tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Te voilà ! Te voilà, ma chérie ! C’est bien de ne pas m’oublier. Que deviens-tu, loin de nous ? À quoi emploies-tu tes journées ?
— J’ai trouvé du travail dans une bonne maison. Des amis de ce monsieur…
— Je me présente : Vladimir Philippovitch Bourine, dit Volodia en claquant des talons.
— Très heureuse de vous voir, dit mère Alexandrine en ajustant une seconde paire de lunettes. Vous vous intéressez probablement au sort de notre petite Svétlana ?
Volodia se sentit rougir.
— Pas exactement, balbutia-t-il. Enfin, j’ai beaucoup d’estime pour cette demoiselle dont la piété est un exemple pour son entourage. Et, comme je suis moi-même fort pratiquant…
— Oui, oui, dit mère Alexandrine, et elle plissa les lèvres, comme si elle eût goûté quelque chose d’amer.
Visiblement, la vieille se méfiait de ce visiteur trop bien mis que Svétlana lui ramenait de la ville. Volodia s’en rendait compte, mais ne savait que dire pour gagner la sympathie de la religieuse. Le rôle qu’il jouait était nouveau pour lui. Plus il réfléchissait à son aventure, plus il la trouvait piquante, insensée et digne de sa réputation. Mère Alexandrine l’observait des pieds à la tête, notait au passage – il l’eût juré – la blancheur impeccable de ses manchettes, le nœud trop riche de sa cravate, la chaîne d’or qui barrait son gilet bien coupé. Volodia toussota et dit d’une voix suave :
— Je ne connaissais pas votre saint asile. Et je me félicite de l’avoir découvert grâce à notre protégée…
Il disait exprès « notre », comme pour associer la religieuse à une œuvre de bien.
— J’ai connu un Bourine, autrefois, dit mère Alexandrine. Il était marchand de bestiaux.
— Rien à voir avec ma famille, dit Volodia. Mon père était architecte. Je dirige la publicité d’une grosse entreprise commerciale. Mais les travaux du monde ne me font pas oublier mes devoirs chrétiens…
— Oui, oui, dit la vieille.
Et, de nouveau, elle se mit à mâcher sa salive d’un air mécontent.
— Mère Alexandrine, dit Svétlana, nous vous avons apporté un petit cadeau.
Elle déposa le paquet sur la table et fit deux pas en arrière.
— Ce sont des raisins de Corinthe, des oranges et des bonbons, dit Volodia. Peu de chose…
— Trop de choses, dit mère Alexandrine en fronçant les sourcils.
Svétlana était désolée. Son menton faible tremblait par saccades. Volodia détesta cette nonne acariâtre et soupçonneuse qui osait affliger la jeune fille. Il dit :
— Vous feriez beaucoup de peine à Svétlana en refusant ce modeste présent. Et elle ne mérite pas de souffrir. Je reviendrai sans elle, demain, pour vous entretenir d’un projet qui intéresse votre communauté.
— Quel projet ?
Volodia consulta sa montre :
— Non, non, il est trop tard… Et puis, sans doute, n’accepterez-vous pas ?… Il s’agirait d’un don que j’avais l’intention de faire…
Mère Alexandrine redressa sa taille et plongea un regard profond dans les yeux de son interlocuteur. Volodia soutint l’épreuve sans broncher. Svétlana avait tiré un mouchoir de son réticule et se tamponnait les narines.
— Voulez-vous vous asseoir et vous expliquer, dit mère Alexandrine.
Volodia attira une chaise et s’assit en face de la religieuse. L’argument avait porté net. La partie était gagnée d’avance.
— C’est une idée que j’ai eue, reprit-il avec aplomb, oh ! très vague encore, et que je ne peux réaliser sans votre assentiment. Je voudrais consacrer une petite somme d’argent à embellir l’intérieur de votre chapelle… Mais auparavant, j’aimerais connaître vos besoins… J’avais pensé à une belle icône de… de saint Marc, que j’ai vue chez un artiste de mes amis…
Mère Alexandrine devint grave.
— Nous avons déjà un saint Marc, dit-elle.
— Quel dommage ! s’écria Volodia. Mais il y en a d’autres… Voyons… Il se gratta la nuque :
— Saint Vladimir, par exemple.
— Saint Vladimir, notre soleil rouge, dit mère Alexandrine.
— Notre saint Vladimir est bien abîmé, dit Svétlana. Vous en souvenez-vous ? On l’avait donné à nettoyer, et l’ouvrier a employé un mauvais vernis. Tout le visage de saint Vladimir est noirci. On ne voit plus sa barbe.
— Oui, oui, saint Vladimir, dit mère Alexandrine en suçotant la pointe de son crayon d’un air réfléchi. Surtout que c’est un saint très remarquable.
— Comment donc ! dit Volodia.
— Il faudrait que j’en parle à la mère supérieure. Peut-être nous donnerait-elle une autre idée…
— Moi, je trouve que saint Vladimir s’impose, dll Volodia. On ne saurait trop honorer le patron de notre pays.
Cette réplique enchanta la mère Alexandrine. Ses joues devinrent roses, le bout de son nez se retroussa légèrement. Elle avait oublié ses derniers soupçons. Elle rayonnait :
— Voilà ! Voilà qui est bien parlé, monsieur. J’aimerais que tout le monde vous suivît. Chaque peuple chrétien a son saint patron qu’il révère. La France a la bienheureuse Jeanne d’Arc, l’Angleterre saint Albion, les Serbes saint Sabel. Et nous autres Russes ? Pourquoi n’offrons-nous pas un culte spécial à celui qui nous a tirés des ténèbres de la barbarie et du paganisme ?
Elle parlait avec fièvre, d’une petite voix haletante, sifflante, qui faisait mal. Volodia comprit que, sans le savoir, il avait éveillé une vieille passion dans cette âme pieuse. Mère Alexandrine ne voulait plus qu’il s’en allât. Elle le retenait de la main, du regard. Et Svétlana goûtait une félicité sans mélange à la pensée que Volodia avait gagné les bonnes grâces de la religieuse. Saint Vladimir était – on ne l’ignorait pas au couvent – le point faible de mère Alexandrine. Comment Volodia l’avait-il deviné ? Certainement, il ne s’agissait pas d’un hasard, mais d’une inspiration divine.
— On néglige saint Vladimir, poursuivait la vieille, et que serions-nous sans lui ?
— J’aime mieux ne pas y penser, dit Volodia avec force, des chiens, des porcs de païens…
— Voilà, mon bon, je ne te le fais pas dire, s’écria mère Alexandrine, qui, dans son émoi, n’hésitait plus à tutoyer son interlocuteur. Il y a neuf siècles que saint Vladimir a baptisé notre peuple. Et, depuis, d’autres saints sont venus, nombreux, divers, qui guérissaient les malades, rendaient la vue aux aveugles et acceptaient le martyre. Mais tous ils étaient tributaires de saint Vladimir. Et, comme saint Vladimir avait ouvert les portes, il leur était plus facile d’avancer. Mais lui, il a été le premier. Un débauché, un païen. Et, tout à coup, le voici possédé par la parole du Christ. Ah ! c’est beau, c’est beau !…
Mère Alexandrine tira un mouchoir à carreaux de sa jupe et se moucha bruyamment.
— De la nuit russe, il a fait le jour russe, dans la chair russe, il a fait naître l’esprit russe, dit-elle encore. Tu vois, j’ai accroché son image en bonne place dans ma cellule. À la droite du Sauveur…
— À la droite du Sauveur, répéta Volodia, quelque peu effrayé par cette exaltation qu’il avait involontairement provoquée.
En vérité, il n’était plus à son aise devant cette nonne agitée et volubile. L’enthousiasme, fût-il religieux, philosophique, politique, lui semblait un signe de folie.
— À la droite du Sauveur, répéta la vieille. Et il le mérite. Écoute bien, toi, étranger, qui que tu sois. Nous devons tous prier pour que saint Vladimir prolonge son règne sur notre terre. S’il mourait dans nos cœurs, la Russie serait perdue. Et maintenant approche-toi. Viens ici. Je vais te dire une chose capitale. Tu te souviendras toute la vie de mes paroles. Et toi aussi, Svétlana, tu peux entendre…