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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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Que Fred disparaisse ! Que Marcel essaie de prolonger, en apparence, la moribonde espèce Rezeau ! Il m'appartient de retourner à l'espèce naturelle, à l'homo communis. Ce faisant, je ne crois pas te nuire, ô mon fils ! L'avenir est à la grande cause des petites gens. Tu seras ce que tu vaudras. Tu ne souffriras pas de cette mentalité qui permet de transformer les moyens en mérites, la fortune en dignité, les idées en dogmes, la culture en excellence. N'ayant pas l'habitude des privilèges, tu n'en auras pas le goût. Tu n'approuveras peut-être même pas ton père qui s'est mis dans une telle situation que les détruire lui paraisse une revanche à prendre, beaucoup plus qu'une justice à rendre…

— Tu n'es pas devenu plus loquace, mon garçon !

Mme Rezeau sirote toujours son chocolat : d'autorité, elle s'en est versé une seconde tasse. Je crois savoir pourquoi elle est restée. Elle a repris de l'aplomb, elle veut me rendre la monnaie de ma pièce. Ce qui reste de Folcoche en elle ne lui permet pas de s'éloigner sans avoir un peu sifflé, un peu griffé. Cependant, ne faisons pas de jugement téméraire : Mme Rezeau veut peut-être satisfaire une dernière curiosité, avant de se retirer dans sa vieillesse et son indifférence. Si le gosse ne dort pas, je pourrai tenter une expérience. Moi aussi, j'ai mes curiosités.

— Qu'attendez-vous pour me montrer ce mioche ? fait soudain une voix détachée qui résonne dans le fond de la tasse vide.

Nous sommes devancés ! Défendons-nous contre cette tardive bouffée de chaleur. Mme Rezeau a dit : « Qu'attendez-vous ? » Ce pluriel accepte-t-il la midinette ? Rien pourtant ne l'indique : elle ne lui a toujours pas adressé la parole, elle ne l'a même pas regardée, et quand Monique lui servait son chocolat, tout à l'heure, j'ai bien remarqué ce geste de la main, cet « assez » réservé aux domestiques. Le « qu'attendez-vous » collectif entend me ravaler au même niveau. Cette grand'mère réclame son petit-fils de la même manière qu'elle se ferait amener le petit-dernier d'une de ses fermières.

Monique, qui a poussé la porte de communication, revient très vite, portant haut ce tuyau de laine, d'où émerge une tête ronde, bouffie de sommeil. On dirait une énorme fève pour gâteau des Rois. Mme Rezeau fait la grimace. Je suis fixé maintenant : elle ne le prendra pas, ne l'embrassera pas (j'aime autant cela : les baisers de pacotille sont plus ou moins des baisers de Judas). Elle murmure, amène et amère à la fois :

— Il te ressemble. Ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux.

Que voulez-vous, ma mère ! Nous-mêmes, nous nous ressemblons tellement. Il vaut encore mieux ressembler à son père que de ne pas lui ressembler du tout. Je ne vous le dirai pas, pour ne pas froisser ma femme qui respecte la filasse qui vous sert de cheveux blancs. Mais vous me devinez, bien que nous ayons perdu l'habitude de nous comprendre à demi-regard… Dépêchez-vous d'ajouter, pour qualifier l'attitude de cet enfant qui se met à brailler devant votre chapeau, cet épouvantail :

— Et il a ton caractère, avec ça !

Vous me faites bien plaisir, savez-vous, si vous croyez m'atteindre ! Décidément, vous avez oublié l'art de décocher le trait à l'endroit sensible (ou mes endroits sensibles ne sont plus les mêmes). Vous devez vous en douter devant notre souriant silence, puisque vous rectifiez votre tir.

— J'espère que vous pourrez l'élever décemment. Si j'en juge par ton intérieur, tu ne dois pas gagner lourd.

Le regard vert voltige de meuble en meuble, en palpe le bois blanc, s'accroche à la suspension, simple disque de verre, longe les murs tapissés de papier trop mince et finit par retomber sur le parquet, où les mites n'ont aucune chance de trouver un tapis.

— Ça nous suffit ! murmure ma femme, le nez fourrageant dans le cou de son fils.

— Tranquillisez-vous, ma mère, nous sommes heureux.

A ce mot qui pue la fin de film commercial, à ce mot qui ne signifie rien pour elle ou qui souligne son plus mortel échec, Mme Rezeau est secouée d'une douce hilarité, Mme Rezeau retrouve son méprisant, son mordant pluriel.

— Vous êtes heureux ? Heureux ! Qu'est-ce que ça veut dire ?

Cela veut dire que ma mère ne l'est pas. Pour l'huître, la perle est un furoncle.

— Tu ne changes pas, mon garçon : il faut que tu plastronnes. Quand je pense à ce que tu aurais pu être et à ce que tu es, je sais à quoi m'en tenir. Heureux ! Ça, alors…

Un gémissement rauque, tiré de ses plus profondes bronches et de ses plus profonds regrets, traverse la brèche de ses lèvres : Mme Rezeau ne parle plus, elle aboie :

— Ça, alors, c'est la fin de tout ! C'est la mort du petit cheval !

Suit un petit hululement qui est un rire. Peine perdue ! Le ton n'y est pas. La note est fausse, discordante : je l'avais déjà remarqué chez le notaire et je me demande si ma jeunesse, mieux entraînée, n'aurait pas décelé des couac de ce genre. De toute façon, cette aigreur est devenue mercenaire, elle défend mal une dernière tourelle : celle de la vanité.

— Mon pauvre ami, comme si nous étions sur la terre pour y faire collection de joies…

Mme Rezeau prêche maintenant. Ne l'écoutons pas. Collection de joies vaut bien collection de mouches. Ce sera mon coin de science à moi. La joie est la seule science qui n'ait jamais eu de savants attachés à sa recherche ; elle n'a que des amateurs qui la confondent presque tous avec le plaisir. Quelle est donc cette sainte récente qui disait : « Je regrette bien de ne pouvoir enlever aux putains le titre de fille de joie » ? Moi, je ne fais pas mon salut, je n'ai même pas envie de chercher un salut personnel, j'ai seulement réussi à vivre un peu de ciel, un ciel grand comme un ciel de lit. Je ne me vanterai pas de ce hasard. Il y a deux ou trois ans, je pensais encore que le comble de la volupté, c'était d'échapper seul à un péril commun. Depuis Monique, depuis mon fils, j'en suis moins sûr. La part qu'ils m'ont laissée — la meilleure part — j'aimerais en faire grignoter quelques miettes au lion et au chacal, à Marcel et à Fred, ne serait-ce que pour les mettre en goût. Vous pensez, ma mère, à ce que j'aurais pu être ? Moi aussi. Je vous remercie. Vous m'avez donné l'occasion d'être ce que je n'aurais jamais été si, vous aimant, j'avais aimé tout ce que vous représentez. Heureusement, je ne vous aimais pas !

Je ne veux pas dire que je vous hais : ne forçons plus les mots, ni surtout notre talent. Je ne vous aime ni ne vous déteste. C'est pire ; je ne vous sens pas, je me sens né de mère inconnue.

Je ne vous dois rien,sauf la vie, comme le répète Monique : toutefois, ce que vous m'en avez donné et ce que vous m'en avez refusé s'équilibrent. Certes, je ne vous pardonne pas pour autant. Mais nos griefs, nos dissensions me paraissent bien lointains, bien personnels. Quelles sont ces criailleries de volière auprès de l'effrayant délire qui menace de secouer l'univers ? Le vice congénital, le vice bourgeois par excellence, c'est le n'être vraiment agité que par le particulier.

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