

– Doit-on réellement en parler?

– C'est essentiel.

– Gomoun avait un bras et une jambe arrachés. Son torse était couvert de plaies, de déchirures. Sa poitrine était béante, sa cage thoracique réduite en miettes. Les animaux sauvages avaient commencé à dévorer les organes.

– Quels animaux?

– Des phacochères, des fauves sans doute. Les Akas m'ont parlé de griffures sur le cou, les seins et les bras. Comment savoir? Les Pygmées ont enterré la pauvre petite dans leur campement, puis ils ont quitté les lieux à tout jamais, comme le veut la tradition.

– Le corps ne portait pas d'autres traces de mutilation?

Sœur Pascale tenait toujours son bol. Elle hésita, puis relâcha les bords de faïence. Je m'aperçus que ses deux mains tremblaient légèrement. Elle baissa la voix:

– Si… (Elle hésitait.) Son sexe était exagérément ouvert.

– Vous voulez dire qu'elle avait été violée?

– Non. Je parle d'une plaie. Les extrémités de son vagin semblent avoir été agrandies à coups de griffes. Ses lèvres ont été largement déchirées.

– L'intérieur du coips était-il intact? Je veux dire: des organes spécifiques avaient-ils disparu?

– Je vous l'ai dit: certains organes étaient à moitié dévorés. C'est tout ce que je sais. La pauvre petite n'avait pas quinze ans. Que Dieu ait son âme.

La religieuse se tut. Je repris:

– Quel genre d'adolescente était Gomoun?

– Très studieuse. Elle suivait mes leçons avec attention. Cette jeune fille avait tourné le dos à la tradition aka. Elle voulait continuer à étudier, partir en ville, travailler parmi les Grands Noirs. Récemment, elle avait même refusé de se marier. Les Pygmées pensent que les esprits de la forêt se sont vengés de Gomoun. C'est pourquoi ils ont tant dansé hier soir. Ils souhaitent se réconcilier avec la forêt. Moi-même, je ne peux plus demeurer ici. Je dois retourner à la SCAD. On murmure que Gomoun est morte à cause de moi.

– Vous ne semblez pas bouleversée, ma sœur.

– Vous ne connaissez pas la forêt. Nous vivons avec la mort. Elle frappe régulièrement, aveuglément. Il y a cinq ans, j'enseignais à Bagou, un autre camp non loin d'ici. En deux mois, soixante des cent habitants sont morts. Epidémie de tuberculose. La maladie avait été «importée» par les Grands Noirs. Jadis, les Pygmées vivaient à l'abri des microbes, protégés par la cloche végétale que constitue la forêt dense. Aujourd'hui, ils sont décimés par les maladies venues de l'extérieur. Ils ont besoin de gens comme moi, de soins, de médicaments. J'exécute mon travail et j'évite de réfléchir.

– Gomoun se promenait-elle souvent seule dans la forêt? S'éloignait-elle du campement?

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