Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Plus sérieusement, André Hunebelle, ayant une vision très précise de ce qu’attend le public, construit sa distribution autour de trois archétypes : un vrai jeune premier, un comique et une jeune première ravissante et blonde à souhait. Dans l’esprit du réalisateur, son Fantômas ne peut être incarné que par un acteur sachant se montrer à la fois élégant et bondissant en Fandor. Immédiatement, il songe à Jean Marais qu’il a plusieurs fois dirigé et dont il connaît les capacités physiques. Que ce soit dans Le Bossu, Le Capitan ou Le Miracle des loups, Jean Marais — le chéri de ces dames — en a fait largement la preuve. Pour la blonde mutine, il retient sans même l’auditionner Mylène Demongeot que Raymond Rouleau révéla en 1957 dans Les Sorcières de Salem. Quant au commissaire Juve, il ne lui fait pas de doute que Bourvil serait l’idéal troisième larron comme il fut le parfait complice de Jean Marais dans Le Capitan. Hélas, Bourvil repousse son offre au motif qu’il ne pourra se rendre libre au mois de juillet. C’est alors qu’il songe à faire appel à son ami de Funès qui accepte sans la moindre hésitation, d’autant qu’André Hunebelle lui précise que son rôle sera sérieux, ne devenant comique que par le truchement des aventures qui lui arriveront. De fait, en lisant scénario et dialogues, Louis constate qu’il n’a pas été trompé et qu’il a bien fait de répondre à l’invitation d’André Hunebelle et de signer le contrat de 200 000 francs que lui a proposé Alain Poiré pour trente-six jours de tournage.
Quelques jours avant de regagner Paris afin de préparer avec Jeanne ses bagages pour rejoindre la Côte d’Azur sans avoir prêté beaucoup d’attention au petit succès public rencontré par Des pissenlits par la racine, Louis reçoit un coup de téléphone du metteur en scène et comédien Jean Meyer. Ce même Jean Meyer qui en 1955 l’avait « viré » de la distribution de Nekrassov ! En cette fin mai 1964, Meyer connaît des difficultés financières depuis qu’il a pris la direction du Théâtre Michel et il vient, comme si autrefois rien ne s’était passé, quémander un petit rôle dans Le Corniaud. Il plaide sa cause avec plus ou moins de conviction, n’hésitant pas à faire amende honorable, et Louis, amusé par sa supplique, lui promet de faire le nécessaire auprès de Gérard Oury. Homme de parole et savourant cette « petite revanche », il lui obtient deux journées de travail dans le rôle d’un vague truand aux répliques insignifiantes. Louis et Jeanne font donc leurs valises et décident de ne pas séjourner à l’hôtel mais dans leur appartement de Berriau-Plage. Tout semble en ordre pour commencer à travailler dans de bonnes conditions en compagnie de Guy Grosso, de Michel Modo, de Jean Lefebvre, de Christian Marin, de France Rumilly… sans oublier la présence de Georges Fabre, sa doublure lumière, de Christiane Marmande, son habilleuse, et d’Anatole Paris, son maquilleur. Tout se présente au mieux, sauf que Pierre Mondy doit déclarer forfait à la dernière minute. Le futur adjudant Gerber vient de se casser une jambe. Jean Girault doit en urgence lui trouver un remplaçant.
Alerté, Louis, sans longuement réfléchir, invite Girault à proposer ce challenge à Michel Galabru dont il avait apprécié la truculence dans Nous irons à Deauville. Cette proposition tombe à pic pour un Galabru toujours prêt à faire de l’« alimentaire » et qui racontera par la suite, amusé, comment les choses se sont déroulées alors qu’il venait d’achever le tournage des Pieds Nickelés[258] : « Ma femme me fit part de son envie de se rendre à Saint-Tropez. Nous résidions à La Ponche, haut lieu plutôt inconfortable, mais haut lieu tout de même, quand, un matin, en ouvrant les volets, je surprends une conversation : un homme, à l’évidence important, disait à un autre qui visiblement l’était moins : “Vous avez compris : je veux de Funès… pour le reste, trouvez des ringards. — Des ringards ? objectait l’autre. — Oui, des nuls, des qui ne coûteront pas cher !” Je dis à ma femme : “Je plains les malheureux qui vont se retrouver là-dedans.” Et je n’y pense plus. Quelques jours passent, je flâne. Un soir, ma femme m’annonce qu’une maison de production m’a contacté et que j’ai rendez-vous dès le lendemain matin. Je proteste… Un peu de repos serait le bienvenu… Elle insiste : “Tu ne vas pas refuser, ton compte est au rouge, et d’ailleurs, devine… le tournage a lieu à Saint-Tropez !”. Deux jours plus tard, j’étais sur place. Comme on dit dans les mauvais feuilletons, le destin venait de frapper à ma porte : je faisais partie des ringards dont parlait le personnage important… Mais ce projet inconsistant allait enfanter une grande épopée cinématographique[259]. » Et voilà donc Michel Galabru, pour un cachet de 5 000 francs, de retour à Saint-Tropez, une ville qu’il n’apprécie pas plus que cela car, dit-il, « j’y ai le souvenir d’étés effrayants. On n’a cessé de m’emmener à Saint-Tropez. Mais on s’y emmerde ! Le cul dans l’auto en maillot… mais vous brûlez[260] ! »
En ce vendredi 5 juin 1964, les rayons du soleil ne se risquent pas à percer les nuages. Temps gris et maussade, version « bonjour tristesse ». Pourtant, place Blanqui, devant un bâtiment désaffecté et relooké pour la circonstance en gendarmerie, le moral est loin d’être morose. Il est plutôt du style « bonjour sourire » ! Devant quelques badauds, Sydney Bettex vérifie avec ses assistants la solidité de son décor, Jacques Gallois règle ses magnétos, Marc Fossard et Roger Delpuech s’affairent derrière les caméras Dyaliscope tandis que le régisseur Rudy Le Roy veille au bien-être des comédiens appelés à donner leurs premières répliques. Aux commandes, Jean Girault attend que tout soit en place pour lancer la première répétition de la scène qu’il va tourner dans quelques minutes. Louis, comme Jean Lefebvre et Michel Modo, rêvasse dans la chaise griffée à son nom. Dans son costume de maréchal des logis-chef, képi vissé sur la tête, il ne manifeste aucune marque d’impatience. Soudain, un gendarme — un vrai — se permet de lui adresser la parole. Les yeux sombres, fusillant du regard l’importun, Louis lui lance : « Si c’est pour un autographe… on verra ça plus tard ! » Le militaire lui donne alors la raison pour laquelle il s’est risqué à le déranger : « C’est que, monsieur, la chemise que vous portez n’est pas celle que nous portons dans la gendarmerie… » De Funès réagit immédiatement : « Vous en êtes sûr ? » Le militaire de confirmer. Louis fait alors appeler Girault et lui rapporte l’observation du major Antoine Sylvia, qui se souvient : « De Funès m’a cru sur parole. J’étais jeune et j’avais immédiatement remarqué ce point de détail. Je n’ai pas vraiment entendu ce que M. de Funès a dit au réalisateur, mais ce dernier semblait très embarrassé. Toujours est-il qu’au bout d’un moment, Louis de Funès m’a fait un petit signe de la main et m’a dit tout de go : “Vous pouvez me prêter la vôtre ?” Comme je ne savais pas si j’en avais le droit, j’ai été voir mon chef qui m’a donné son accord et de Funès et moi sommes partis dans la caravane où il se costumait et je lui ai donné ma chemise. Elle était un peu trop grande pour lui mais la dame qui était là l’a ajustée à sa taille avec des épingles. À la fin de l’après-midi, il m’a cherché partout pour me rendre une chemise parfaitement propre et repassée. Cette chemise, je ne l’ai jamais remise et je la conserve précieusement encore aujourd’hui[261]. » Cette erreur réparée, aussi bien pour Louis de Funès que pour ses partenaires, les premières prises de vues du Gendarme de Saint-Tropez en extérieurs peuvent se poursuivre sans encombre. Jean Girault a recruté de très jeunes comédiens pour pimenter cette histoire où il n’est pas seulement question des heurs et malheurs de la maréchaussée. Le fameux Ludovic Cruchot, incarné par Louis de Funès, est papa d’une fille en âge de s’acoquiner et, fatalement, de tomber amoureuse du premier bellâtre venu se prénommant Jean-Luc. Élève comédien et surtout fils de bonne famille, Patrice Laffont correspond parfaitement aux canons recherchés par Girault. Son talent est médiocre mais il a une belle gueule capable de faire illusion face à la frêle et tout aussi inexpérimentée Geneviève Grad. Ancien petit rat de l’Opéra, c’est presque par hasard qu’elle devient comédienne, enchaînant les petits rôles en Italie jusqu’à ce que, en 1961, elle devienne la partenaire de Jean Marais dans Le Capitaine Fracasse. Elle n’a pas encore 20 ans[262] quand Jean Girault lui offre l’opportunité d’être Nicole, la fille d’un Louis de Funès dont on ne sait, dans le film, s’il est veuf ou divorcé. Tous ces jeunes comédiens auxquels on peut ajouter Jean-Pierre Bertrand s’en donnent à cœur joie, n’hésitant pas à considérer ce tournage comme une partie de rigolade. Une sorte de colonie de vacances dans ce Saint-Tropez où les nuits sont arrosées. Jean Girault et Gérard Beytout, bien conscients du « danger », ont pris la précaution de faire encadrer cette jeunesse fofolle par un comédien capable de tempérer leurs ardeurs. Daniel Cauchy a 34 ans et assez d’autorité pour canaliser les Laffont, Grad ou Bertrand comme il ne manque pas de s’en souvenir : « J’avais, en effet, été engagé pour surveiller tous ces jeunes. Je connaissais bien Girault, d’autant qu’à l’époque je voulais me lancer dans la production. Gérer toute cette bande ne fut pas toujours une chose facile. J’ai souvent dû me fâcher pour que Patrice Laffont en particulier se couche tôt. Il prenait ça par-dessus la jambe comme on dit ! Il fallait surtout leur faire comprendre que Louis de Funès, que je voyais travailler pour la première fois, n’était pas du genre à rigoler. Il était toujours à l’heure. Il savait son texte au cordeau et, avant les prises, il se refusait à plaisanter. Il était toujours très concentré. Je crois que, comme la plupart d’entre nous, il ne se faisait guère d’illusions sur le succès de ce film, mais il était d’un tel professionnalisme qu’il n’acceptait aucun écart. Nous avons pas mal discuté tous les deux, une fois le travail terminé. Mais, en règle générale, il ne traînait pas. Il retrouvait son épouse et il disparaissait jusqu’au lendemain… sauf le dimanche, où il ne travaillait jamais. Il avait d’ailleurs posé comme condition qu’on lui “fiche la paix, ce jour-là”, comme il disait. On savait tous que pour lui c’était le jour du Seigneur mais il n’en disait rien. Tout comme il ne parlait jamais de sa vie intime. Sauf une fois, où j’ai vu arriver ses fils qu’il nous a présentés sans autre forme de procès. Nous savions qu’avec Marin, Lefebvre, Grosso et Modo, Galabru, il avait des rapports plus privilégiés mais jamais, nous les jeunes, il ne nous a fait sentir la différence. De Funès a toujours été d’une extrême gentillesse.[263] »
258
Film réalisé par Jean-Claude Chambon où il tient le rôle de Ribouldingue aux côtés de Charles Denner, Jean Rochefort et Francis Blanche.
259
Michel Galabru in Trois petits tours et puis s’en vont…, Éditions Flammarion (2002), pp. 124–125.
260
Michel Galabru à Fabienne Millet in Ouest-France daté du 12 août 1988.
261
Témoignage d’Antoine Sylvia à l’auteur recueilli le 4 novembre 1991.
262
Geneviève Grad est née le 5 juillet 1944 à Paris.
263
Témoignage de Daniel Cauchy à l’auteur.