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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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A chacun son soliloque. Ma mère pérore toujours, aigre-douce. Elle récite des litanies d'aphorismes, empruntés au répertoire de mon père. Jamais je ne l'ai vue si prolixe et pourtant si peu convaincante. Elle s'acharne à me persuader de ma misère, de mon ingratitude, de mon indignité. Elle qui ne se justifiait jamais, a-t-elle besoin de se légitimer ? Tout ceci ressemble à une pâteuse explication de vote. S'agit-il de m'atteindre ? Si les mots sont les seules armes dont elle dispose encore, comme ils furent les seules armes de M. Rezeau durant sa vie, je ne puis qu'en sourire : le mort a enfin conquis sa veuve. Il y a quelque chose de désespéré dans cet assaut verbal, quelque chose de stupide comme la Tentation sur la Montagne. Chère vieille Folcoche ! Tu aurais pu me faire beaucoup plus de mal. Il fallait me laisser entendre que ton choix aurait pu être différent. Ne sais-tu donc pas que j'eusse fait un merveilleux bâtard, un vrai Cropette, au lieu et place de ce sous-lieutenant qui t'exploite et qui ne t'aime pas ?… Moi, je t'aurais mise dans le coup, je t'aurais fait oublier que nous appartenions à deux races : celle de l'homme imposé et celle de l'homme perdu ; je serais arrivé à te rendre mère de tous les autres, une mère sans choix, une mère, quoi ! Je me vante certainement. Mais cette vantardise ne vaut-elle pas mieux, maman, que votre conclusion, jetée d'une voix qui se veut sarcastique, qui croit tirer la flèche du Parthe et ne lance qu'un boomerang, déjà revenue sur vous :

— Sois ce que tu prétends être si ça te chante. Après tout, on n'est jamais trahi que par soi-même.

Sur ce, elle est partie, trahie par elle-même. Elle est partie, son sac à main vide serré contre un cœur vide. Sur le pas de la porte, elle s'est retournée, crochue, tassée, fébrile, presque tremblante, et elle a enfin daigné regarder cette jeune femme qui la dominait de toute sa jeunesse et de tout son enfant, hissé contre son épaule. Rien ne pouvait la redresser à cette hauteur et surtout pas ce qui l'a soutenue durant vingt ans. Je n'oublierai pas ce regard, rongé jusqu'au nerf, cachant sa détresse sous l'écroulement de la paupière, ni ce suprême effort qui lui a permis de se jeter dans l'escalier et de ricaner derrière la porte qu'elle venait de claquer.

Par la fenêtre, je la vois s'éloigner, sinueuse, incertaine. Vue de haut, elle donne l'impression de ramper au fond de la rue étroite, interminable comme le sera sa vieillesse. Les deux plumes noires de son chapeau ressemblent vaguement aux appendices de la vipère cornue… Mais que dis-je ? Ce symbole est désuet. Va, je n'ai plus besoin de ta race naïve, cher serpent ! Un anneau me suffit qui ne doit plus rien aux tiens. J'étreins mieux ce que tu n'étreins pas. Ma force me vient d'ailleurs : je n'en suis pas possédé, c'est moi qui la possède. Ma force est là, saine, simplette : une grosse fève d'Epiphanie et une souveraine en tablier qui boit mon sourire avec tant de soif que j'ai envie de crier : la reine boit ! La reine boit !

Je sais, cette force n'est pas sans failles et je prévois des jours où j'aurai des absences. Pas des absences de mémoire. Des absences d'oubli. Une voix, qui a ce travers, me soufflera : « A quoi penses-tu ? » et je ne répondrai pas. Mais si, malgré moi, je t'évoque, ô ma jeunesse, je ne t'invoquerai plus. Tu ne t'effaces pas, tu t'estompes comme cette femme qui n'est plus qu'un point noir au bout de la rue, qui lutte contre une rafale et qui semble emporter l'hiver avec elle.

Villenauxe,
décembre 1949-août 1950.
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