Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
Alphonse ne cessait de discourir, parlant de «son» fief, désignant au loin chaque élément du camp pygmée.
– Et sœur Pascale? demandai-je.
Alphonse haussa les sourcils:
– Le dispensaire, vous voulez dire? Il est à l'autre bout du camp, derrière les arbres. Je vous déconseille d'y aller ce soir. La sœur n'est pas contente.
– Pas contente?
Alphonse tourna les talons et répéta simplement:
– Pas contente du tout.
Les porteurs préparèrent le feu. Je m'approchai et m'assis sur un minuscule tabouret en forme de vasque. Le foyer crépitait et dégageait une forte odeur d'herbes mouillées. Les végétaux, prisonniers des flammes, semblaient brûler à regret. D'un coup, la nuit tomba, une nuit habitée de percées humides, de courants frais, de cris d'oiseaux. J'éprouvais au creux de mon être une sorte d'appel, de souffle, comme la légèreté d'une embrasure tout près de mon cœur. Je levai les yeux et compris cette sensation nouvelle. Au-dessus de nous, s'ouvrait un ciel clair, criblé d'étoiles. Voilà quatre jours que je n'avais vu le firmament.
C'est alors que les tambours commencèrent.
Je ne pus retenir un sourire. C'était si irréel – et en même temps si prévisible. Au plus profond de la jungle, nous entendions battre le cœur du monde. Beckés se leva et bougonna: «C'est la fête à côté, Louis. Il faut y aller.» Derrière lui, Tina gloussait et oscillait des épaules. Une minute plus tard, nous nous tenions au bord de l'esplanade.
Dans la pénombre, on distinguait les enfants akas qui couraient en tous sens. Des fillettes, devant les cases de terre, s'enroulaient la taille de jupe de raphia. Quelques garçons s'étaient emparés de sagaies et esquissaient des pas de danse, puis s'arrêtaient en éclatant de rire. Les femmes revenaient des bosquets voisins, les hanches auréolées de feuilles et de branches. Les hommes posaient sur cette animation un regard amusé, en fumant les cigarettes que Beckés avait distribuées. Et toujours, le tambour tonnait, soutenant les fièvres à venir.
Alphonse accourut, une lampe-tempête à la main. «Vous voulez voir danser les Pygmées, patron? me souffla-t-il dans l'oreille. Suivez-moi.» Je lui emboîtai le pas. Il s'installa sur un petit banc, près des huttes, puis posa la lampe au centre de la place. De cette façon, les corps des petits fantômes apparurent nettement. Leur sarabande déchirait la nuit, couleur de feu et de liesse.
Les Akas dansaient, en deux arcs de cercle distincts. D'un côté les hommes, de l'autre les femmes. Une sourde mélopée s'élevait de la ronde: «Aria marna, aria marna…» Les voix entremêlées, rauques et graves, étaient parfois traversées d'une saillie enfantine, dressée dans le tumulte. «Aria marna, aria mama…» Au fil de la lampe, je vis d'abord passer les femmes. Ventre rond. Jambes souples. Bouquets de feuilles. Aussitôt après, les hommes surgirent. Dans la lumière de pétrole, les corps caramel passèrent au rouge, au mordoré, puis au cendré. Les jupes de raphia vibraient à contretemps, enveloppant leurs hanches d'un voile frémissant. «Aria mama, aria mama…»
Les martèlements de tambour s'amplifièrent. L'homme qui en jouait était arc-bouté, cigarette au bec. Il cognait de tous ses muscles, le cou dressé comme un aigle. Je réprimai un frisson. Ses yeux, absolument blancs, brillaient dans la nuit. Alphonse éclata de rire: «Un aveugle. Seulement un aveugle, le meilleur des musiciens.» Aussitôt après, d'autres joueurs le rejoignirent. Le rythme s'amplifia, s'emplit d'échos, de contre-temps, jusqu'à construire un chant de la terre, vertigineux et irrésistible. D'autres voix s'élancèrent, se réunirent, s'enlacèrent sur fond de «Aria marna, aria marna…». La magie se levait, telle une fluorescence sonore sous le ciel étoile.
De nouveau les femmes passèrent devant la lampe. En file indienne, chacune d'elles tenant les flancs de la précédente et avançant ainsi, suivant la cadence. Elles semblaient effleurer, cajoler le rythme. Leur corps appartenait aux trépidations des tambours, comme l'écho appartient au cri qui le provoque. Elles étaient devenues une résonance pure, une vibration de chair. Les hommes revinrent. Accroupis, mains à terre, allant et venant comme un balancier – soudain devenus bêtes, esprits, elfes…
– Que fêtent-ils donc? demandai-je en hurlant pour
couvrir le tambour.
Alphonse me regarda du coin de l'œil. Son visage se confondait avec l'ombre:
– Une fête? Un deuil, vous voulez dire. Une famille du Sud a perdu sa petite fille. Ils dansent aujourd'hui, avec leurs frères de Zoko. C'est la coutume.
– De quoi est-elle morte?
Alphonse secoua la tête en criant dans mon oreille:
– C'est horrible, patron. Pleinement horrible.
Gomoun a été attaquée par la Gorille.
Un voile rouge couvrit la réalité.
– Que sait-on de l'accident?
– Rien. C'est Borna, l'aîné du campement, qui l'a découverte. Gomoun n'était pas rentrée, ce soir-là. Les Pygmées ont organisé des recherches. Ils craignaient que la forêt ne se soit vengée.
– Vengée?
– Gomoun ne respectait pas la tradition. Elle refusait de se marier. Elle voulait continuer d'étudier, auprès de sœur Pascale, à Zoko. Les esprits n'aiment pas qu'on se moque d'eux. C'est pour ça que la Gorille l'a attaquée. Tout le monde le sait: la forêt s'est vengée.
– Quel âge avait Gomoun?
– Quinze ans, je crois.
– Où vivait-elle exactement?
– Dans un campement du sud-est, vers les mines de Kiefer.
Le martèlement des peaux s'insinuait dans mon esprit. L'aveugle se déchaînait, dardant ses yeux de lait dans l'obscurité. Je criai:
– C'est tout ce que tu peux me dire? Tu ne sais rien d'autre?
Alphonse grimaça. Ses dents blanches surgirent, sur fond de gorge rose. Il balaya mon insistance de la main:
– Laisse tomber, patron. Cette histoire est néfaste. Très néfaste.
L'instituteur fit mine de se lever. Je lui saisis le bras. La sueur dégoulinait de mon visage:
– Réfléchis bien, Alphonse.
Le Noir explosa:
– Tu veux quoi, patron? Que la Gorille revienne? Elle a arraché les bras et les jambes de Gomoun. Elle a tout balayé sur son passage. Les arbres, les lianes, la terre. Tu veux qu'elle t'entende? Qu'elle nous écrabouille nous aussi?
Le M"Baka se leva d'un bond, emportant sa lampe dans un geste furieux.
Les Pygmées dansaient toujours, imitant maintenant une chenille géante. Le tambour de l'aveugle accélérait. Et mon cœur dans la foulée. La série des meurtres s'inscrivait en noms et en dates de souffrance dans mon esprit. Août 1977: Philippe Böhm. Avril 1991: Rajko Nicolitch. Septembre 1991: Gomoun. J'en étais certain, le cœur de la jeune fille avait été prélevé. Un détail surgit dans ma conscience. Alphonse avait dit: «Elle a tout balayé sur son passage. Les arbres, les lianes, la terre.» Vingt jours auparavant, dans la forêt de Sliven, le Tsigane qui avait découvert Rajko avait précisé: «La veille, il devait y avoir eu une sacrée tempête. Parce que dans ce coin-là tous les arbres étaient couchés, les feuillages aux quatre cents coups.»
Comment n'avais-je pas compris plus tôt? Les voleurs de cœur voyageaient en hélicoptère.
38
A cinq heures, le jour se leva. La forêt résonnait de cris ouatés. Je n'avais pas dormi de la nuit. Aux environs de deux heures, les Akas avaient achevé leur cérémonie. J'étais resté dans l'ombre et le silence, sous l'auvent de palmes, à scruter les dernières braises qui répandaient leurs lueurs roses dans l'obscurité. Je n'éprouvais plus aucune peur. Juste une fatigue écrasante, et un étrange sentiment de calme, presque de sécurité. Comme si je m'acheminais désormais au plus près du corps d'une pieuvre dont les tentacules ne pouvaient plus m'atteindre.