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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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— « L’écroulement est peut-être lointain, mais il est i-né-vi-ta-ble », répéta Skada. « Le temps travaille pour nous. C’est zela qui permettra de mourir sans regret… » Ses paupières flasques s’abaissèrent ; et un sourire, qui ne s’adressait à personne, qui n’était qu’un reflet de sa certitude, fit onduler lentement l’une contre l’autre comme deux couleuvres, les lèvres de sa bouche largement fendue.

Jean Périnet approuvait, à petits coups de tête décidés :

— « Oui, le temps travaille !… Partout ! Même en France. »

Il parlait vite et haut, sur un ton clair ; il disait avec ingénuité tout ce qui lui traversait l’esprit. Son accent parisien mettait une note amusante dans ces réunions cosmopolites. Il pouvait avoir vingt-huit ou trente ans. Le type du jeune ouvrier d’Île-de-France : un regard éveillé, une ombre de moustache, un nez spirituel, un air propre et sain. Il était le fils d’un fabricant de meubles du faubourg Saint-Antoine. Tout jeune, pour une histoire de femmes, il avait quitté sa famille, connu la misère, fréquenté des milieux anarchistes, fait de la prison. Recherché par la police de Lyon à la suite d’une bagarre, il avait passé la frontière. Jacques l’aimait bien. Les étrangers le tenaient un peu à distance, déconcertés par son rire facile, par ses saillies, blessés surtout par la fâcheuse habitude qu’il avait de dire, en parlant d’eux : « L’engliche… », « Le macaroni… », « Le choucroutard… » Il n’y voyait rien de désobligeant : lui-même ne se traitait-il pas de « parigot » ?

Il se tourna vers Jacques, comme pour le prendre à témoin :

— « En France, même dans les milieux d’industriels et de patrons, la nouvelle génération a flairé le vent. Elle sent, au fond, que c’est fini ; qu’elle ne gardera pas indéfiniment l’assiette au beurre ; que, bientôt, le sol, les mines, les usines, les grandes compagnies, les moyens de transport, enfin tout, ça doit fatalement faire retour à la masse, à la communauté des travailleurs… Les jeunes le savent. N’est-ce pas, Thibault ? »

Zelawsky et Skada se tournèrent vivement pour interroger Jacques du regard, comme si la question était d’une exceptionnelle urgence, et qu’ils attendissent l’avis de Jacques pour prendre une détermination de la dernière gravité. Jacques sourit. Non, certes, qu’il attachât moins d’importance qu’eux à ces indices de la transformation sociale ; mais il était moins pénétré qu’eux de l’utilité de ces conversations.

— « C’est vrai », concéda-t-il. « Chez beaucoup de jeunes bourgeois français, je crois que la foi dans l’avenir du capitalisme est secrètement ébranlée. Ils profitent encore du système ; ils espèrent même que ça durera autant qu’eux ; mais ils n’ont plus “bonne conscience”… Seulement, c’est tout. N’en concluons pas trop vite qu’ils sont prêts à désarmer. Je pense, au contraire, qu’ils défendront chèrement leurs privilèges. Ils sont encore diablement solides ! D’abord, ils bénéficient de cette chose déconcertante : l’acceptation tacite de la majorité des bougres qu’ils exploitent ! »

— « Et puis », dit Périnet, « c’est eux qui tiennent encore dans leurs pattes tous les postes de commande. »

— « Non seulement ils les tiennent en fait », reprit Jacques. « Mais, pour l’instant, ils ont presque un certain droit à les détenir… Car, enfin, où trouverait-on… »

— « Souvenirs d’un Prolétaire ! » rugit brusquement Quilleuf. Il s’était arrêté, au fond de la pièce, devant la table où Charchowsky, le bouquiniste, chargé des fonctions de bibliothécaire, exposait chaque soir les journaux, les périodiques, les livres récemment parus. On ne voyait que sa nuque penchée et ses épaules massives, qu’il soulevait en ricanant.

Jacques acheva sa phrase :

— « … où trouverait-on, du jour au lendemain, en nombre suffisant, des hommes instruits, spécialisés, capables de prendre leur place ? Pourquoi souris-tu, Sergueï ? »

Zelawsky, depuis un instant, enveloppait Jacques d’un regard amusé et affectueux.

— « Dans chaque Français », dit-il, en dodelinant de la tête, « il y a un sceptique qui ne dort jamais que d’un demi-œil… »

Quilleuf s’était retourné d’un coup de reins. Il parcourut du regard les divers groupes et vint droit vers Jacques, brandissant un livre broché, tout neuf :

— « Émile Pouchard : Souvenirs d’enfance d’un prolétaire”… Qu’est-ce que c’est, ça, hé ? »

Il riait, écarquillant les yeux, avançant son mufle de bon vivant, et regardant successivement les autres au visage, avec une indignation comique, qu’il exagérait un peu, pour la rigolade.

— « Encore un camarade à la manque, hé ?… Un jeanfoutre à « problèmes » ?… Un plumitif, qui vient déposer sa littérature le long du prolétariat ? »

On l’appelait tantôt « Le Tribun », et tantôt « Le Gnaf ». Il était né en Provence. Après avoir navigué, des années, dans la marine marchande, après avoir exercé vingt métiers dans tous les ports de la Méditerranée, il avait échoué à Genève. Son échoppe de cordonnier était toujours encombrée de militants sans travail, qui trouvaient là, aux heures où le Local était fermé, l’hiver, du feu ; l’été, du coco frais ; et, en toutes saisons, du tabac et des discours.

Sa voix chantante de méridional possédait une vertu entraînante, dont il tirait, d’instinct, un parti prodigieux. Dans les réunions publiques, il lui arrivait, en fin de séance, après être demeuré deux heures à se tortiller sur son banc, de bondir tout à coup à la tribune, et, sans rien apporter de neuf, simplement en prêtant aux idées des autres la magie de son verbe truculent, d’emporter en quelques périodes l’adhésion générale, et de faire voter des motions sur lesquelles de plus subtils orateurs n’avaient pu réunir la majorité. Le difficile était alors d’arrêter cette généreuse incontinence : car, l’explosion de son lyrisme, la sonorité de sa voix, ce fluide qu’il sentait naître de lui et s’épandre dans la salle, lui procuraient une jouissance physique d’une intensité telle qu’il ne s’en trouvait jamais rassasié.

Il feuilletait le bouquin, parcourant des yeux les têtes de chapitre, et traînant son gros index sur les lignes comme un enfant qui épelle :

— « Joies familiales… Chaleur du foyer… Ah, putain ! »

Il ferma le livre ; et, d’un geste précis de joueur de boule, pliant les jarrets, balançant le bras, il lança le volume jusque sur la table.

— « Tiens », fit-il, s’adressant de nouveau à Jacques, « je veux aussi écrire mes mémoires, pourquoi pas ? J’en ai eu, moi, des joies familiales ! J’en ai, des souvenirs d’enfance ! de quoi en prêter à ceux qui n’en ont pas ! »

D’autres groupes, attirés par les éclats de voix, se rapprochaient : les galéjades du Tribun avaient le mérite d’aérer, de temps à autre, l’atmosphère de ces discussions en vase clos.

Il dévisagea son public en plissant les yeux, et commença très habilement, à voix basse, confidentielle :

— « L’Estaque, à Marseille, tout le monde connaît ça, pas vrai ? Eh bé, nous, on habitait à six, au fond d’une ruelle de l’Estaque. Deux chambres, qui auraient tenu toutes les deux dans la moitié de celle-ci. Et l’une était sans fenêtre… Le père se levait, à la bougie, dans le froid du petit jour, et il me tirait des tas de chiffons où je dormais avec mes frères, pourquoi qu’il ne voulait pas qu’on roupille quand il était réveillé. Le soir, très tard, il rentrait, à moitié saoul ; harassé, le malheureux, d’avoir roulé des tonneaux sur les quais du port. La mère, toujours malade, comptait sou à sou. Elle tremblait devant lui, autant que nous. Elle aussi, toute la journée, elle était dehors à faire je ne sais quoi, des ménages en ville… Moi, comme j’avais eu l’honneur d’être fait le premier, j’étais responsable des trois gosses. Et je tapais dessus, fallait voir, pourquoi qu’ils m’exaspéraient, avec leurs pleurnicheries, leur morve au nez, leurs disputes… Pas même du rata chaud une fois par jour ! Un quignon de pain, un oignon, une douzaine d’olives, quelquefois un bout de lard. Jamais un bon morceau, jamais une bonne parole, jamais une distraction, jamais rien. Du matin au soir dans la rue, à traîner, à se flanquer des piles pour une orange pourrie trouvée dans le ruisseau… On allait renifler les coquilles des veinards qui se gobergeaient d’oursins, sur le trottoir, avec un verre de blanc… À treize ans, on courait déjà les gamines, derrière les palissades des terrains vagues… Ah, putain ! Mes joies familiales !… Le froid, la faim, l’injustice, l’envie, la révolte… On m’avait mis apprenti chez un forgeron, qui me payait en coups de pied dans les fesses. Toujours quelque brûlure de fer rouge aux mains, et la tête cuite par la braise de la forge, et les bras rompus à tirer sur le soufflet !… » Il avait élevé le ton ; sa voix vibrait de plaisir et de défi. D’un coup d’œil, il passa rapidement son assistance en revue : « Moi aussi, j’en ai à raconter, des souvenirs d’enfance ! »

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