Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Joubert se tourna à droite, à gauche, avisa une caisse qui se trouvait là par le plus grand des hasards, il monta dessus, on fit silence, Joubert répéta sa réponse d’une voix calme qui soulignait la simplicité du propos :
— Ici, nous allons construire le moteur du premier avion à réaction du monde. Nous allons révolutionner l’aéronautique.
Personne ne savait exactement ce que voulait dire « avion à réaction ». On ne retint qu’une chose : les avions avaient jusqu’à présent volé à l’aide d’hélices et l’avion à réaction, non seulement n’en avait pas, mais il volerait beaucoup plus vite.
C’est ce qui était sur toutes les lèvres, trois jours plus tard, à l’immense table de La Closerie des Lilas.
Les apéritifs coulaient à flots, il régnait déjà une belle ambiance lorsque Joubert arriva en compagnie de son épouse qui fut admirée parce que, justement, elle ne ressemblait pas à une épouse.
Joubert serra chaleureusement les mains et plus particulièrement celle de M. Lefebvre, propriétaire et dirigeant de Lefebvre-Strudal, qui assurait soixante pour cent du chiffre d’affaires de la Mécanique Joubert…
André Delcourt lui-même n’avait pas pu résister à l’invitation. Il n’avait jamais aimé Gustave Joubert qui, de tout temps, le lui avait bien rendu. Mais il avait assisté, de loin, au succès de la Renaissance française, il avait envie de montrer que lui aussi était devenu quelqu’un, perpétuel besoin de se rassurer.
— Delcourt ! Par ici, mon cher ! Venez !
Gustave était debout, ouvrant largement les bras.
André fit humblement signe qu’il se contenterait d’une place en bout de table, non, non, non, répondit Gustave par des gestes démonstratifs. On se poussa, bruits de chaises, tintements de fourchettes, un verre se renversa, Joubert rentra la tête dans les épaules, ce qui fit rire l’assemblée, on intercala un couvert près de Gustave, qui se trouva avoir ainsi Sacchetti et Guilloteaux en face de lui, Léonce à sa droite, André Delcourt à sa gauche.
— Alors, mon cher Joubert, hurla Guilloteaux par-dessus la table, comme ça, vous comptez gagner la prochaine guerre à vous tout seul !
L’affirmation fit rire. Joubert accepta la saillie avec bonhomie.
Le journaliste du Figaro enchaîna :
— L’aviation française n’est pas à la hauteur, selon vous ?
Joubert posa sa fourchette, ses mains à plat de chaque côté de son assiette, sembla réfléchir à la meilleure manière de s’expliquer.
— L’État a acheté, il y a deux ans, un avion dont le prototype n’a toujours pas décollé. Et savez-vous combien il en a commandé ? Cinquante ! Or, avec Hitler, l’Allemagne va se réarmer. Ses intentions sont belliqueuses. Notre armée aura besoin d’avions très rapides.
Cette notion de vitesse résonnait dans tous les esprits. Depuis dix, quinze ans, la rapidité ne cessait de croître, celle des automobiles, celle des trains, le monde tournait de plus en plus vite, on voyait mal pour quelle raison le ciel serait épargné par cette universelle course aux records. L’idée d’un conflit qui surviendrait soudainement et d’une armée qui avancerait comme la marée du Mont-Saint-Michel, à la vitesse d’un cheval au galop, était familière à chacun.
— L’idéal, ce serait de se rapprocher de la vitesse du son, ajouta Joubert. Mais nous nous contenterons de 700 à 800 kilomètres-heure, ce sera déjà très bien.
Cette déclaration conquérante et vaniteuse partagea aussitôt le public de Joubert entre ceux qui le trouvaient arrogant et ceux qui le trouvaient fou.
— Et pour cela, lança d’une voix exaspérée le reporter de L’Intransigeant, vous avez la recette !
— Nous avons un brevet anglais très solide…
Ce brevet avait appartenu à un physicien anglais qui, faute de disposer des cinq livres sterling nécessaires pour le prolonger, l’avait perdu. Joubert l’avait ramassé dans le ruisseau. Précaution élémentaire, il l’avait acquis à titre personnel. Puisque la Renaissance française, c’était lui, le brevet, ce serait lui aussi. Logique. Il avait créé, spécialement pour le gérer, une belle entreprise au nom ronflant, la Nationale d’aéronautique, rien que ça. Les partenaires financent, l’État subventionne, l’Atelier passe de grosses commandes à la Mécanique Joubert, après quoi, au bout du compte, on ramasse la mise, on distribue quelques royalties aux actionnaires, on reçoit les félicitations de l’État et on empoche les bénéfices. Ces gens-là allaient apprendre ce que c’est qu’un industriel issu du secteur bancaire.
— Et si l’État ne vous suit pas ? demanda Guilloteaux.
Joubert passa lentement son regard clair sur l’assistance.
— Nous ferons les choses sans lui. Nous le faisons pour la France. Les gouvernements, c’est provisoire. La France, elle, reste…
Applaudissements épars, puis plus nets.
Un convive se leva, entraînant les autres, ce fut une ovation, Joubert désigna les membres de son association qui à leur tour baissèrent le regard avec modestie.
— Dites-moi, mon cher…
Joubert avait posé sa main sur l’avant-bras d’André. C’était une demi-heure plus tard, le repas battait son plein, les journalistes emportaient leur verre pour aller s’asseoir près des autres industriels présents, histoire de glaner quelques informations supplémentaires.
— … j’espère que vous allez ouvertement soutenir notre mouvement, n’est-ce pas…?
— Je ne doute pas, répondit André, que vous trouverez dans la presse nombre de mes confrères prêts à soutenir « ouvertement » votre action.
Joubert hocha la tête, bien, d’accord, je vois, il soupira, l’air un peu las, regarda en face de lui avec un soudain intérêt comme s’il avait pendant quelques instants oublié la présence de ses convives. Puis il se pencha vers André.
— Avez-vous des nouvelles de notre chère Madeleine ?
— Peu… Nous nous croisons parfois…
— Dites-moi, combien de temps avez-vous habité dans la maison Péricourt ?
André avala sa salive.
— Non, ne cherchez pas, dit aussitôt Joubert en reposant sa main sur l’avant-bras du jeune homme, c’était pure curiosité, ça n’a aucune importance.
Le lendemain, Madeleine découvrit, à la une du Soir de Paris, les tonitruantes déclarations de Gustave Joubert à La Closerie.
Elle ne put s’empêcher de sourire en voyant sur la photo de première page un Gustave Joubert criant de fausse modestie, entre une Léonce portant chapeau cloche et collier à triple rang, plus ravissante que jamais, et un André Delcourt au visage de marbre, l’air du type qui est là par accident, qui n’est pas réellement concerné par la circonstance.
Madeleine était très heureuse. Elle qui n’avait jamais fumé de sa vie aurait volontiers allumé une cigarette.
Elle replia consciencieusement le journal, appela le garçon, paya sa consommation et sortit.
Il était temps d’aller trouver cette chère Léonce.
23
Ils faisaient le point chaque semaine, M. Dupré tenait beaucoup à rendre des comptes, à justifier son salaire. Ils s’étaient d’abord retrouvés dans un café, mais c’était assez bruyant et puis le soir, une femme dans un café… Elle ne voulait pas que ces rencontres aient lieu chez elle, avec Paul et Vladi dans les parages. Il avait alors proposé que cela se fasse chez lui. Aussi, tous les mercredis Vladi passait-elle la soirée avec Paul et Madeleine se rendait-elle dans le petit appartement au troisième étage d’un immeuble de la rue Championnet.