Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
– Continue, repris-je d'une voix tremblante.
– J'ai refermé le corps et achevé mon rapport. «Attaque de gorille.» Affaire classée.
– Pourquoi n'as-tu pas inventé une mort plus simple? Une crise de paludisme par exemple.
– Impossible. Il y avait le Dr Cari, à Bangui, qui allait voir le corps.
– Où est-il, ce Dr Cari?
– Il est mort. Le typhus l'a emporté il y a deux ans.
– Comment s'est terminée l'histoire de Philippe Böhm?
– Je ne sais pas.
– Selon toi, qui a effectué cette opération meurtrière?
– Aucune idée. En tout cas, c'était un chirurgien.
– As-tu revu Max Böhm?
– Jamais.
– As-tu entendu parler d'un dispensaire, dans la forêt, au delà de la frontière du Congo?
– Non. (M'Diaye cracha du sang, puis s'essuya les lèvres du revers de la manche.) Nous, on va jamais là-bas. Il y a les panthères, les gorilles, les esprits… C'est le monde de la nuit.
Je relâchai mon étreinte. M'Diaye s'écroula. Des hommes, des femmes étaient accourus. Ils s'agglutinaient aux fenêtres de la gargote. Personne n'osait entrer. Gabriel chuchota, parmi la foule:
– Il faut l'emmener à l'hôpital, Louis. Chercher un docteur.
M'Diaye se dressa sur un coude:
– Quel docteur? ricana-t-il. C'est moi le docteur.
Je le regardai, empli de mépris. Il vomit une longue traînée rouge. Je m'adressai aux Noirs qui observaient le funeste spectacle:
– Soignez-le, nom de Dieu!
C'est M'Diaye qui intervint:
– Et le gas-oil? gargouilla-t-il.
– Quel gas-oil?
– Il faut payer l'essence – pour l'électricité, à l'hôpital.
Je lui jetai une liasse de francs CFA au visage et tournai les talons.
35
Nous roulâmes plusieurs heures sur une piste cahotante et boueuse. Le jour baissait. Une sorte de pluie sèche, pétrie de poussière, s'abattait sur le pare-brise. Enfin Gabriel demanda:
– Comment connaissais-tu cette affaire, à propos du Blanc?
– C'est une vieille histoire, Gabriel. N'en parlons plus. Quoi que tu penses, je suis venu ici pour réaliser un reportage sur les Pygmées. C'est mon seul objectif.
Un large sentier, bordé de cahutes, s'ouvrit devant nous. Le village de la SCAD apparut. A droite, au loin, se déployaient les édifices de la scierie. Gabriel ralentit. Nous traversâmes un flux d'hommes et de femmes, revêtus de poussière rouge, dont les corps frôlaient notre carrosserie, dans un bruissement sec. La violence des couleurs, des sensations m'épuisait.
Au bout du village, des bâtiments en ciment brut surgirent. Gabriel m'expliqua: «Voici l'ancien dispensaire de sœur Pascale. Tu peux dormir ici ce soir, avant de partir pour la forêt, demain matin.»
Les petits blockhaus abritaient des lits de camp, recouverts de plastique et enveloppés de hautes moustiquaires – de quoi passer une nuit honorable. Plus loin, la piste rouge se poursuivait, encadrée par la forêt profonde qui finissait par dresser une véritable muraille. On discernait seulement la route qui perdait son cours dans cet abîme.
Gabriel et quelques autres déchargèrent le matériel. Pour ma part, j'étudiai la carte de la région donnée par Bonafé. En vain. Il n'existait aucun sentier dans la direction où je voulais aller. La SCAD était le dernier point inscrit, juste avant la forêt dense qui s'étendait sur au moins cinq cents kilomètres au sud. Le village de la scierie semblait posé en équilibre au bord d'un immense précipice de lianes et de végétation.
Tout à coup, je levai les yeux. Des hommes étranges nous entouraient. Leur taille ne dépassait pas un mètre cinquante. Ils étaient vêtus de hardes, de tee-shirts crasseux, de chemises déchirées. Leur peau était claire, couleur caramel, et leurs visages nous souriaient avec douceur. Aussitôt, Gabriel leur offrit des cigarettes. Des ricanements fusèrent. Le Grand Noir m'expliqua: «Voici les Akas, patron, les Pygmées. Ils vivent à côté, à Zoumia, un village de huttes.»
Quelques femmes apparurent. Elles allaient les seins nus, le ventre rond, la taille couronnée d'une ceinture de feuillage ou de tissu. Elles portaient leur enfant en bandoulière et riaient plus encore que les hommes. A leur tour elles acceptèrent des cigarettes et se mirent à fumer avec enthousiasme. Toutes ces femmes arboraient des cheveux très courts. On découvrait dans ces coiffures des trésors de raffinement. L'une d'entre elles exhibait des dessins en dents de scie sur la nuque. Une autre deux sillons le long des tempes, alors que ses sourcils étaient striés en pointillé. Sur leur peau, on discernait des marques, des cicatrices boursouflées qui partaient en courbes, en arabesques, en figures légères. Un autre détail me glaça: tous ces Pygmées avaient les dents taillées en pointe.
Gabriel me présenta son cousin, Beckés, qui allait me guider jusqu'à Zoko. C'était un grand Noir filiforme qui portait un ensemble sportswear aux couleurs d'Adidas, et ne quittait pas ses lunettes de soleil. Il affichait un calme désarmant. Il décocha un large sourire et me donna rendez-vous le lendemain matin, ici même, à sept heures – sans plus de commentaire.
Gabriel le suivit. Il voulait dîner «en famille», à la SCAD. Je lui demandai de revenir au dispensaire huit jours plus tard. Il opina, cligna de l'œil, puis me souhaita bonne chance. Mon estomac se noua lorsque j'entendis le moteur de sa Peugeot s éloigner.
Bientôt l'obscurité tomba. Une femme prépara le dîner. J'engloutis ma part de manioc – une sorte de glu grisâtre, aux relents d'excréments -, puis décidai de dormir sur le toit du dispensaire. Je me glissai dans ma housse de coton, à la belle étoile. J'attendis ainsi, les yeux grands ouverts, que le sommeil vienne. Dans quelques heures, j'allais découvrir la forêt dense. Le Grand Vert. Pour la première fois depuis le début de mon aventure, je l'avoue, je ressentais de la peur. Une peur aussi tenace que les grincements sourds des animaux inconnus, qui me souhaitaient la bienvenue, du fond de la jungle.
36
A sept heures, le lendemain, Beckés apparut. Nous bûmes un thé ensemble. Il parlait un français très limité, ponctué de silences et de «bon» méditatifs. Pourtant, il connaissait parfaitement la jungle du Sud. Selon lui, la piste qui s'ouvrait devant nous, creusée par les bulldozers de la scierie, ne durait que pendant un kilomètre. Ensuite, il faudrait emprunter d'étroits sentiers. Par de tels chemins, nous pouvions atteindre Zoko en trois jours de marche. J'acquiesçai sans avoir la moindre idée de ce que pouvait signifier un tel marathon.
L'équipe se mit en place. Beckés avait enrôlé cinq Pygmées pour porter notre chargement. Cinq petits hommes dépenaillés, fumant et souriants, qui semblaient disposés à nous suivre jusqu'au bout des ténèbres. Il avait aussi embauché une cuisinière, Tina, une jeune M'Baka à la beauté troublante. Elle se dandinait dans son boubou torsadé et portait sur la tête une immense marmite, qui contenait ses ustensiles de cuisine et ses effets personnels. La jeune fille ne cessait de rire. L'expédition semblait la ravir.
Je distribuai des cigarettes et expliquai les grandes lignes du voyage. Beckés traduisait en sango. Je parlai seulement de l'expédition Zoko et n'évoquai pas la suite de mon projet. Du village pygmée, je comptais rejoin- dre en solitaire les mines d'Otto Kiefer, qui n'étaient situées qu'à quelques kilomètres au sud-est. Je répétai que ce voyage ne serait l'affaire que d'une semaine puis scrutai longuement la piste rougeâtre. Le filin de terre se perdait à l'infini, dans un monstrueux entrelacs d'arbres et de lianes. La troupe se mit en marche.
La jungle était un véritable champ aux morts, un mélange d'existence acharnée et d'anéantissement profond. Partout des souches vermoulues, des arbres effondrés, des odeurs de pourriture ressemblaient aux ultimes sursauts d'une vie d'excès. Marcher en forêt, c'était évoluer dans cette perpétuelle agonie, cette mélancolie de parfums, cette rancœur de mousses et de marigots. Parfois le soleil perçait. Il éclaboussait la foule exubérante de feuilles et de lianes, qui paraissait se réveiller, se contorsionner à son contact, tels des corps avides venant s'abreuver à cette lumière soudaine. La forêt devenait alors un fantastique vivier, un déchaînement de croissance si puissant, si empressé qu'il vous semblait l'entendre bruisser sous vos pas.