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Le vol des cigognes

Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:

Premier roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des Cigognes lui a été inspiré par Voyages d'automne (1991), un reportage sur le suivi par satellites de la migration des cigognes.
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
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Sur cette grande réplique, il tourna les talons et disparut. Je me retrouvai seul.

La salle des archives ne contenait que quelques tables et des chaises éparses. Les murs étaient assombris par de longues dégoulinures noirâtres. Des cris lointains traversaient l'air en fusion. Je découvris les archives dans une armoire en fer. Sur quatre étages, étaient entassés des dossiers jaunis, rongés par l'humidité. Je les feuilletai et m'aperçus qu'ils étaient accumulés sans aucun ordre. Je rassemblai plusieurs tables, de façon à former un support, puis les posai en piles. Il y en avait quinze, constituée chacune par plusieurs centaines de dossiers. J'essuyai les traînées de sueur sur mon visage et attaquai le décryptage.

Debout, courbé, je tirais à moi la première feuille de chaque dossier. Je pouvais lire le nom, l'âge et le pays d'origine du patient. Venaient ensuite la maladie et les médicaments prescrits. Je feuilletai ainsi plusieurs milliers de dossiers. Des noms français, allemands, espagnols, tchèques, yougoslaves, russes, chinois, même, défilèrent, associés à toutes sortes de maladies qui avaient réduit en fièvres menues les fragiles étrangers. Paludisme, coliques, allergies, insolations, maladies vénériennes… Suivaient à chaque fois des noms de médicaments, toujours les mêmes, puis, plus rarement, épinglée sur la feuille, une demande de rapatriement à l'adresse de l'ambassade de tutelle. Les heures se succédaient, les piles aussi. A dix-sept heures, j'avais achevé ma recherche. Pas une fois je n'avais vu apparaître le nom de Böhm, ni celui de Kiefer. Même ici, le vieux Max avait éliminé toute trace.

Des pas résonnèrent derrière moi. Jésus venait aux nouvelles.

– Alors? dit-il en tendant le cou.

– Rien. Je n'ai pas trouvé la moindre trace de l'homme que je cherche. Pourtant, je sais qu'il venait régulièrement dans cette clinique.

– Comment s'appelle-t-il?

– Böhm. Max Böhm.

– Jamais entendu parler.

– Il vivait à Bangui dans les années soixante-dix.

– Böhm, c'est un nom allemand?

– Suisse.

– Suisse? L'homme que tu cherches est un Suisse? (Jésus éclata d'un rire aigu et frappa dans ses mains.) Un Suisse. Il fallait le dire tout de suite. Ça ne sert à rien de chercher ici, patron. Les fiches médicales des Suisses sont ailleurs.

– Où? m'impatientai-je.

Jésus prit un air offusqué. Il garda le silence quelques secondes puis brandit son index, long et retroussé: – Les Suisses sont des gens sérieux, patron. Il ne faut jamais l'oublier. Quand la clinique a fermé ses portes, en 1979, ils ont été les seuls à se préoccuper des fiches médicales de leurs malades. Ils craignaient surtout qu'un de leurs ressortissants ne rentre au pays avec des microbes africains. (Jésus leva les yeux au ciel, consterné.) Bref, ils ont voulu embarquer tous leurs dossiers. Le gouvernement centrafricain a refusé. Tu comprends, les malades étaient suisses, mais les maladies, elles, étaient africaines. Enfin, il y a eu plein d'histoires…

– Alors? coupai-je, excédé.

– Là, patron, c'est un peu confidentiel. C'est le secret du corps médical qui est en jeu et…

Je plaçai un nouveau billet de dix mille francs CFA dans sa main. Il me gratifia d'un large sourire et continua aussitôt:

– Les dossiers ont été stockés à l'ambassade d'Italie.

Une chance sur cent pour que le vieux Max ait ignoré cette péripétie. Jésus reprit:

– Le gardien de l'ambassade est un ami. Il s'appelle Hassan. L'ambassade d'Italie se trouve à l'autre bout de la ville et…

Je traversai Bangui à bord d'un taxi craspect, sur les chapeaux de roues. Dix minutes plus tard, je stoppais devant les marches de l'ambassade d'Italie. Cette fois, je ne m'embarrassai pas de palabres. Je débusquai Hassan – un petit crépu aux cernes mauves -, lui fourrai un billet de cinq mille francs dans la poche et l'entraînai malgré lui dans les sous-sols du bâtiment. J'étais bientôt assis dans une grande salle de conférences, contemplant quatre tiroirs métalliques disposés devant moi: les archives médicales des ressortissants helvétiques venus en Centrafrique de 1962 à 1979.

Elles étaient parfaitement ordonnées, par ordre alphabétique. A la lettre B, je découvris les dossiers de la famille Böhm. Le premier était celui de Max. Très épais, il contenait une foule d'ordonnances, d'analyses, d'électrocardiogrammes. Dès le 16 septembre 1972, l'année de son arrivée, Max Böhm était venu à la Clinique de France pour un examen complet. Aussitôt, le médecin-chef Yves Cari lui avait prescrit un traitement, directement importé de Suisse, en lui recommandant le calme et les efforts limités. Sur son mémo confidentiel, Cari avait écrit au stylo, en oblique: «Insuffisance du myocarde. A surveiller de près.» Les derniers mots étaient soulignés. Tous les trois mois, le vieux Max était ainsi revenu, pour prendre ses ordonnances. Les doses de médicaments s'amplifiaient au fil des années. Max Böhm vivait en sursis. Le dossier s'achevait en juillet 1977, date à laquelle l'ordonnance prescrivait de nouveaux produits, à doses massives. Lorsque Böhm était parti dans la jungle, le mois suivant, son cœur n'était plus que l'écho de lui-même.

Le dossier d'Irène Böhm débutait en mai 1973. Des copies de résultats médicaux, effectués en Suisse, ouvraient l'ensemble des documents. Le Dr Cari s'était contenté de suivre cette patiente, atteinte d'une infection des trompes. Le traitement avait duré huit mois. Mme Böhm était guérie, mais le dossier stipulait: «Stérilité». Irène Böhm avait alors trente-quatre ans. Deux ans plus tard, le Dr Cari décela la nouvelle maladie de l'épouse Böhm. Le dossier contenait une longue lettre, adressée au médecin traitant de Lausanne, expliquant qu'il fallait réaliser d'urgence de nouvelles analyses. Cari ne mâchait pas ses mots: «Possible cancer de l'utérus.» Suivait une diatribe contre les moyens dérisoires des cliniques africaines. En conclusion, Cari exhortait son collègue à convaincre Irène Böhm d'espacer ses visites en Centrafrique. Le dossier médical s'achevait ainsi, en 1976, sans aucune autre pièce ni aucun document. Je connaissais la suite. A Lausanne, les analyses avaient révélé la nature cancéreuse du mal. La femme avait préféré rester en Suisse, tenter de se soigner et cacher son état à son époux et à son fils. Elle était morte un an plus tard.

Le cauchemar devint palpable avec le dossier de Philippe Böhm, fils de l'ornithologue – enfin retrouvé. Dès les premiers mois de son arrivée, l'enfant avait contracté des fièvres. Il avait dix ans. L'année suivante, il avait subi un long traitement contre des coliques. Ensuite, ce furent des amibes. Un début de dysenterie fut enrayé, mais le jeune Philippe contracta un abcès au foie. Je feuilletai les ordonnances. En 1976 et 1977, son état s'améliorait. Les visites à la clinique s'espaçaient, les résultats d'analyses étaient encourageants. L'adolescent avait quinze ans. Pourtant, son dossier s'achevait sur un certificat de décès, daté du 28 août 1977. Un rapport d'autopsie y était agrafé. J'extirpai la feuille froissée, écrite avec application. Elle était signée «Dr Hippolyte M'Diaye, diplômé de la Faculté de médecine de Paris». Ce que je lus alors me fit comprendre que je n'avais évolué jusqu'à présent que dans l'antichambre du cauchemar.

Rapport d'autopsie/Hôpital de M'Baïki, Lobaye

28 août 1977

Sujet: Böhm, Philippe.

Sexe masculin.

Blanc, type caucasien.

1,68 mètre,

78 kilos.

Nu.

Né le 8/9/62. Montreux, Suisse.

Décédé aux alentours du 24/8/77, en forêt profonde, à cinquante kilomètres de M'Baïki, sous-préfecture de la Lobaye, République de Centrafrique.

Le visage est intact, excepté des marques de griffures sur les joues et sur les tempes. A l'intérieur de la bouche, plusieurs dents sont brisées, d'autres simplement effritées, probablement sous l'effet d'un spasme intense de la mâchoire (aucun signe d'ecchymose extérieure). La nuque est brisée.

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