La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Avait-elle renoncé à ses convictions féministes, se disant que c’était un beau parti ? Probablement pas, Christine n’était pas une femme intéressée. Ou avait-elle plutôt fait le bilan de sa vie passée ? Depuis ce comédien merveilleux qui l’aimait à la folie et l’avait abandonnée six mois plus tard, puis ce guide bilingue qui avait de si beaux yeux, une femme, deux enfants et une maîtresse enceinte et ce professeur de gymnastique qui voulait divorcer mais y avait renoncé à cause de la pension alimentaire, sans parler de Maurice, pourquoi donc était-elle toujours tombée amoureuse d’hommes qui lui mentaient et la trahissaient ? Était-ce un manque de chance ou son destin ? Elle prit conscience que les élans de son cœur ne lui avaient apporté que déconvenues et désillusions, et ce cynisme qui l’envahissait. À chaque fois qu’elle avait jeté son dévolu sur un homme, elle avait fait le mauvais choix et c’était une conclusion désespérante.
Dans le maelström de son esprit, il n’y avait qu’une certitude : elle avait confiance en Joseph, elle ne pouvait dire pourquoi cette conviction emportait tout, il ne la trahirait pas, c’était une évidence, une force, une terre promise.
Joseph attendait Christine sans impatience. Le grondement des moteurs s’accéléra, le bateau se mit à vibrer. Il suivit avec attention les dernières manœuvres de chargement. À aucun moment il n’eut la moindre crainte, il savait qu’elle ne changerait pas d’avis.
Cinq minutes avant l’appareillage, un taxi s’arrêta devant le bateau. Christine en sortit et se précipita vers la passerelle.
Joseph se revoyait à son arrivée, perdu dans l’affairement du port, il n’aurait jamais imaginé qu’il resterait si longtemps, près de sept années s’étaient écoulées. Il avait tant appris, il se sentait fort à présent, prêt à affronter le monde, il quittait ce pays avec regret et pensait que peut-être, un jour, ils reviendraient s’y installer. À moins qu’ils n’aillent vivre à Prague ou à Paris.
Il irait où elle voudrait.
Joseph avait raté son entrée dans le port, il ne voulait pas manquer son départ. Accoudé au bastingage du pont supérieur du Gallieni, Christine près de lui, il regarda la ville s’éloigner lentement, il lui montra le musée des Beaux-Arts et à côté le bâtiment principal de l’Institut qui ressemblait à un palais mauresque, elle reconnut l’Amirauté et, perchée au sommet, la masse toujours imposante du Fort-l’Empereur. Le vent leur ramenait dans le visage la fumée âcre des cheminées, Christine se fichait du travelling arrière, elle se sentit barbouillée et courut se réfugier dans l’étroite cabine de Joseph. Elle put à peine ouvrir la porte et s’étendre sur la couchette, les deux grandes valises de l’un, les cinq moyennes de l’autre et quelques sacs empêchaient tout mouvement. Il vit seul Alger disparaître comme si la mer avait submergé la terre.
Ils passèrent l’après-midi assis dans des transats à se chauffer au soleil et à parler. En fin de journée, le vent se leva, la mer devint grise et grosse, ça tanguait et le pont se vida, Christine se sentit à nouveau mal et retourna dans la cabine. Le Gallieni avait dû être un fier paquebot du temps de sa splendeur avant-guerre, la première, mais il avait tant et tant bourlingué qu’il était passablement déglingué et rouillé. Une des deux cheminées grinçait à chaque fois qu’il affrontait une vague, menaçant de s’effondrer, les passagers étaient inquiets, ça faisait rire les marins qui juraient qu’il était comme neuf. Joseph passa voir Christine à deux reprises, elle avait le teint pâle et envie de vomir.
Vingt-huit heures après le départ, le vendredi 20 avril 1945, ils débarquèrent à Marseille et Joseph se demanda comment ils allaient voyager avec autant de bagages.
Note
1. La traduction des chansons de Carlos Gardel et d’Alfredo Le Pera est de Fabrice Hatem.
Le plus compliqué fut d’obtenir des informations. Il y avait des files d’attente interminables pour décrocher le moindre renseignement. Quand à la gare Saint-Charles, après avoir patienté pendant trois heures, Joseph demanda deux billets pour Prague, un guichetier lassé lui expliqua que les trajets par l’Allemagne étaient suspendus. Aucun train en partance de Marseille. Fallait se renseigner à Paris. Au suivant.
Les journaux racontaient la résistance désespérée des troupes allemandes qui bloquaient sur chaque front l’avancée inexorable et la jonction des troupes américaines et soviétiques ; les commentaires des spécialistes étaient pessimistes, d’après eux la guerre pouvait durer encore plusieurs mois.
– Le mieux serait de passer par la Suisse et par l’Autriche, conclut Joseph. Mais les Américains ne sont toujours pas entrés dans Vienne. On aurait dû attendre la fin de la guerre à Alger.
– J’ai quelque chose à te demander, dit Christine. Puisqu’on est coincés, est-ce qu’on ne pourrait pas aller voir ma mère ?
– Vas-y, je t’attendrai.
– Non, je veux te la présenter, c’est important pour moi. Je vais lui envoyer un télégramme.
Le voyage pour Saint-Étienne dura une journée, avec trois changements. Une véritable expédition. À cause des valises, ils durent payer un supplément comme s’ils étaient quatre. Pour une raison inconnue, le train resta bloqué trois heures à la gare de Valence. Ils descendirent du wagon pour respirer. Joseph en profita pour acheter des cigarettes et de la bière. Assis sur le quai numéro 2, Christine lui raconta sa jeunesse, il ne l’interrompit pas une seule fois, ne posa aucune question. Elle ne s’était jamais confiée à personne, même pas à Maurice.
Son père était mort lors de la bataille de la Marne dans les premiers mois de la guerre, elle avait quatre ans, sa mère lui avait répété des dizaines et des dizaines de fois, sans jamais s’énerver, qu’il ne reviendrait pas, il était là-haut et les protégeait. Christine levait la tête, cherchait avec patience au milieu des nuages, scrutait le ciel pendant des heures en plissant les yeux, ne voyait rien d’autre que des formes bizarres et des oiseaux, elle ne comprenait pas bien pourquoi il ne descendait pas les rejoindre, elle souriait et demandait à nouveau : « Quand est-ce qu’il revient papa ? »
L’homme dans les nuages l’accompagnait partout. Elle avait grandi avec cette présence, gardait comme des reliques les trois photographies de son héros de père et sa croix de guerre posthume rouge et jaune. Quand elle eut dix ans, Christine fut horrifiée que sa mère imagine refaire sa vie et affirme éhontément que c’était pour son avenir. Elle détesta pour toujours cet industriel débonnaire, pas mort pour la France, qui avait osé lui dire : « Maintenant, ma chérie, tu peux m’appeler père. »
Pendant les huit ans où elle avait vécu sous son toit, jusqu’à sa fuite théâtrale, elle lui avait donné du monsieur, s’efforçant avec constance de lui rendre la vie pénible et aussi insupportable que la sienne.
Christine avait quitté brutalement le domicile familial à dix-huit ans, elle avait suivi un comédien lyonnais venu jouer Phèdre au théâtre Massenet, avait assisté, fascinée, pendant une semaine, à chaque représentation, et à la sixième scène de l’acte cinq, au récit par Théramène de la mort d’Hippolyte, au même endroit, au même moment, avait éclaté en pleurs sans pouvoir se retenir :