Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
C’est derrière cet immeuble inhabité que se dissimulait le Local. Il occupait un bâtiment séparé, d’un étage, situé dans une seconde cour et invisible de la rue ; on y accédait par le passage voûté qui traversait de part en part l’ancienne fonderie. Le rez-de-chaussée du bâtiment était en anciennes remises. Monier, l’homme à tout faire, y habitait. L’étage comprenait quatre pièces en enfilade, desservies par un couloir obscur. Celle du fond — un étroit cabinet — était, grâce à Alfreda, devenue quelque chose comme le bureau personnel du Pilote. Les trois autres, assez spacieuses, servaient de lieux de réunion. Dans chacune s’alignaient une douzaine de chaises, des bancs, quelques tables où l’on pouvait consulter des journaux et des revues ; car on trouvait au Local, non seulement toute la presse socialiste d’Europe, mais aussi la plupart de ces intermittents périodiques révolutionnaires, qui publiaient parfois coup sur coup plusieurs numéros de propagande, puis subissaient des éclipses de six mois ou de deux ans, parce que leurs caisses étaient vides ou leurs rédacteurs emprisonnés.
Dès que Jacques eut franchi le passage voûté, et qu’il eut pénétré dans l’arrière-cour, la rumeur des discussions qui s’échappait par les fenêtres ouvertes de l’étage l’avertit qu’il y avait du monde, aujourd’hui, à la Parlote.
Au bas de l’escalier, trois hommes causaient avec animation, en une langue qui n’était ni l’espagnol ni l’italien. C’était trois espérantistes convaincus. L’un d’eux, Charpentier, professeur à Lausanne, venu ce jour-là pour entendre la conférence de Janotte, dirigeait une revue assez répandue dans les milieux révolutionnaires : l’Espérantiste du Léman. Il ne manquait pas une occasion d’affirmer qu’un des premiers besoins du monde international était un dialecte universel ; que l’adoption de l’espéranto, commun auxiliaire de toutes les langues nationales, faciliterait entre les hommes les échanges spirituels et matériels ; et il aimait à s’appuyer sur l’auguste autorité de Descartes, qui, dans une lettre privée, avait très précisément émis le vœu d’une langue universelle, fort aysée à apprendre, à prononcer et à escrire et, ce qui est le principal, qui ayderoit du jugement…
Jacques serra la main des trois hommes et gravit les marches.
À quatre pattes sur le palier, Monier remettait en ordre une collection du Vorwärts. De sa profession, il était garçon de café. À vrai dire, bien qu’il portât, en toute saison et à toute heure, un gilet échancré sur un plastron de celluloïd, il travaillait rarement de son métier : il se contentait, tous les mois, de faire, dans une brasserie, une semaine d’extra, qui lui assurait des loisirs, pendant lesquels il se consacrait exclusivement « à la Révolution ». Il s’employait à toutes les tâches avec une égale ardeur : au ménage, aux courses, à la polycopie, au classement des périodiques.
Dans la pièce d’entrée, dont la porte était grande ouverte sur l’escalier, Alfreda et Paterson causaient, seuls, debout près de la fenêtre. Avec l’Anglais — Jacques en avait déjà fait la remarque — la jeune femme renonçait volontiers à son rôle d’assistante muette ; elle paraissait retrouver auprès de lui une personnalité que, par timidité peut-être, elle dissimulait ailleurs. Alfreda portait sous son bras la serviette de Meynestrel, et tenait à la main une brochure dont elle lisait, à mi-voix, un passage à Paterson, qui, la pipe au bec, écoutait distraitement. Il examinait le visage penché, la frange noire, l’ombre que les cils allongeaient sur la joue, l’extraordinaire éclat de ce teint mat, et sans doute songeait-il : « Peindre cette chair… » Ils ne s’aperçurent, ni l’un ni l’autre, que Jacques passait devant eux.
Dans la seconde pièce, les habitués étaient nombreux. Près de la porte, le père Boissonis était assis, le ventre sur les cuisses. Autour de lui, Mithœrg, Guérin et Charchowsky, le bouquiniste, se tenaient debout.
Boissonis serra la main de Jacques, sans s’interrompre :
— « Mais… mais !… Qu’est-ce que cela prouve ? Toujours la même chose : insuffisance de dynamisme insurrectionnel… Pourquoi ? Déficience de pensée ! » Il rejeta le buste en arrière et sourit, une main sur chaque genou.
Tous les jours, il arrivait dans les premiers. Il adorait la discussion. C’était un Français, un ancien professeur de sciences naturelles à la Faculté de Bordeaux, que ses études d’anthropologie avaient amené à l’anthropo-sociologie ; la hardiesse de son enseignement avait fini par le rendre suspect à l’Université, et il était venu se fixer à Genève. Il présentait ceci d’étrange qu’il avait la tête volumineuse et le visage tout petit. Un large front dégarni, d’amples bajoues, plusieurs mentons superposés, constituaient autour de sa physionomie une zone de viande superflue, au centre de laquelle, en un espace restreint, les traits de la figure, se trouvaient rassemblés : deux yeux pétillants, chargés de malice et de bonté ; un nez court, aux narines ouvertes, flaireur et vorace ; des lèvres charnues, constamment prêtes à sourire. Toute la vie du gros homme semblait concentrée dans ce minuscule masque vivant, perdu comme une oasis dans ce désert de graisse exsangue.
— « Je l’ai dit, je le répète », continua-t-il en passant avec gourmandise la langue sur ses lèvres, « la lutte, c’est d’abord sur le front philosophique qu’il faut la porter ! »
Mithœrg roulait des yeux désapprobateurs derrière ses lunettes. Il secoua sa tête hérissée :
— « Action et pensée doivent rester conjointes ! »
— « Voyez ce qui s’est passé en Allemagne, au XIXe siècle… », commença Charchowsky.
Le père Boissonis tapotait ses cuisses :
— « Mais… justement ! » fit-il, riant déjà du plaisir d’avoir raison. « Prenons l’exemple des Allemands… »
Jacques savait d’avance tout ce qu’ils allaient dire ; seule variait la disposition des objections et des arguments comme celle des pions sur un échiquier.
Au centre de la pièce, debout, Zelawsky, Périnet, Saffrio et Skada formaient un quatuor animé. Jacques s’approcha d’eux.
— « Tout s’enchaîne, tout se tient si bien dans le système capitaliste ! » déclarait Zelawsky, un Russe à longues moustaches couleur de chanvre.
— « C’est pour zela qu’il suffit d’attendre, mon cher Sergueï Pavlovitch », murmura le juif Skada, en détachant ses mots avec une douceur obstinée. « L’écroulement du monde bourgeois se fera de lui-même… »
Skada était un Israélite d’Asie Mineure, d’une cinquantaine d’années. Très myope, il portait sur un nez busqué, olivâtre, des lunettes dont les verres étaient épais comme des lentilles de télescope. Il était laid : des cheveux crépus, courts et collés sur un crâne ovoïde ; d’énormes oreilles ; mais un regard chaud, pensif, et d’une tendresse inépuisable. Il menait une existence d’ascète. Meynestrel appelait Skada : « le méditatif Asiate ».
— « Comment va ? » fit une voix de basse profonde, tandis qu’une main de portefaix s’abattait sur l’épaule de Jacques. « Chodement, hé ? »
Quilleuf venait d’entrer. Il fit le tour des groupes, distribuant ses bourrades et ses poignées de main : « Comment va ? » Il n’attendait jamais le traditionnel : « Et toi ? » Hiver comme été, il répondait d’avance : « Chodement, hé ? » (Pour qu’il songeât à modifier la formule, il fallait au moins de la neige dans les rues.)