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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Ah bon ? fit-elle.

– Oui, je t’aime. Il fallait que tu le saches.

– Je n’aurais pas cru… C’est drôle, Nelly me l’avait dit, il y a longtemps.

– Est-ce que tu veux venir avec moi ?

– Où ça, Joseph ?

– Je te l’ai dit, je rentre en Tchécoslovaquie. Christine, est-ce que tu veux devenir ma femme ?

– Quoi ?

– Est-ce que tu veux m’épouser ?

Elle ne répondit rien. Elle voyait bien que ce n’était pas de la rigolade, il avait l’air sérieux et mie de pain d’un homme qui demande une femme en mariage. Si elle serrait les dents, ce n’était ni de la colère ni de la moquerie mais elle sentait un tremblement au fond de son estomac et un rire nerveux, presque mécanique, l’envahir, et elle ne voulait surtout pas rire.

– Si tu préfères, on n’est pas obligés de se marier, ça dépend de tes idées de maintenant, moi ce que je veux, c’est qu’on vive ensemble.

– Tu me prends au dépourvu. Je ne m’attendais pas du tout à ça.

– Je comprends. Tu veux qu’on en parle ?

– Je préfère réfléchir. Tu ne pars pas tout de suite ?

– Dans une semaine.

– Laisse-moi du temps. Il faut que je fasse le point, que je me pose des questions sur ma vie. Tu es sûr de toi ?

– Et comment !

Elle hocha la tête, lui adressa un sourire et ferma la porte.

Joseph retourna à son appartement, assez content de lui. Il faut toujours analyser une situation sentimentale avec de la distance, ne pas s’emballer, se répétait-il, elle ne lui avait pas dit non, c’était le principal, il pouvait encore croire à sa bonne étoile. Sa réaction, la tonalité de sa voix, ses questions montraient que cette hypothèse ne lui paraissait ni invraisemblable ni farfelue. Bien sûr, elle n’avait pas dit oui non plus, elle ne lui avait pas sauté au cou en criant « Youpi ! » Il ne se faisait pas d’illusions, elle ne débordait pas d’amour pour lui, de la sympathie assurément, de l’amitié aussi, il savait qui occupait ses pensées mais, pensait-il, couché dans son lit, soulagé d’une sorte de poids, tout avait changé.

Combien de temps faut-il pour réfléchir ? Pourquoi est-ce aussi long ? se demanda cent fois Joseph au cours de cette semaine interminable où il prépara son départ. Les jours passaient et il n’avait aucune nouvelle de Christine. Il essayait de se mettre à sa place (mais ce n’était pas facile). Lui, il aurait accepté tout de suite. Il devait faire un véritable effort pour ne pas se précipiter chez elle, il tournait dans le quartier dans l’espoir de la croiser, passa à plusieurs reprises devant l’entrée de son immeuble, il ne la vit pas. Son humeur s’assombrissait. « Elle ne veut pas me dire non, elle a dû trouver ma proposition tellement saugrenue qu’elle ne mérite qu’un silence apitoyé. »

Pas bon signe.

Sergent offrit un grand pot d’adieu pour son départ, ce n’était pas l’usage à l’Institut de faire des fêtes et des mondanités, de recevoir autorités et notables, mais il voulait, comme il l’exprima dans son beau discours, lui manifester publiquement son estime et l’espoir qu’il reviendrait bientôt dans ce pays où il n’avait que des amis, ce pays auquel il avait tant donné et où il avait encore tant à faire.

– Merci beaucoup, monsieur le Directeur, mais il ne faut pas y compter, répondit Joseph de façon laconique.

À plusieurs reprises, il avait pensé convier Christine à cette soirée, pour lui montrer de quelle considération il jouissait et à qui elle pouvait unir sa vie, mais il y avait renoncé. Il le regrettait amèrement.

« J’aurais dû essayer. Elle aurait changé d’avis. »

Le personnel et les invités mirent sa réserve sur le compte de l’émotion, en vérité Joseph était sombre, presque désespéré, il réalisait à quel point sa demande était vouée à l’échec, plus il y pensait, plus il se trouvait ridicule, cette femme l’avait regardé uniquement parce qu’il était le meilleur ami de son amoureux, jamais il n’y avait eu le moindre doute, ou peut-être cette fois unique, il y avait longtemps, quand sur la piste de Padovani ils avaient dansé Volver, ce tango vénéneux, il avait senti son corps se raidir, frémir, se relâcher, cette pression légèrement plus forte, à peine discernable, sa peau caressait la sienne, son souffle retenu. Son épaule appuyait un peu, la jambe aussi, se souvenait-elle encore de ces trois minutes d’abandon ? Elle ne pouvait pas ne pas l’avoir remarqué. Par la suite, elle avait toujours refusé ses invitations. Maintenant, il avait hâte de quitter cette ville et surtout de tout oublier.

Joseph avait acheté deux grandes et solides valises. Il passa son après-midi à y transférer le contenu des cinq moyennes, il voulait voyager sans encombre. Il avait fait le tri dans ses affaires, ne gardant que ce qui lui serait utile dans les brumes du Nord. Un brocanteur lui avait proposé un mauvais prix pour le reste. De son séjour algérien, il rapporterait quelques vêtements et l’intégrale, patiemment reconstituée, de Gardel.

Il hésitait à laisser ses autres microsillons quand, vers 18 heures, on sonna à sa porte. Il ouvrit et resta interdit, la bouche ouverte.

– Ça va ? demanda Christine d’une voix inquiète.

– C’est que je ne m’attendais pas… Tu veux entrer ?

– Non, j’ai plein de choses à faire. C’est à quelle heure le départ demain ?

– À midi.

Elle jeta un œil sur le côté et découvrit les piles de livres et de vêtements entassés.

– Tu emportes tout ça ?

– Ça, c’est ce que je laisse, j’ai réussi à mettre l’essentiel dans deux valises.

– Moi, je n’y arrive pas.

– Ah bon, je m’en doutais.

– J’ai beaucoup d’affaires, de robes auxquelles je tiens, une montagne de livres que je ne peux pas abandonner, c’est toute ma vie, tu comprends ?

– Tu acceptes ? Tu viens avec moi ?

Elle fit oui de la tête.

– Tu es sûre de toi ?

– Oh oui. Il faut que je te dise, Joseph, je suis très heureuse. Je te remercie de ta proposition, c’est comme une lumière qui vient de s’allumer dans ma vie, une bouffée d’air frais, je crois que nous deux, c’est possible. On a bien le droit à une deuxième chance, non ? Mon problème, c’est qu’avec tout ce que je dois emporter, je ne sais pas comment faire.

– J’ai deux valises, si tu veux.

– Ce serait l’idéal.

Joseph sentit des ondes monter de ses jambes, traverser son corps de bas en haut. Il avait envie de hurler, de libérer l’énergie primale qui le secouait, mais il se retint, serra les lèvres et lui offrit un sourire crispé.

Oui c’est vrai, Christine avait beaucoup hésité. Au cours de la semaine, elle avait changé d’avis à plusieurs reprises mais jamais pour refuser la proposition de Joseph, uniquement pour déterminer la raison majeure qui la poussait à accepter.

Peut-être avait-elle eu cette angoisse archaïque, à la moitié de sa vie, de se retrouver seule et de vieillir sans une épaule amie sur laquelle s’appuyer. Ou bien elle s’était dit que c’était une occasion inespérée. Elle avait déjà rejeté Maurice à deux reprises, cela ne lui avait pas réussi. Elle n’était pas amoureuse de Joseph mais il n’était pas désagréable, au contraire, c’était un bel homme, elle avait vu les regards brillants des femmes qui le suivaient sur la piste, avait souvent entendu des observations flatteuses à son sujet. Il dansait merveilleusement, aimait rire, sortir et s’amuser, s’intéressait au théâtre, au cinéma et à la littérature, Mathé l’estimait vraiment (c’était un critère) et leurs idées politiques étaient assez proches. Il était assurément bien plus intelligent et cultivé que Maurice, infiniment moins macho aussi, mais ce critère, curieusement, n’avait pas joué dans sa décision.

Avait-elle pensé qu’il valait mieux tenir que courir ? À trente-quatre ans elle ne pouvait plus se montrer exigeante, c’était aussi l’opportunité de quitter ce pays maudit où elle avait tant souffert. Ou, en interrogeant son cœur, avait-elle senti pour lui ce tremblement qui signale que celui-là, sait-on jamais, est peut-être le bon numéro, comme ces graines insignifiantes qu’on plante sans trop savoir ce qui en sortira ? Et puis, se répétait-elle comme pour s’en convaincre, la sagesse populaire n’affirme-t-elle pas que les meilleurs mariages sont fondés sur l’estime et la confiance, que bonheur et amour sont deux choses fondamentalement différentes, certainement antinomiques, et qu’on a arrêté de compter les imbéciles de son espèce qui les ont confondus ?

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