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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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« Capitaine… commença Isacco.

— Mets-toi au travail », l’interrompit aussitôt Lanzafame. Puis il se tourna vers la servante. « Apporte-moi la malvoisie. Et va en racheter. Je ne sors pas ce soir.

— Peut-être ne devriez-vous pas boire autant…, fit Isacco.

— Je ne suis pas ton patient, répondit durement le capitaine. Concentre-toi sur qui tu dois. »

Le docteur se rendit dans la chambre de la malade. Il parvenait à deviner sa beauté, abîmée par la maladie. Distraite par sa souffrance, elle lui lança un regard absent. Elle avait mal aux os et aux articulations, elle était fiévreuse et par moment perdait conscience. Isacco examina ses plaies. C’était comme si les rats avaient rongé sa chair. Il tâta deux autres abcès qui venaient de se former. L’un sur le visage, qui déformait sa pommette, l’autre sur son cou. Ils étaient durs au toucher. Le capitaine lui avait dit que les deux autres plaies avaient commencé aussi sous forme d’abcès.

« Je dois vous examiner… si vous permettez… entre… entre les…, balbutia Isacco, gêné.

Entre les cuisses ? sourit la femme en parlant d’une voix faible mais pleine de sarcasmes. T’as honte, docteur ?

— Non, Madame… Je pensais que… »

La femme rit. Un rire fatigué qu’Isacco n’attribua pas à la maladie mais à quelque chose de bien plus ancien. À la vie même, peut-être.

« Un de plus, un de moins, dit la femme.

— Que voulez-vous dire, Madame ?

— Regarde entre ses jambes sans faire de cérémonies, tonna la voix de Lanzafame derrière lui. C’est une putain, t’as pas encore compris ? »

Isacco resta immobile.

La femme, avec le peu d’énergie qui lui restait, écarta les couvertures et releva sa jupe, ouvrant les jambes, les yeux fixés dans ceux du capitaine. « Allez, regarde, docteur… touche, fouille, fais ce que tu veux. Pas vrai, capitaine ? »

Lanzafame ne répondit pas et quitta la pièce.

Isacco nota un ulcère dans les parties honteuses, comme les avait appelées un des deux médecins. Mais il semblait en voie de régression. « Qu’avez-vous mis dessus ? lui demanda-t-il.

— Sûrement pas ce que j’y mets d’habitude », fit la femme avec un rire.

Isacco ne commenta pas sa plaisanterie. Il savait qu’elle avait peur. Et qu’elle souffrait. Il continua de la fixer d’un air sérieux.

« Rien », dit alors la femme.

Isacco nettoya les plaies avec un linge puis étala dessus l’onguent d’achillée et de prêle, qui arrêterait l’hémorragie causée par le nettoyage des plaies. Puis il y appliqua un emplâtre de racine de bardane et de calendula pour aider à la cicatrisation.

Le capitaine était réapparu sur le seuil.

Isacco se leva et le rejoignit. « Capitaine, je dois vous parler…, dit-il d’un trait, parlant à voix basse. Je ne suis pas docteur… Mon père l’était, mais moi j’ai seulement… »

Lanzafame le saisit par le collet de sa houppelande et le fixa de ses yeux clairs et enflammés. « Tu es docteur, dit-il pour finir, sans une once d’hésitation dans la voix, martelant chacune de ses paroles. Je t’ai vu couper et recoudre mes hommes. Et j’ai vu que pour toi ces histoires d’astrologie, c’est une belle couillonnade. Par conséquent, pour moi, tu es un vrai docteur. » Il l’attira à lui. « Mais qu’elle ne t’entende pas, ou aussi vrai que Dieu existe, je te démolis la gueule. »

Isacco se sentit faible et fort à la fois entre les mains de cet homme. Et il s’étonna énormément de lui avoir fait cet aveu. Un escroc ne révèle jamais ses mensonges. Mais quelque chose changeait en lui depuis que sa femme H’ava, par la bouche de Giuditta, lui avait montré sa nouvelle voie. Son nouveau destin.

« Cela dit, dans certains cas, c’est à moi de manier le couteau, ajouta le capitaine en souriant. Un docteur, ça doit avoir le don de patience et de tolérance. Laisse l’irritabilité à l’homme de guerre. » Il lui posa la main sur l’épaule et le regarda avec respect et admiration. Puis son visage redevint dur. « Ne m’enlève plus jamais le couteau des mains. »

Isacco se fit apporter le bouillon de la servante, et mélangea de l’encens et de la griffe du diable dans la tasse chaude pour combattre la fièvre.

La femme refusa de boire.

Alors le capitaine arracha brusquement le bol des mains d’Isacco, prit une cuillère sale, la nettoya avec le bord de sa chemise et s’assit sur le lit. Il agita la cuillère en direction de la femme et lui dit, d’une voix grave : « Maintenant tu avales ce bouillon ou je t’étouffe et je reprends mon lit, espèce de pute entêtée et capricieuse ».

Dans le regard de la femme passa un éclair de joie.

Le capitaine approcha la cuillère de sa bouche. La femme serra les lèvres. Lanzafame mit la cuillère dans le bol et fit mine de lui donner une claque. La femme le défia du regard et serra encore plus les lèvres. Le capitaine lui envoya une gifle.

« Capitaine…, dit Isacco.

— Te mêle pas de ça, l’arrêta Lanzafame, sans le regarder. C’est une affaire entre un soldat et une pute. » Il approcha encore la cuillère des lèvres de la femme.

Elle prit le bouillon et le lui recracha à la figure.

Le capitaine l’attrapa par le cou. « Il faut bien mourir de quelque chose, dit-il. Que ce soit par cette maladie ou par ma main, ça ne fait pas de différence, hein ? »

La femme le fixait sans rien dire.

Le capitaine lâcha sa prise sur le cou et fit le geste de la frapper. La femme ne ferma pas les yeux et ne se détourna pas pour parer le coup. Mais la main du capitaine s’était arrêtée à un doigt de sa joue. Il la lui frôla rudement, dans une sorte de caresse. « Mange », dit-il. Il lui tendit la cuillère remplie de bouillon et de remèdes.

La femme déglutit. « C’est pas bon. »

Le capitaine goûta le bouillon. « Oui, c’est vraiment pas bon. » Il lui tendit de nouveau la cuillère pleine.

La femme lui arracha le bol des mains et avala tout d’un seul coup. « T’es lent comme un escargot », lui dit-elle.

Ils se regardèrent. Puis Lanzafame se leva et rejoignit Isacco. « Va retrouver ta fille.

— Ça ne sert à rien. Elle est avec Donnola. Ils cherchent un logement.

— Ça ne sert à rien non plus que tu restes ici.

— Je voudrais aller parler avec le plus de médecins possibles. Là, je ne soigne pas la maladie, seulement ses symptômes. »

Lanzafame acquiesça, en silence. « Tu es un bon docteur, lui dit-il.

— Je ne suis pas docteur.

— Tu es un bon docteur. » Le capitaine lui tourna le dos et revint auprès de la femme. Il mit une chaise à côté du lit et s’assit.

Isacco, sur le seuil, se retourna pour le regarder.

La femme avait tendu la main vers celle du capitaine.

« Dors », lui dit le capitaine sans prendre sa main.

Elle la tendit encore un peu, faiblement.

Lanzafame soupira. « T’es une pute chiante, dit-il.

— Oui, capitaine. »

Il prit sa main dans la sienne. « Maintenant, dors, Marianna. »

La femme ferma les yeux. « Oui, Andrea. »

Isacco se tourna pour partir. La servante muette le fixait. « À plus tard », lui dit-il en passant près d’elle.

Mais elle lui bloqua le passage. De sa poche, elle sortit une image grossière d’une Vierge à l’enfant, gravée sur un bout de bois. Elle la baisa, la toucha du pouce droit et fit un rapide signe de croix sur le front d’Isacco.

« Je suis juif », lui dit celui-ci.

La servante haussa les épaules, signe que c’était égal, et poussa un cri guttural. « E yeu tééie… »

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