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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Sans le cheval, l’homme n’est pas un homme.

Il finit par s’assoupir devant son verre de vodka. Georges cracha son mépris, se leva et monta dans sa chambre pour expérimenter le rasoir mécanique.

Serge et Boris se couchèrent tard. Boris avait mal au ventre parce qu’il avait trop bu de chocolat. Et Serge ne voulait plus s’endormir, car une fillette lui avait dit qu’il récitait les vers mieux que les « acteurs au théâtre ». « Je serai acteur », songea-t-il. Puis, l’idée lui vint que la fête était terminée, les cadeaux distribués, le père Noël parti jusqu’à l’année prochaine, et des larmes lui brouillèrent les yeux. Là-haut, les grandes personnes s’amusaient toujours. On entendait les sons lointains du piano. Quelqu’un chantait. Mlle Fromont vint, sur la pointe des pieds, chercher un châle qu’elle avait oublié dans la chambre.

— Vous ne dormez pas ? dit-elle en se penchant sur le lit de Serge.

Elle tenait un volume de Victor Hugo sous le bras et sentait fort le champagne. Elle sortit en murmurant :

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !

Serge l’entendit trébucher devant la porte. Plus tard, il y eut une galopade effrénée dans le couloir. Le valet de chambre poursuivait une soubrette essoufflée. Elle piaillait, elle riait sottement. Marfa Antipovna grogna derrière la cloison :

— Silence, les enfants ont besoin de repos !

Le silence vint. La journée était finie.

CHAPITRE VII

Après les fêtes de la bénédiction des eaux, Marie Ossipovna ayant accordé un dimanche de liberté à sa demoiselle de compagnie, Volodia s’empressa de décommander les obligations qu’il avait acceptées pour la journée et offrit à Svétlana de la suivre partout où elle voudrait le conduire. Ils s’étaient donné rendez-vous, dès le matin, dans le square de l’église, et Svétlana hésitait à exprimer le projet qui lui tenait au cœur.

— Parlez donc, dit Volodia. Mon temps vous appartient.

Elle rougit et secoua la tête :

— Je n’ose pas… Ce que j’ai à faire n’est guère distrayant pour un homme comme vous…

— Qu’entendez-vous par un homme comme moi ? demanda Volodia en riant.

— Un homme… Un monsieur qui est habitué à s’amuser dans les salons, dans les théâtres… Je voulais rendre visite à mère Alexandrine, au couvent… Elle a toujours été si bonne envers moi, même après la mort de ma tante. Elle me soutenait contre la nouvelle mère supérieure… Ce serait péché de ne pas profiter de cette journée libre pour aller lui dire bonjour…

— Eh bien, dit Volodia, allons voir mère Alexandrine et apportons-lui quelques présents…

— Mais vous ne pouvez pas entrer avec moi.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Ce ne serait pas bien. Personne ne vous connaît là-bas…

— Laissez-moi faire, dit Volodia.

— Vous ne préférez pas que j’aille seule et je vous retrouverai ici même, cet après-midi…

— Nous avons si peu l’occasion de nous voir !

— Je vous assure que ce serait mieux, dit Svétlana avec une moue peureuse.

Mais Volodia se frottait les mains, ravi de sa décision. Ils passèrent acheter des raisins de Corinthe, des oranges et des bonbons « Montpensier » à l’intention de mère Alexandrine, et louèrent un traîneau pour se rendre au couvent situé dans les environs immédiats de Moscou.

La journée était belle, bleue et froide. Un soleil rouge pendait au milieu du ciel. Des reflets de nacre jouaient sur la neige. Au sommet d’une colline farineuse, le couvent dressait ses murailles roses, ses dômes verts, ses croix d’or poudrées à frimas. Les grilles étaient ouvertes. Sous un auvent de tôle, une vieille petite nonne, toute bossue, toute ridée, se tenait assise derrière sa table et égrenait son chapelet entre ses doigts noueux. Devant elle, il y avait une soucoupe d’étain pleine de kopecks, des images de saints empilées et nouées avec un élastique et quelques croix de bois. Dès que Svétlana se fut approchée d’elle, la religieuse poussa un cri et les rides se mirent à danser drôlement sur son visage.

— Svétlana ! Ma petite colombe ! Nous nous languissions de toi ! Es-tu heureuse, ma fillette ? C’est mère Alexandrine que tu voudrais voir au moins ?

— Oui, dit Svétlana. Nous venions voir mère Alexandrine.

Elle paraissait gênée et baissait les paupières. La vieille regarda Volodia avec sévérité :

— Vous aussi, vous voulez voir mère Alexandrine, monsieur ?

Volodia s’inclina d’une manière galante et dit :

— C’est pour un don que je désirais faire à la communauté.

À ces mots, Svétlana devint très pâle et tourna vers Volodia un visage étonné, douloureux. Il ne lui avait jamais parlé de cette intention. S’agissait-il d’une supercherie ou d’un geste généreux préparé en secret ? Péniblement, elle essayait de déchiffrer la figure de son compagnon, mais Volodia demeurait impassible, correct. Cependant, la nonne s’agitait derrière sa table :

— Dans ce cas, que Dieu vous bénisse, monsieur… Je vais sonner pour qu’on vous conduise…

Elle tira sur un cordon, et une clochette tinta, très loin, avertissant la sœur portière que des étrangers attendaient à la grille du jardin.

La sœur portière, rose et potelée, vint à la rencontre des visiteurs et les pria de la suivre. Elle marchait devant, et la neige grinçait sous son pas lourd et plat.

— Vous paraissez fâchée, dit Volodia en prenant la main de Svétlana. Pourtant, il ne s’agit pas d’un subterfuge. J’avais depuis longtemps le désir de consacrer quelque argent à une œuvre pie. Je l’ai déjà fait pour… pour de nombreuses confréries… Vous pourriez demander…

Elle leva sur lui ses yeux gris candides, et il eut honte de son mensonge.

— Alors, c’est très bien, dit-elle, en lui serrant la main.

Rassuré, il poussa un soupir et s’intéressa au paysage.

Dans le jardin déformé, arrondi par la neige, régnait un silence de méditation. Quelques nonnes noires glissaient dans les allées. Elles saluèrent les visiteurs. L’une d’elles reconnut Svétlana et lui sourit avec bienveillance.

— C’est sœur Euphrasie, dit Svétlana.

Sœur Euphrasie s’éloigna en se dandinant comme une mouche dans une flaque de lait. Contournant la chapelle, la sœur portière pénétra dans un bâtiment long et bas, aux fenêtres grillagées. Dans le couloir dallé, Volodia respirait une odeur d’encens et de confitures. On entendait chanter, tout au fond. La religieuse frappa timidement à une porte de bois brun. Une voix enrouée demanda :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des visites pour vous, mère Alexandrine, répondit la sœur.

Et elle poussa la porte qui s’entrebâilla en grinçant. Volodia découvrit une pièce carrée, au plafond voûté, aux murs badigeonnés de couleur lie-de-vin. Une frise d’abeilles jaunes encadrait la fenêtre, profondément encaissée et garnie de barreaux. Des carpettes de corde étaient jetées sur le dallage. Une couchette tendue d’une couverture bise, une table, des chaises en bois blanc meublaient la cellule de mère Alexandrine. Dans l’angle le plus éloigné, se haussait une panoplie d’icônes. Volodia se tourna vers les saintes images et se signa gravement. Mère Alexandrine était assise derrière son bureau encombré de livres à couvertures noires. Elle avait un visage tout petit, à la peau fripée comme du papier de soie. Des lunettes à monture d’argent lui faisaient un regard très doux, rond et vague. En apercevant Svétlana, elle tenta de se lever, retomba dans son fauteuil et gémit :

— Oh ! je me fais si lourde !

Svétlana s’élança vers elle, et la vieille lui ouvrit les bras, l’embrassa sur les deux joues, lui tirailla l’oreille en riant :

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