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L'apprenti [Prentice Alvin - fr]

Электронная книга - «L'apprenti [Prentice Alvin - fr]». Краткое содержание книги:

Au bord de la rivière Hatrack, près des forêts profondes où règne encore l’homme rouge, un enfant va naître en des circonstances tragiques. Un enfant au destin exceptionnel. Septième fils d’un septième fils, il détiendra, dit-on, les immenses pouvoirs d’un « Faiseur ! ». Si les forces du mal ne parviennent à le détruire. Car il existe un autre pouvoir, obscur, prêt à tout pour l’empêcher de vivre et de grandir.
Nous sommes dans les années 1800, sur la terre de pionniers américains. Mais dans ce monde parallèle opèrent charmes et sortilèges, on y possède des « talents » à la dimension de pouvoirs et, les ombres de présences bienveillantes ou maléfiques rôdent dans la nature. Un récit magique et flamboyant où l’enjeu n’est rien moins que le destin du monde.
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* * *

À quelques jours de là, Alvin donnait un coup de main aux hommes qui posaient le nouveau plancher de la resserre. Horace le prit à part et lui demanda pourquoi il n’était pas passé chercher ses quatre piastres.

Alvin ne pouvait guère lui dire la vérité, qu’il ne prenait jamais d’argent pour le travail qu’il effectuait comme Faiseur. « Appelons ça ma part au salaire de l’institutrice, dit-il.

— T’as pas d’bien pour payer une taxe, fit Horace, pas plus que de drôles qu’iront dans cette école.

— Alors disons que j’vous paye pour le bout d’terrain ousque dort le corps de mon frère, plus haut derrière l’auberge », dit Alvin.

Horace hocha la tête, l’air grave. « C’te dette, au cas où y aurait dette, a toute été remboursée par l’ouvrage que ton père et tes frères ont fait pour moi, dix-sept ans passés, jeune Alvin, mais j’respecte ton désir de payer ta part. Pour c’te fois, j’considère que tu l’as payée entièrement. Mais quand j’te demanderai un autre ouvrage, j’veux que tu soyes rétribué normalement, tu m’entends ?

— Oui, m’sieur, dit Alvin. Merci, m’sieur.

— Appelle-moi Horace, mon gars. Quand un homme fait m’appelle monsieur, j’me sens tout vieux. »

Ils reprirent alors leur tâche et ne parlèrent plus du travail d’Alvin dans la resserre. Mais quelque chose restait tout de même gravé dans l’esprit du jeune homme : ce qu’avait dit Horace lorsqu’Alvin avait offert son salaire comme participation à celui de l’institutrice. « T’as pas d’bien, ni de drôles qu’iront dans cette école. » Voilà, tout était là, exprimé en quelques mots. Alvin avait beau avoir atteint sa taille adulte, Horace avait beau le traiter en homme fait, il n’en était pas encore vraiment un, pas même à ses propres yeux. Parce qu’il n’avait pas de famille. Parce qu’il n’avait pas de bien. Tant qu’il n’aurait pas ça, il ne serait qu’un grand garçon un peu âgé. Rien qu’un enfant comme Arthur Stuart, seulement plus développé, avec de la barbe qui poussait quand il ne se rasait pas.

Et tout comme Arthur Stuart, il n’avait droit à rien dans l’école. Il était trop vieux. Elle n’était pas destinée aux gars dans son genre. Alors pourquoi attendait-il avec autant d’anxiété l’arrivée de la maîtresse ? Pourquoi songeait-il à elle avec un espoir aussi fou ? Elle ne venait pas dans le pays pour lui, et pourtant il savait qu’il avait accompli ce travail à la resserre pour elle, comme s’il voulait qu’elle lui doive quelque chose, ou pour la remercier par avance du service qu’il désirait si ardemment qu’elle lui rende.

Apprenez-moi, dit-il silencieusement. J’ai une tâche à mener dans ce monde, mais personne ne sait de quoi il s’agit et comment je peux l’accomplir. Apprenez-moi. C’est ce que j’attends de vous, madame, que vous m’aidiez à trouver le chemin vers le centre du monde, le centre de moi-même, le trône de Dieu ou le cœur du Défaiseur, où que gise le secret du Faiseur, afin que je puisse bâtir contre la neige de l’hiver ou allumer une lumière contre la tombée de la nuit.

XIV

Le rat de rivière

Alvin se trouvait à La Bouche l’après-midi où arriva l’institutrice. Conciliant l’avait envoyé avec le chariot chercher une nouvelle cargaison de fer qui descendait l’Hio. La Bouche n’était au départ qu’un simple débarcadère, une escale où les bateaux déchargeaient des marchandises pour le village de Hatrack River. Mais depuis que s’accroissait la navigation fluviale et que davantage de colons s’établissaient sur les terrains à l’ouest, de chaque côté de l’Hio, on avait besoin de deux ou trois auberges et magasins où les voyageurs qui venaient à terre pouvaient prendre une chambre pour la nuit et les fermiers vendre du fourrage aux bateaux de passage. La Bouche et le village de Hatrack River ne cessaient de gagner en importance, car c’était la dernière escale où l’Hio se rapprochait de la grande route de la Wobbish, celle-là même que le père et les frères d’Al avaient ouverte à travers les vastes étendues occidentales jusqu’à Vigor Church. Les colons descendaient la rivière et débarquaient ici leurs chariots et chevaux avant de partir vers l’ouest par voie de terre.

On trouvait aussi à La Bouche des établissements qu’on n’aurait pas tolérés à Hatrack River : des tripots où l’on jouait au poker entre autres jeux et où l’argent changeait de mains, car la loi ne se sentait pas chaude pour trop s’aventurer dans ces nids de rats de rivière et autre racaille. Et à l’étage, il y avait, à ce qu’on racontait, des femmes qui n’étaient pas des ladies, qui exerçaient un métier dont les gens honnêtes osaient à peine chuchoter le nom et dont les garçons de l’âge d’Alvin parlaient à voix basse avec force gloussements.

Ce n’était pas à l’idée des jupes retroussées et des cuisses nues qu’Alvin se réjouissait par avance de ses déplacements à La Bouche. Il remarquait à peine ces maisons, sachant qu’il n’avait rien à y faire. C’était le débarcadère qui l’attirait, le bureau du port et la rivière elle-même, sillonnée de bateaux et de radeaux dont dix descendaient le courant contre un qui le remontait. Ses bateaux préférés, c’étaient les vapeurs qui sifflaient et crachaient en filant à des vitesses incroyables. Propulsés par de gros moteurs fabriqués en Irrakwa, ces bâtiments, pourtant longs et larges, remontaient plus vite le courant que les radeaux ne le descendaient. On en comptait à présent huit sur l’Hio, qui faisaient la navette entre Dekane et Sphinx. Mais pas plus loin que Sphinx, car un brouillard épais recouvrait en permanence le Mizzipy et aucun bâtiment ne se risquait d’y naviguer.

Un jour, songea Alvin, un jour quelqu’un embarquera à bord d’un bateau comme la Fierté de l’Hio et descendra la rivière. Vers l’Ouest, vers les régions sauvages ; peut-être qu’il y apercevra Ta-Kumsaw et Tenskwa-Tawa qui vivent maintenant par là-bas. Ou alors en amont vers Dekane, où il prendra le nouveau train à vapeur qui roule sur rails jusqu’en Irrakwa et jusqu’au canal, dans le Nord. De là, on peut parcourir le monde entier en franchissant les océans. À moins qu’il ne reste sur cette berge et que le monde entier ne finisse par passer devant lui.

Mais Alvin n’était pas feignant. Il ne s’attarda pas au bord de la rivière, bien qu’il eût aimé y rester plus longtemps. Il entra bien vite dans le bureau du port et remit le bon de Conciliant Smith pour prendre livraison du fer chargé dans neuf caisses sur le quai.

« Pas question de t’servir de mes diables pour les transporter, j’te préviens », fit le buraliste. Alvin acquiesça de la tête ; c’était toujours pareil. Les gens ne pouvaient se passer de fer, y compris le buraliste, qui ne tarderait pas à monter à la forgerie pour demander ci ou ça. Mais en attendant, il laissait Alvin charger la commande tout seul, de peur qu’il lui abîme ses diables en transportant des poids aussi lourds. Et Conciliant ne lui donnait jamais assez d’argent non plus pour embaucher l’un des rats de rivière qui l’aurait aidé à la manutention. Pour être franc, Alvin ne s’en plaignait pas. Il appréciait peu le genre d’hommes qui vivaient sur la rivière. Quand bien même on ne croisait plus guère de brigands et de pirates, à cause de l’importance du trafic fluvial qui les empêchait d’agir discrètement, il restait encore suffisamment de voleurs et d’escrocs, et ces gens-là, Alvin les méprisait profondément. À son point de vue, ces individus profitaient de la crédulité du monde honnête puis le trahissaient ; et ça menait où, sinon à ce que les gens n’accordent plus la moindre confiance à leur prochain ? J’aimerais mieux avoir affaire à un querelleur qui prend le mors aux dents et me battre avec lui d’égal à égal plutôt qu’à un menteur qui me fait des accroires.

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