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L'assommoir

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L'assommoir
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Elle raconta d'autres tueries, elle ne tarissait pas sur le menage, savait des choses a faire dresser les cheveux sur la tete. Gervaise ecoutait toute cette histoire, sans un mot, la face pale, avec un pli nerveux aux coins des levres qui ressemblait a un petit sourire. Depuis bientot sept ans, elle n'avait plus entendu parler de Lantier. Jamais elle n'aurait cru que le nom de Lantier, ainsi murmure a son oreille, lui causerait une pareille chaleur au creux de l'estomac. Non, elle ne se savait pas une telle curiosite de ce que devenait ce malheureux, qui s'etait si mal conduit avec elle. Elle ne pouvait plus etre jalouse d'Adele, maintenant; mais elle riait tout de meme en dedans des raclees du menage, elle voyait le corps de cette fille plein de bleus, et ca la vengeait, ca l'amusait. Aussi serait-elle restee la jusqu'au lendemain matin, a ecouter les rapports de Virginie. Elle ne posait pas de questions, parce qu'elle ne voulait pas paraitre interessee tant que ca. C'etait comme si, brusquement, on comblait un trou pour elle; son passe, a cette heure, allait droit a son present.

Cependant, Virginie finit par remettre son nez dans son verre; elle sucait le sucre, les yeux a demi fermes. Alors, Gervaise, comprenant qu'elle devait dire quelque chose, prit un air indifferent, demanda:

-Et ils demeurent toujours a la Glaciere?

-Mais non! repondit l'autre; je ne vous ai donc pas raconte?..... Voici huit jours qu'ils ne sont plus ensemble. Adele, un beau matin, a emporte ses frusques, et Lantier n'a pas couru apres, je vous assure.

La blanchisseuse laissa echapper un leger cri, repetant tout haut:

-Ils ne sont plus ensemble!

-Qui donc? demanda Clemence, en interrompant sa conversation avec maman Coupeau et madame Putois.

-Personne, dit Virginie; des gens que vous ne connaissez pas.

Mais elle examinait Gervaise, elle la trouvait joliment emue. Elle se rapprocha, sembla prendre un mauvais plaisir a recommencer ses histoires. Puis, tout d'un coup, elle lui demanda ce qu'elle ferait, si Lantier venait roder autour d'elle; car, enfin, les hommes sont si droles, Lantier etait bien capable de retourner a ses premieres amours. Gervaise se redressa, se montra tres nette, tres digne. Elle etait mariee, elle mettrait Lantier dehors, voila tout. Il ne pouvait plus y avoir rien entre eux, meme pas une poignee de mains. Vraiment, elle manquerait tout a fait de coeur, si elle regardait un jour cet homme en face.

-Je sais bien, dit-elle, Etienne est de lui, il y a un lien que je ne peux pas rompre. Si Lantier a le desir d'embrasser Etienne, je le lui enverrai, parce qu'il est impossible d'empecher un pere d'aimer son enfant... Mais quant a moi, voyez-vous, madame Poisson, je me laisserais plutot hacher en petits morceaux que de lui permettre de me toucher du bout du doigt. C'est fini.

En prononcant ces derniers mots, elle traca en l'air une croix, comme pour sceller a jamais son serment. Et, desireuse de rompre la conversation, elle parut s'eveiller en sursaut, elle cria aux ouvrieres:

-Dites donc, vous autres! est-ce que vous croyez que le linge se repasse tout seul?... En voila des flemmes!... Houp! a l'ouvrage!

Les ouvrieres ne se presserent pas, engourdies d'une torpeur de paresse, les bras abandonnes sur leurs jupes, tenant toujours d'une main leurs verres vides, ou un peu de marc de cafe restait. Elles continuerent de causer.

-C'etait la petite Celestine, disait Clemence. Je l'ai connue. Elle avait la folie des poils de chat..... Vous savez, elle voyait des poils de chat partout, elle tournait toujours la langue comme ca, parce qu'elle croyait avoir des poils de chat plein la bouche.

-Moi, reprenait madame Putois, j'ai eu pour amie une femme qui avait un ver... Oh! ces animaux-la ont des caprices!... Il lui tortillait le ventre, quand elle ne lui donnait pas du poulet. Vous pensez, le mari gagnait sept francs, ca passait en gourmandises pour le ver...

-Je l'aurais guerie tout de suite, moi, interrompait maman Coupeau. Mon Dieu! oui, on avale une souris grillee. Ca empoisonne le ver du coup.

Gervaise elle-meme avait glisse de nouveau a une faineantise heureuse. Mais elle se secoua, elle se mit debout. Ah bien! en voila une apres-midi passee a faire les rosses! C'etait ca qui n'emplissait pas la bourse! Elle retourna la premiere a ses rideaux; mais elle les trouva salis d'une tache de cafe, et elle dut, avant de reprendre le fer, frotter la tache avec un linge mouille. Les ouvrieres s'etiraient devant la mecanique, cherchaient leurs poignees en rechignant. Des que Clemence se remua, elle eut un acces de toux, a cracher sa langue; puis, elle acheva sa chemise d'homme, dont elle epingla les manchettes et le col. Madame Putois s'etait remise a son jupon.

-Eh bien! au revoir, dit Virginie. J'etais descendue chercher un quart de gruyere. Poisson doit croire que le froid m'a gelee en route.

Mais, comme elle avait deja fait trois pas sur le trottoir, elle rouvrit la porte pour crier qu'elle voyait Augustine au bout de la rue, en train de glisser sur la glace avec des gamins. Cette gredine-la etait partie depuis deux grandes heures. Elle accourut rouge, essoufflee, son panier au bras, le chignon emplatre par une boule de neige; et elle se laissa gronder d'un air sournois, en racontant qu'on ne pouvait pas marcher, a cause du verglas. Quelque voyou avait du, par blague, lui fourrer des morceaux de glace dans les poches; car, au bout d'un quart d'heure, ses poches se mirent a arroser la boutique comme des entonnoirs.

Maintenant, les apres-midi se passaient toutes ainsi. La boutique, dans le quartier, etait le refuge des gens frileux. Toute la rue de la Goutte-d'Or savait qu'il y faisait chaud. Il y avait sans cesse la des femmes bavardes qui prenaient un air de feu devant la mecanique, leurs jupes troussees jusqu'aux genoux, faisant la petite chapelle. Gervaise avait l'orgueil de cette bonne chaleur, et elle attirait le monde, elle tenait salon, comme disaient mechamment les Lorilleux et les Boche. Le vrai etait qu'elle restait obligeante et secourable, au point de faire entrer les pauvres, quand elle les voyait grelotter dehors. Elle se prit surtout d'amitie pour un ancien ouvrier peintre, un vieillard de soixante-dix ans, qui habitait dans la maison une soupente, ou il crevait de faim et de froid; il avait perdu ses trois fils en Crimee, il vivait au petit bonheur, depuis deux ans qu'il ne pouvait plus tenir un pinceau. Des que Gervaise apercevait le pere Bru, pietinant dans la neige pour se rechauffer, elle l'appelait, elle lui menageait une place pres du poele; souvent meme elle le forcait a manger un morceau de pain avec du fromage. Le pere Bru, le corps voute, la barbe blanche, la face ridee comme une vieille pomme, demeurait des heures sans rien dire, a ecouter le gresillement du coke. Peut-etre evoquait-il ses cinquante annees de travail sur des echelles, le demi-siecle passe a peindre des portes et a blanchir des plafonds aux quatre coins de Paris.

-Eh bien! pere Bru, lui demandait parfois la blanchisseuse, a quoi pensez-vous?

-A rien, a toutes sortes de choses, repondait-il d'un air hebete.

Les ouvrieres plaisantaient, racontaient qu'il avait des peines de coeur. Mais lui, sans les entendre, retombait dans son silence, dans son attitude morne et reflechie.

A partir de cette epoque, Virginie reparla souvent de Lantier a Gervaise. Elle semblait se plaire a l'occuper de son ancien amant, pour le plaisir de l'embarrasser, en faisant des suppositions. Un jour, elle dit l'avoir rencontre; et, comme la blanchisseuse restait muette, elle n'ajouta rien, puis le lendemain seulement laissa entendre qu'il lui avait longuement parle d'elle, avec beaucoup de tendresse. Gervaise etait tres troublee par ces conversations chuchotees a voix basse, dans un angle de la boutique. Le nom de Lantier lui causait toujours une brulure au creux de l'estomac, comme si cet homme eut laisse la, sous la peau, quelque chose de lui. Certes, elle se croyait bien solide, elle voulait vivre en honnete femme, parce que l'honnetete est la moitie du bonheur. Aussi ne songeaitelle pas a Coupeau, dans cette affaire, n'ayant rien a se reprocher contre son mari, pas meme en pensee. Elle songeait au forgeron, le coeur tout hesitant et malade. Il lui semblait que le retour du souvenir de Lantier en elle, cette lente possession dont elle etait reprise, la rendait infidele a Goujet, a leur amour inavoue, d'une douceur d'amitie. Elle vivait des journees tristes, lorsqu'elle se croyait coupable envers son bon ami. Elle aurait voulu n'avoir de l'affection que pour lui, en dehors de son menage. Cela se passait tres haut en elle, au-dessus de toutes les saletes, dont Virginie guettait le feu sur son visage.

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