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L'apprenti [Prentice Alvin - fr]

Электронная книга - «L'apprenti [Prentice Alvin - fr]». Краткое содержание книги:

Au bord de la rivière Hatrack, près des forêts profondes où règne encore l’homme rouge, un enfant va naître en des circonstances tragiques. Un enfant au destin exceptionnel. Septième fils d’un septième fils, il détiendra, dit-on, les immenses pouvoirs d’un « Faiseur ! ». Si les forces du mal ne parviennent à le détruire. Car il existe un autre pouvoir, obscur, prêt à tout pour l’empêcher de vivre et de grandir.
Nous sommes dans les années 1800, sur la terre de pionniers américains. Mais dans ce monde parallèle opèrent charmes et sortilèges, on y possède des « talents » à la dimension de pouvoirs et, les ombres de présences bienveillantes ou maléfiques rôdent dans la nature. Un récit magique et flamboyant où l’enjeu n’est rien moins que le destin du monde.
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À la surprise d’Alvin, un sourire s’étira lentement sur la figure de son patron. « C’est donc ça, dit Conciliant. C’est ça. Tu m’étonneras toujours. J’comprends, asteure. Ton papa l’a dit quand t’es né : « C’est le septième fils d’un septième fils, un marcou. » Ton affaire avec les chevaux, ça, j’connaissais, pour sûr. Et c’que t’as fait pour trouver l’puits, comme un pénétrant, ça aussi je l’ai compris. Mais asteure…» Conciliant eut un large sourire. « V’là que j’te prenais pour un forgeron comme y en avait jamais eu, et durant tout c’temps-là tu jouais à l’alchimiste.

— Dame non, fit Alvin.

— Oh, j’tiendrai ma langue, dit le forgeron. Je l’répéterai à personne. » Mais il riait de son gros rire, et Alvin savait que Conciliant aurait beau ne pas le révéler ouvertement, il lâcherait quand même quelques allusions entre ici et l’Hio. Pourtant, ce n’était pas ce qui ennuyait le plus Alvin.

« M’sieur, fit-il, tout l’ouvrage que j’ai fait pour vous, je l’ai fait honnêtement, jusse avec mes bras et mon adresse. »

Conciliant hocha la tête d’un air entendu, comme s’il comprenait un sens caché dans les paroles d’Alvin. « J’vois, dit-il. Ton secret, il craint rien avec moi. Mais je l’ai toujours connu. J’ai toujours connu qu’tu pouvais pas être aussi bon forgeron que t’en avais l’air. »

Conciliant Smith ne se doutait pas qu’il était à deux doigts de la mort. Alvin n’avait pas l’âme d’un meurtrier ; l’envie de répandre le sang qui aurait pu le prendre l’avait quitté certain jour qu’il se trouvait dans la Butte-aux-huit-faces, presque sept ans plus tôt. Mais durant tout son apprentissage, jamais il n’avait entendu un seul mot de félicitation de la part de cet homme-là, rien que des griefs sur sa feignantise, sur son travail de mauvaise qualité ; en fait, Conciliant Smith avait toujours menti, il savait depuis toujours qu’Alvin était adroit. Maintenant qu’il avait la conviction qu’Alvin s’était servi d’un talent caché pour exécuter ses tâches de ferronnerie, il lui apprenait qu’il était en réalité un bon apprenti. Il le savait bien, Alvin, évidemment, qu’il était un forgeron né, mais ne se l’être jamais entendu dire lui faisait plus mal qu’il n’aurait cru. Son patron ignorait-il tout ce qu’un mot aurait représenté, même une demi-heure plus tôt, un simple mot comme : « Tu connais ton affaire, mon gars », ou : « T’as l’coup d’main pour ce genre d’ouvrage » ? Mais Conciliant n’avait pu s’y résoudre, il avait fallu qu’il mente et prétende qu’Alvin n’avait aucune compétence pour la forge, jusqu’à maintenant, quand il croyait vraiment qu’il n’en avait pas en définitive.

Alvin avait envie de tendre les mains et de lui prendre la tête pour la lui cogner contre l’enclume, la lui cogner si fort que la vérité lui entrerait dans le crâne jusqu’au cerveau. Je n’ai jamais employé mon talent de Faiseur à la forge, pas depuis que je suis assez fort pour travailler avec mes bras et mon savoir-faire, alors épargne-moi ces sourires suffisants, comme si je n’étais qu’un tricheur et pas un vrai forgeron. Et puis, même si je m’étais servi de mon art de Faiseur, crois-tu que c’est facile pour autant ? Crois-tu que je n’ai pas payé le prix pour ça aussi ?

Toute la fureur accumulée d’Alvin, toutes ses années d’esclavage, de rage devant l’injustice de son patron, de dissimulation et de fausses apparences, tout son désir éperdu d’apprendre quoi faire de sa vie sans avoir personne au monde à qui le demander, tout ça brûlait en lui plus fort que le feu de la forge. Ce n’était plus une envie de courir qui le démangeait et le picotait intérieurement. Non, c’était l’envie de céder à la violence, d’effacer ce sourire sur la figure de Conciliant Smith, de l’écraser définitivement contre la bigorne de l’enclume.

Mais sans savoir comment, Alvin retint ses gestes et ses paroles, aussi immobile qu’un animal cherchant à se rendre invisible et qui n’aspire qu’à se trouver ailleurs. Et dans cette immobilité, il entendit le chant vert tout autour de lui et il laissa la vie de la forêt le pénétrer, emplir son cœur, lui apporter la paix. Le chant vert n’était pas aussi puissant qu’autrefois, plus à l’ouest, en des temps plus sauvages, quand l’homme rouge chantait encore avec la musique des bois. Il était faible et parfois presque étouffé par le bruit discordant de la vie du village ou les timbres monocordes des champs bien entretenus. Mais Alvin le retrouvait quand même à volonté pour chanter en silence avec lui, le laisser ravir son cœur et le calmer.

Conciliant Smith savait-il qu’il venait de frôler la mort ? Car il ne faisait sûrement pas le poids à la lutte contre Alvin, si jeune, si grand et animé d’une rage aussi terrible que justifiée. Que le forgeron l’ait ou non senti, son sourire s’évanouit de son visage et il hocha solennellement la tête. « J’respecterai tout c’que j’ai dit là-haut, quand Horace s’est acharné sur moi. J’connais que tu l’as sûrement poussé à ça, mais j’suis un homme honnête, alors j’te pardonne, tant que tu continueras d’faire ta part d’ouvrage icitte, jusqu’à la fin de ton contrat. »

Que Conciliant l’accuse d’avoir conspiré avec Horace aurait dû accroître la colère d’Alvin, mais il baignait désormais dans le chant vert, c’est tout juste s’il se trouvait encore dans la forgerie. Il était dans une sorte de transe qu’il avait découverte en courant avec les Rouges de Ta-Kumsaw, quand on oublie qui et où l’on est, que le corps ressemble à une créature lointaine galopant entre les arbres.

Conciliant attendait une réponse mais elle ne venait pas. Il se contenta d’opiner du chef d’un air entendu et se retourna pour partir. « J’ai de l’ouvrage au village, dit-il. T’as qu’à travailler. » Arrivé devant la large porte, il s’arrêta et fit demi-tour pour revenir dans la forge. « Pendant qu’tu y es, tu pourrais réparer les aut’ fourneaux cassés d’la remise. » Puis il s’en alla.

Alvin resta longtemps à la même place, sans bouger, à peine conscient d’avoir un corps qu’il pouvait mouvoir. Ce n’est qu’en plein midi qu’il revint à lui et fit un pas. Une paix totale régnait dans son cœur, il n’y restait plus une once de fureur. En y réfléchissant, il aurait probablement su que la colère allait forcément revenir, qu’il était davantage calmé que guéri. Mais qu’il soit calmé suffisait pour l’instant, ça ferait l’affaire. Son contrat prendrait fin au printemps, et il quitterait alors ce pays, enfin libre.

Une chose, pourtant. Pas un seul moment il n’envisagea de faire ce que lui avait demandé le forgeron : réparer les autres fourneaux hors d’usage. Quant à Conciliant, il n’en reparlerait jamais lui non plus. Le talent d’Alvin n’avait aucun rapport avec son apprentissage, et Conciliant Smith aurait dû savoir ça, au fond de lui, il aurait dû savoir qu’il n’avait pas le droit de dire au jeune Al à quoi employer son talent de Faiseur.

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