L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Quand le printemps fut venu, Gervaise alla se refugier aupres de Goujet. Elle ne pouvait plus ne reflechir a rien, sur une chaise, sans penser aussitot a son premier amant; elle le voyait quitter Adele, remettre son linge au fond de leur ancienne malle, revenir chez elle, avec la malle sur la voiture. Les jours ou elle sortait, elle etait prise tout d'un coup de peurs betes, dans la rue; elle croyait entendre le pas de Lantier derriere elle, elle n'osait pas se retourner, tremblante, s'imaginant sentir ses mains la saisir a la taille. Bien sur, il devait l'espionner; il tomberait sur elle une apres-midi; et cette idee lui donnait des sueurs froides, parce qu'il l'embrasserait certainement dans l'oreille, comme il le faisait par taquinerie, autrefois. C'etait ce baiser qui l'epouvantait; a l'avance, il la rendait sourde, il l'emplissait d'un bourdonnement, dans lequel elle ne distinguait plus que le bruit de son coeur battant a grands coups. Alors, des que ces peurs la prenaient, la forge etait son seul asile; elle y redevenait tranquille et souriante, sous la protection de Goujet, dont le marteau sonore mettait en fuite ses mauvais reves.
Quelle heureuse saison! La blanchisseuse soignait d'une facon particuliere sa pratique de la rue des Portes-Blanches; elle lui reportait toujours son linge elle-meme, parce que cette course, chaque vendredi, etait un pretexte tout trouve pour passer rue Marcadet et entrer a la forge. Des qu'elle tournait le coin de la rue, elle se sentait legere, gaie, comme si elle faisait une partie de campagne, au milieu de ces terrains vagues, bordes d'usines grises; la chaussee noire de charbon, les panaches de vapeur sur les toits, l'amusaient autant qu'un sentier de mousse dans un bois de la banlieue, s'enfoncant entre de grands bouquets de verdure; et elle aimait l'horizon blafard, raye par les hautes cheminees des fabriques, la butte Montmartre qui bouchait le ciel, avec ses maisons crayeuses, percees des trous reguliers de leurs fenetres. Puis, elle ralentissait le pas en arrivant, sautant les flaques d'eau, prenant plaisir a traverser les coins deserts et embrouilles du chantier de demolitions. Au fond, la forge luisait, meme en plein midi. Son coeur sautait a la danse des marteaux. Quand elle entrait, elle etait toute rouge, les petits cheveux blonds de sa nuque envoles comme ceux d'une femme qui arrive a un rendez-vous. Goujet l'attendait, les bras nus, la poitrine nue, tapant plus fort sur l'enclume, ces jours-la, pour se faire entendre de plus loin. Il la devinait, l'accueillait d'un bon rire silencieux, dans sa barbe jaune. Mais elle ne voulait pas qu'il se derangeat de son travail, elle le suppliait de reprendre le marteau, parce qu'elle l'aimait davantage, lorsqu'il le brandissait de ses gros bras, bossues de muscles. Elle allait donner une legere claque sur la joue d'Etienne pendu au soufflet, et elle restait la une heure, a regarder les boulons. Ils n'echangeaient pas dix paroles. Ils n'auraient pas mieux satisfait leur tendresse dans une chambre, enfermes a double tour. Les ricanements de Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, ne les genaient guere, car ils ne les entendaient meme plus. Au bout d'un quart d'heure, elle commencait a etouffer un peu, la chaleur, l'odeur forte, les fumees qui montaient, l'etourdissaient, tandis que les coups sourds la secouaient des talons a la gorge. Elle ne desirait plus rien alors, c'etait son plaisir. Goujet l'aurait serree dans ses bras que ca ne lui aurait pas donne une emotion si grosse. Elle se rapprochait de lui, pour sentir le vent de son marteau sur sa joue, pour etre dans le coup qu'il tapait. Quand des etincelles piquaient ses mains tendres, elle ne les retirait pas, elle jouissait au contraire de cette pluie de feu qui lui cinglait la peau. Lui, bien sur, devinait le bonheur qu'elle goutait la; il reservait pour le vendredi les ouvrages difficiles, afin de lui faire la cour avec toute sa force et toute son adresse; il ne se menageait plus, au risque de fendre les enclumes en deux, haletant, les reins vibrant de la joie qu'il lui donnait. Pendant un printemps, leurs amours emplirent ainsi la forge d'un grondement d'orage. Ce fut une idylle dans une besogne de geant, au milieu du flamboiement de la houille, de l'ebranlement du hangar, dont la carcasse noire de suie craquait. Tout ce fer ecrase, petri comme de la cire rouge, gardait les marques rudes de leurs tendresses. Le vendredi, quand la blanchisseuse quittait la Gueule-d'Or, elle remontait lentement la rue des Poissonniers, contentee, lassee, l'esprit et la chair tranquilles.
Peu a peu, sa peur de Lantier diminua, elle redevint raisonnable. A cette epoque, elle aurait encore vecu tres heureuse, sans Coupeau, qui tournait mal, decidement. Un jour, elle revenait justement de la forge, lorsqu'elle crut reconnaitre Coupeau dans l'Assommoir du pere Colombe, en train de se payer des tournees de vitriol, avec Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade et Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif. Elle passa vite, pour ne pas avoir l'air de les moucharder. Mais elle se retourna: c'etait bien Coupeau qui se jetait son petit verre de schnick dans le gosier, d'un geste familier deja. Il mentait donc, il en etait donc a l'eau-de-vie, maintenant! Elle rentra desesperee; toute son epouvante de l'eau-de-vie la reprenait. Le vin, elle le pardonnait, parce que le vin nourrit l'ouvrier; les alcools, au contraire, etaient des saletes, des poisons qui otaient a l'ouvrier le gout du pain. Ah! le gouvernement aurait bien du empecher la fabrication de ces cochonneries!
En arrivant rue de la Goutte-d'Or, elle trouva toute la maison bouleversee. Ses ouvrieres avaient quitte l'etabli, et etaient dans la cour, a regarder en l'air. Elle interrogea Clemence.
-C'est le pere Bijard qui flanque une roulee a sa femme, repondit la repasseuse. Il etait sous la porte, gris comme un Polonais, a la guetter revenir du lavoir... Il lui a fait grimper l'escalier a coups de poing, et maintenant il l'assomme la-haut, dans leur chambre... Tenez, entendez-vous les cris?
Gervaise monta rapidement. Elle avait de l'amitie pour madame Bijard, sa laveuse, qui etait une femme d'un grand courage. Elle esperait mettre le hola. En haut, au sixieme, la porte de la chambre etait restee ouverte, quelques locataires s'exclamaient sur le carre, tandis que madame Boche, devant la porte, criait:
-Voulez-vous bien finir!... On va aller chercher les sergents de ville, entendez-vous!
Personne n'osait se risquer dans la chambre, parce qu'on connaissait Bijard, une bete brute quand il etait soul. Il ne dessoulait jamais, d'ailleurs. Les rares jours ou il travaillait, il posait un litre d'eau-de-vie pres de son etau de serrurier, buvant au goulot toutes les demi-heures. Il ne se soutenait plus autrement, il aurait pris feu comme une torche, si l'on avait approche une allumette de sa bouche.
-Mais on ne peut pas la laisser massacrer! dit Gervaise toute tremblante.
Et elle entra. La chambre, mansardee, tres propre, etait nue et froide, videe par l'ivrognerie de l'homme, qui enlevait les draps du lit pour les boire. Dans la lutte, la table avait roule jusqu'a la fenetre, les deux chaises culbutees etaient tombees, les pieds en l'air. Sur le carreau, au milieu, madame Bijard, les jupes encore trempees par l'eau du lavoir et collees a ses cuisses, les cheveux arraches, saignante, ralait d'un souffle fort, avec des oh! oh! prolonges, a chaque coup de talon de Bijard. Il l'avait d'abord abattue de ses deux poings; maintenant, il la pietinait.