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Le vol des cigognes

Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:

Premier roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des Cigognes lui a été inspiré par Voyages d'automne (1991), un reportage sur le suivi par satellites de la migration des cigognes.
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
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– Pourquoi?

– Parce que le môme était peureux. Et Böhm ne pouvait supporter cette peur.

– Que veux-tu dire?

Joseph hésita, puis il s'approcha, parla plus bas:

– Son fils était comme un miroir, tu comprends? Le miroir de sa propre trouille.

– Tu viens de me dire que Böhm ne craignait personne.

– Personne, sauf lui-même.

Je fixai les yeux humides de M'Konta.

– Son cœur, patron. Il avait peur de son cœur. (Joseph mit sa main à sa poitrine.) Il craignait qu'à l'intérieur ça ne fonctionne plus… il tâtait toujours son pouls… A Bangui, il était toujours fourré à la clinique…

– Une clinique, à Bangui?

– Un hôpital réservé aux Blancs. La Clinique de France.

– Elle existe toujours?

– Plus ou moins. Aujourd'hui, elle est ouverte aux Noirs et ce sont des médecins centrafricains qui consultent.

Je passai à la question cruciale:

– As-tu participé à la dernière expédition de Böhm?

– Non. Je venais de réinstaller à Bagandou. Je n'allais plus en forêt.

– Mais sais-tu quelque chose à ce sujet?

– Seulement ce qu'on en a dit. A M'Baïki, ce voyage est devenu une légende. On a retenu son nom de code: PR 154 – du nom du lotissement que les prospecteurs allaient étudier.

– Où sont-ils partis?

– Très loin au-delà de Zoko… Après la frontière du Congo…

– Et alors?

– En route, Ngakola a reçu un télégramme, apporté par un Pygmée… sa femme venait de mourir… Böhm l'a appris comme ça… son cœur n'a pas résisté… il est tombé…

– Continue…

La grimace de Joseph s'était accentuée au point que les lèvres se retroussaient. Je répétai:

– Continue, Joseph.

Il hésita encore puis soupira:

– Grâce à ses accords secrets avec la forêt, Ngakola a ressuscité… grâce à la magie, à la Panthère qui enlève nos enfants…

Je me souvenais des propos de Guillard, rapportés par Dumaz. Les paroles de M'Konta coïncidaient avec la version de l'ingénieur. Il y avait là de quoi terrifier n'importe qui. Un voyage au cœur des ténèbres, un mystère terrible, sous des pluies torrentielles, et ce héros diabolique, l'homme aux cheveux blancs, revenu d'entre les morts.

– Je vais partir en forêt, sur les traces de Böhm.

– C'est une mauvaise idée. La saison des pluies bat son plein. Les mines de diamants sont dirigées aujourd'hui par un seul homme, Otto Kiefer, un tueur. Tu vas beaucoup marcher, prendre des risques inutiles. Tout ça pour rien. Que comptes-tu faire là-bas?

– Je veux découvrir ce qui s'est réellement passé en août 1977. Comment Max Böhm a survécu à son attaque. Les esprits ne me semblent pas une explication suffisante.

– Tu as tort. Comment vas-tu t'y prendre?

– Je vais éviter les mines et loger chez sœur Pascale.

– Sœur Pascale? Elle est à peine plus douce que Kiefer.

– On m'a parlé d'un camp pygmée, Zoko, où je compte m'installer. De là, je rayonnerai vers les exploitations. J'interrogerai discrètement les hommes qui travaillaient déjà dans les marigots, en 1977.

Joseph nia de la tête puis se servit une dernière tasse de café. Je regardai ma montre: il était plus de onze heures. Nous étions dimanche et je n'avais pas l'ombre d'un projet pour la journée.

– Joseph, demandai-je, connais-tu quelqu'un à la Clinique de France?

– Un cousin à moi travaille là-bas.

– Peut-on y aller maintenant?

– Maintenant? (M'Konta dégustait son café.) Je dois visiter ma famille au kilomètre Cinq et…

– Combien?

– Dix mille balles de mieux.

Je jurai en souriant, puis glissai l'argent dans sa poche de chemise. M'Konta cligna de l'œil, puis reposa sa tasse:

– On est partis, patron.

33

La Clinique de France était située au bord de l'Oubangui. Sous le soleil éclatant, le fleuve coulait lentement. On l'apercevait à travers les broussailles, noir, immense, immobile. Il ressemblait à du sirop épais, dans lequel se seraient englués les pêcheurs et leurs pirogues.

Nous marchions sur les berges, là même où je m'étais promené la veille. La piste était bordée d'arbres aux couleurs pastel. A droite, les larges édifices des ministères se dressaient – ocre, roses, rouges. A gauche, près du fleuve, des baraques en bois se blottissaient dans les herbes, abandonnées par les habituels marchands de fruits, de manioc, de babioles. Tout était calme. Même la poussière avait renoncé à courir dans la lumière. C'était dimanche. Et, comme partout dans le monde, ce jour était maudit à Bangui.

Enfin, la clinique apparut, un bloc carré de deux étages, couleur d'abandon. Son architecture coloniale exhibait des balcons de pierre, percés d'ornements en crépi blanchâtre. Tout le bâtiment était rongé par la latérite et la végétation. Des griffes de forêt et des empreintes rougeâtres montaient à l'assaut des murs. La pierre semblait gonflée, comme gorgée d'humidité.

Nous pénétrâmes dans les jardins. Suspendues aux arbres, des blouses de chirurgien séchaient. Les tissus étaient maculés de taches violentes, écarlates. Joseph surprit l'expression de mon visage. Il éclata de rire: «Ce n'est pas du sang, patron. C'est de la terre – de la latérite. Son empreinte ne s'efface jamais.»

Il s'esquiva pour me laisser entrer. Le hall, ciment brut et lino ravagé, était totalement vide. Joseph frappa sur le comptoir. De longues minutes s'écoulèrent. Enfin, un grand type en blouse blanche striée de marques rouges apparut. Il joignit les mains et s'inclina:

– Que puis-je faire pour vous? dit-il d'un ton onctueux.

– Alphonse M'Konta est-il là?

– Il n'y a personne, le dimanche.

– Et toi, tu n'es personne?

– Je suis Jésus Bomongo. (L'homme s'inclina encore puis ajouta de sa voix de sucre:) Pour vous servir.

– Mon ami aimerait consulter les archives du temps où il n'y avait ici que des Blancs. C'est possible?

– Eh bien, c'est ma responsabilité qui est enjeu et…

Joseph me fit un signe explicite. Je négociai pour la forme et me délestai encore de dix mille francs CFA. Joseph m'abandonna. Je suivis mon nouveau guide, le long d'un couloir de ciment plongé dans l'obscurité. Nous montâmes un escalier.

– Vous êtes médecin? demandai-je.

– Juste infirmier. Mais ici, c'est à peu près pareil. Après avoir gravi trois étages, un nouveau couloir

s'ouvrit, éclairé par la lumière du soleil qui filtrait à travers des motifs ajourés. Une odeur violente d'éther emplissait l'atmosphère. Les pièces que nous croisions n'abritaient aucun malade. Seulement un désordre de matérieclass="underline" des fauteuils roulants, de grandes tiges métalliques, des draps rosâtres, des tronçons de lit posés le long des murs. Nous étions sous les combles de la clinique. Jésus sortit un trousseau de clés et déverrouilla une porte en ferraille, grinçante et désaxée. Il demeura sur le pas de la porte.

– Les dossiers sont entreposés en vrac, là-bas, expliqua-t-il. Après la chute de Bokassa, les propriétaires se sont enfuis. La clinique a fermé pendant deux ans, puis nous l'avons rouverte pour accueillir des Centrafricains – nous avons des médecins à nous, maintenant. Vous ne trouverez pas beaucoup de dossiers. Les Blancs qui ont été soignés à Bangui sont rares. Seulement les cas d'urgence, qui ne pouvaient être transférés. Ou au contraire les maladies bénignes. (Jésus haussa les épaules.) La médecine africaine est une vraie calamité. Tout le monde sait ça. On ne s'en sort qu'avec les marabouts.

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