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L'apprenti [Prentice Alvin - fr]

Электронная книга - «L'apprenti [Prentice Alvin - fr]». Краткое содержание книги:

Au bord de la rivière Hatrack, près des forêts profondes où règne encore l’homme rouge, un enfant va naître en des circonstances tragiques. Un enfant au destin exceptionnel. Septième fils d’un septième fils, il détiendra, dit-on, les immenses pouvoirs d’un « Faiseur ! ». Si les forces du mal ne parviennent à le détruire. Car il existe un autre pouvoir, obscur, prêt à tout pour l’empêcher de vivre et de grandir.
Nous sommes dans les années 1800, sur la terre de pionniers américains. Mais dans ce monde parallèle opèrent charmes et sortilèges, on y possède des « talents » à la dimension de pouvoirs et, les ombres de présences bienveillantes ou maléfiques rôdent dans la nature. Un récit magique et flamboyant où l’enjeu n’est rien moins que le destin du monde.
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Al refit un voyage jusqu’à la remise à l’extérieur de la forge et choisit le meilleur des vieux fourneaux ventrus hors d’usage que Conciliant avait achetés pour le fer. Porter un fourneau entier n’était pas une mince affaire, même pour un homme aussi costaud qu’un forgeron, mais la brouette ne pouvait évidemment pas résister à pareil chargement. Alvin le monta donc sur la colline à la force des bras. Il le laissa dehors pendant qu’il ramenait des pierres de l’ancien lit du ruisseau pour asseoir une fondation sous le plancher de la resserre, à l’emplacement qu’allait occuper le fourneau. Le plancher reposait sur des madriers courant dans le sens de la longueur à l’intérieur de la maisonnette, mais on n’avait pas posé de lattes au-dessus de la saignée où coulait autrefois le ruisseau – la resserre n’aurait pas valu grand-chose si on avait recouvert l’eau qui lui donnait sa fraîcheur. Bref, il réalisa une assise de pierres compacte sous un angle amont où le plancher était posé, mais à peu de distance au-dessus du sol, puis il boulonna de minces lames de feuillard sur les lattes pour les protéger du feu. Il hissa ensuite le fourneau en place et monta le tuyau jusqu’au trou qu’il avait pratiqué dans le toit.

Il donna un grattoir à Arthur Stuart et le chargea de décaper les murs intérieurs de la mousse morte. Elle s’enlevait facilement, mais surtout la tâche maintenait Arthur occupé ; il ne remarqua donc pas qu’Alvin réparait certains éléments du fourneau délabré qu’aucune main ordinaire n’aurait pu remettre en état. Le fourneau redevint comme neuf, toutes ses ferrures s’ajustaient parfaitement.

« J’ai faim, dit Arthur Stuart.

— Va voir Gertie, dis-y que j’travaille tard et que, si elle veut bien, elle te prépare d’quoi manger pour deux que tu ramèneras icitte, vu que tu m’donnes la main. »

Arthur Stuart partit en courant. Alvin savait qu’il transmettrait le message mot pour mot et avec sa voix à lui, Alvin ; Gertie éclaterait de rire et lui mettrait un bon dîner dans un panier. Probablement un si bon dîner qu’Arthur devrait s’arrêter trois ou quatre fois sur le chemin du retour pour se reposer, tant le panier serait lourd.

Pendant tout ce temps, Conciliant Smith n’avait même pas montré le bout de son nez.

Quand Arthur Stuart finit par revenir, Alvin se trouvait sur le toit, il mettait la dernière main à la cheminée et en profitait pour réparer quelques bardeaux. Le solin s’ajustait si étroitement que l’eau n’entrerait jamais dans la maison, il avait veillé à ça. Arthur Stuart, en dessous, attendait et regardait sans demander s’il pouvait commencer à manger ni même dans combien de temps Alvin allait redescendre ; ce n’était pas un gamin à gémir et à se plaindre. Lorsqu’Alvin eut terminé, il passa par-dessus le bord du toit, se suspendit à la saillie de l’égout puis se laissa tomber à terre.

« Du poulet froid, ça sera joliment bon après une chaude journée d’ouvrage », dit Arthur Stuart avec la même voix que Gertie Smith mais sur un ton haut perché d’enfant.

Alvin lui sourit et ouvrit le panier. Ils attaquèrent leur repas avec l’appétit de marins rationnés pendant la moitié d’un voyage, et en un rien de temps ils se retrouvèrent tous deux allongés sur le dos, le ventre plein, à lâcher un rot de-ci de-là en regardant les nuages blancs évoluer au-dessus d’eux comme du bétail placide qui brouterait le ciel.

Vers l’ouest, le soleil descendait à l’horizon maintenant. Il était vraiment temps d’arrêter pour la journée, mais ça n’enchantait pas Alvin. « Vaut mieux que tu t’en retournes à la maison, dit-il. P’t-être que si tu t’dépêches de ramener l’panier vide chez Gertie, tu seras rentré avant que ta m’man s’fâche contre toi.

— Tu fais quoi, toi ?

— J’ai des fenêtres à menuiser et à suspendre.

— Ben moi, j’ai des murailles à finir d’gratter », dit Arthur Stuart.

Alvin sourit, mais il savait aussi que pour le travail qu’il comptait effectuer sur les fenêtres, il ne voulait pas de témoin. Il n’avait pas vraiment l’intention de faire beaucoup de menuiserie et il ne laissait jamais personne le regarder quand il était évident qu’il se servait de son talent. « Asteure, c’est mieux qu’tu rentres chez toi », dit-il.

Arthur soupira.

« Tu m’as bien aidé, mais j’veux pas t’causer du tracas. »

À sa surprise, Arthur lui retourna ses propres paroles avec sa propre voix : « Tu m’as bien aidé, mais j’veux pas t’causer du tracas.

— J’rigole pas », fit Alvin.

Arthur Stuart se retourna, se mit debout et vint s’asseoir à califourchon sur le ventre d’Alvin – ce qu’il faisait souvent, mais cette fois Alvin ne trouvait pas ça très agréable, à cause du bon poulet et demi qui lui remplissait la panse.

« Allons, Arthur Stuart, dit-il.

— Je l’ai jamais dit à personne, pour l’oiseau rouge », fit Arthur Stuart.

À ces mots, un frisson parcourut Alvin. Il s’était plus ou moins imaginé qu’Arthur était trop jeune ce fameux jour, il y avait plus de trois ans de ça, pour même se rappeler qu’il s’était passé quoi que ce soit. Mais il aurait dû le savoir : qu’Arthur Stuart ne parle pas de quelque chose ne signifiait pas qu’il avait oublié. Arthur Stuart n’oubliait même pas une chenille rampant sur une feuille.

Si le gamin se souvenait de l’oiseau rouge, alors il se souvenait forcément de ce jour où l’hiver était venu en plein été, où le talent d’Alvin avait creusé un puits et nettoyé la roche de la terre sans le secours des mains. Et si Arthur Stuart n’ignorait rien du talent d’Alvin, alors à quoi bon chercher à biaiser et à le cacher ?

« Bon, ça va, dit Alvin. Aide-moi à monter les fenêtres. » Il faillit ajouter : « À condition d’raconter à personne c’que tu vas voir. » Mais Arthur Stuart avait déjà compris ça. Ce n’était qu’une des choses qu’Arthur Stuart comprenait.

Ils en eurent fini avant la tombée de la nuit. Alvin trancha dans les châssis avec ses doigts nus, façonna ce qui n’était que du bois cloué sur du bois jusqu’à obtenir des fenêtres en mesure de coulisser librement, de haut en bas. Il pratiqua de petits trous sur les côtés des châssis et tailla des chevilles de bois qui s’y adaptaient, pour que la fenêtre reste ouverte à la hauteur qu’on voulait. Évidemment, il ne tailla pas vraiment comme un homme ordinaire, vu que chaque coup de couteau enlevait un copeau en parfait arc de cercle. Six passages de lame en moyenne suffirent pour façonner chacune des chevilles.

Pendant ce temps, Arthur finissait de gratter ; puis ils balayèrent la maison, en se servant d’un vrai balai, bien sûr, mais Alvin s’aida de son talent, si bien que tout ce qu’il restait de sciure, de limaille de fer, de flocons de mousse et d’ancienne poussière disparut au dehors. La seule chose qu’ils ne firent pas, c’est recouvrir la bande de terre nue au milieu de la resserre, où jadis coulait le ruisseau. Il aurait fallu abattre un arbre pour obtenir des planches, et de toutes façons, Alvin commençait à s’effrayer un peu en voyant tout ce qu’il avait accompli et à quelle vitesse. Et si quelqu’un passait ce soir-même et s’apercevait que tout ce travail avait été réalisé en un seul long après-midi ? Ça donnerait lieu à des questions. À des suppositions.

« Dis à personne qu’on a fait tout ça en une journée », recommanda Alvin.

Arthur Stuart se contenta de sourire. Il avait perdu depuis peu une de ses dents de devant, et par le trou on voyait ses gencives roses. Roses comme celles d’un Blanc, songea Alvin. À l’intérieur de sa bouche il n’est pas différent d’un Blanc. Puis il lui vint une idée absurde : Dieu prenait tous les morts du monde pour les dépouiller et accrocher leurs carcasses comme des cochons chez le boucher, rien que la viande et les os suspendus par les talons, sans boyaux ni têtes, rien que la viande. Puis il demandait aux gens comme ceux du conseil d’école de Hatrack River de venir désigner où étaient les Noirs, les Rouges et les Blancs. Ils n’y arrivaient pas. Alors Dieu disait : « Pourquoi donc, bon sang, avez-vous décrété que tel et tel ne pouvaient pas aller à l’école avec tel autre et tel encore ? » Ils donnaient quoi, comme réponse ? Ensuite Dieu disait : « Vous autres, les humains, vous êtes tous faits de la même viande crue sous la peau. Mais je vais vous dire, le goût de votre viande ne me plaît pas. Je m’en vais jeter vos biftecks aux chiens. » Ah ça, c’était une idée si amusante qu’Alvin ne put s’empêcher de la raconter à Arthur Stuart, et le gamin se mit à rire aussi fort que lui. Seulement, une fois la rigolade passée, Alvin se souvint que personne n’avait peut-être appris à Arthur Stuart que sa maman avait voulu le faire entrer à l’école et que le conseil avait refusé. « Tu connais pourquoi j’dis ça ? » Arthur Stuart ne comprit pas la question, ou peut-être la comprit-il encore mieux qu’Alvin. En tout cas, il répondit : « Mouman compte que l’institutrice, elle va m’apprendre à lire et écrire icitte, dans la r’serre.

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