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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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— Enfin ! Pourvu que Marcel vienne !

Ma femme avait battu en retraite et psalmodiait sa belle excuse, dans la chambre à côté, assez haut pour que nul n'en ignore : « Lolo à bébé, lolo ! » J'installai Mme Rezeau, douairière, sur la meilleure chaise, en face des roses de Noël qui s'assortissaient à son teint. Son assurance semblait l'avoir quittée. Elle serrait sur son cœur un sac à main à double bride, gonflé par ce qu'attendait Fred, et jetait sur toutes choses un regard en dessous. Sa gêne, cuirassée par son silence, n'était pas de la même nature que la mienne, mais néanmoins évidente. Quelle impiété nous réserve le temps ! Quelle terrible chose que de ne plus avoir affaire à des enfants, mais à des hommes, quand on est une femme et qu'on n'est pas chez soi, c'est-à-dire protégée par des murs, des traditions, un décor et même par cet époux, auguste pare-étincelles de vos nerfs ! Elle louchait vers la porte en affectant un grand calme dédaigneux, elle attendait Marcel avec l'inquiétude des grands hommes privés de leur secrétaire habituel. Il y a des dictateurs qui ne savent plus manier l'impératif ni se camper avantageusement loin des oreilles dévotes.

— Il ne fait pas chaud chez toi ! finit-elle par dire en se frottant le bout des doigts contre sa manche.

Simple contenance. Le radiateur entretenait ses quinze degrés, certifiés exacts par le thermomètre que je consultai négligemment. « Et maintenant, je veux mon petit rot », minaudait Monique derrière la cloison. Un vague sourire releva les coins de la bouche de la belle-mère : ces jeunes femmes sont d'une incroyable faiblesse envers leur marmaille ! Puis la bouche essaya de se pincer et resta coincée quelques secondes comme par une invisible épingle à linge. Vain effort. Le visage n'évoquerait plus la Gorgone : il se fendillait de plus en plus, dégoulinait, inondait le cou de gélatineuses bajoues. Le menton n'était plus qu'une galoche usée, éculée, qui s'entourait de plis comme de vieux lacets.

Dévisagée, Mme Rezeau réagissait mal, fuyait mes prunelles, laissait deux plaques rougeâtres, bien délimitées, centrées sur l'os de chaque pommette, trahir son embarras. Elle ne devait plus avoir froid, faisait maintenant mine de s'éventer avec la main. Je l'observais toujours, amusé, lointain, incapable d'en vouloir au battement mou de ce bras qui m'avait allongé tant de gifles et qui ne savait plus que déplacer un peu d'air. Je regrettais déjà d'avoir infligé à cette vieille femme un petit supplice dont je pâtissais autant qu'elle et, lorsque retentit le second coup de sonnette, je fus satisfait de surprendre dans ses yeux cette lueur de cuivre, qui rendait enfin vivantes leurs deux taches de vert-de-gris.

Fred est entré, très vite, rasant les cloisons, terrorisé par sa propre chance. Un « Bonjour, ma mère s'échange contre un « Bonjour, mon garçon », et Fred s'assied le plus loin possible, tandis que ma mère serre plus tendrement son sac à main.

— Fichu temps ! estime mon aîné.

Mais il faut me relever. Troisième coup de sonnette. Voici Marcel, voici le pas rapide et sec du sous-lieutenant qui a trouvé quelques minutes, cet homme pressé, cet important Rezeau, pour assister à une charmante réunion de famille. Le pardessus ouvert et balayant l'air, large et sûr de lui, il avance au beau milieu de la pièce pour être certain d'avoir assez de place. Il salue militairement, bien qu'il soit en civil : solution pratique pour rester presque poli, pour éviter de nous serrer la main. Mme Rezeau (qui, j'en jurerais, semble agacée) a droit à une attention particulière : on lui baise galamment la racine de l'index, le petit condyle du mois de juillet. Mais comme Monique, précédée par une formule de politesse, fait à ce moment précis une entrée opportune, on ne peut pas faire moins que de lui sucer très vite le bout du médius. Marcel s'assied alors sur sa forte croupe d'ancien Cropette, joue des coudes dans le vide, écarte ses jambes d'envahisseur professionnel et hausse carrément les épaules dès que notre mère, encouragée par sa présence, essaie de placer l'indispensable apostrophe.

— Je n'ai pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, combien j'apprécie le chantage dont…

— Je vous en prie, maman, tranche Marcel. Nous sommes enfin d'accord et c'est le principal.

— Un macaron ? fait Monique qui fait circuler une assiette de petits fours.

Madame Mère siffle un merci négatif qu'elle affecte de m'adresser. Fred en prend trois ; Marcel, d'un coup de mâchoire, coupe le sien en deux, réussit un excellent moulage de ses dents et, tandis que ma femme s'éloigne vers la cuisine, propose rapidement.

— Réglons cette petite affaire. Vous avez le nécessaire, maman ?

L'essentiel est bâclé avec une louable précipitation. Fred avance sa main gauche, présente un paquet honnêtement ficelé, qui pourrait passer pour un cadeau de nouvel An. Sa main droite rafle aussitôt la liasse que notre mère vient en soupirant d'extirper de son sac à main. De mon côté, je glisse sur la table la procuration, et Marcel se penche à peine pour vérifier les signatures. On entend un léger murmure crachoté par Mme Rezeau :

— Elle est bien enregistrée, au moins ?

L'Armée française contrôle, branle affirmativement la tête et empoche le papier timbré. C'est fini. Quand Monique réapparaît, tenant à deux mains la chocolatière, tout le monde prend un air dégagé et l'odeur de ce trafic est vaincue par celle du cacao. Mais déjà Marcel se soulève.

— Vous m'excuserez, madame. Je ne disposais que d'un quart d'heure.

Il manie son chapeau, enfile ses gants. Evidemment, il refuse de se commettre plus longtemps. Il va sauter dans sa Delage, dont le capot doit s'allonger devant la loge de ma concierge et faire l'admiration des gamins de la rue Bel-lier-Dedouvre peu habitués à en voir de semblables. Demain, à la première heure, il utilisera sa procuration : on ne sait jamais, une procuration se révoque, il ne faut guère que deux ou trois jours pour y parvenir. Après tout, il joue son jeu, et je songe qu'il est peut-être très pressé d'épouser sa Solange. J'y songe avec une sympathie agressive. Différent, inconnu, pas forcément un monstre (il faut perdre cette habitude de pousser le trait au noir), bourgeois vingtième siècle, sérieux, tenace, Pluvignec par nature, Rezeau par habitude, ce sous-lieutenant promis aux cinq ficelles sinon aux étoiles ferait un supportable demi-frère, s'il daignait s'en souvenir. Je crois que je le regretterais plus que mes hectares de La Belle Angerie, s'il avait seulement le tact de demander à voir mon gosse. Mais ni lui, ni Fred, qui se lève à son tour, n'y penseront. Ils ne sont pas venus pour ça. Ils ont hâte de secouer sur mon paillasson la poussière de leurs souliers.

— Je vous dépose en passant chez grand-père ? demande Marcel, tourné vers notre mère.

Chose étonnante, celle-ci ne bouge pas. Elle sirote son chocolat, que ma femme vient de lui servir et qu'elle n'a pas refusé.

— Non, souffle-t-elle, entre deux gorgées.

Elle semble hésiter. Sa tasse oscille un instant entre son pouce et son index, à mi-distance de la table et de sa bouche.

— Puisque tu seras à La Belle Angerie avant moi, dis donc au jardinier…

Mais l'autre main fait aussitôt un geste de dénégation.

— Non, ne lui dis rien. Je le verrai moi-même.

— Comme vous voudrez, ma mère ! réplique légèrement le nouveau feudataire, à qui la prudence semble enjoindre de ne pas faire trop tôt la loi sur son fief.

Dislocation. Ces messieurs s'en sont allés, tels des actionnaires satisfaits de l'heureuse liquidation d'une société anonyme. Nous ne nous reverrons sans doute jamais. Nous devenons des étrangers, séparés par une sorte de xénophobie qui n'est plus digne d'être une haine. Les Rezeau s'émiettent en trois clans. Celui du bâtard qui, retenant les terres, la fortune et la généalogie, prétendra conserver les traditions et — comble d'ironie — la pureté du sang. Le mien, qui n'appartient à aucune classe précise et qui va rejoindre l'immense cohorte des sans-caste que multiplie le siècle. Entre les deux, il y aura Fred, laissé pour compte, clochard distingué, fort désireux, mais tout à fait incapable de retourner en bourgeoisie, probablement destiné à « s'encanailler » comme disait mon père (mais si Fred va au peuple, ce sera honteusement, comme on va au bordel). Par veulerie, révolte ou rapacité, nous avons tous contribué à ce résultat qui menace toujours ce qu'il est convenu d'appeler une « grande famille ». Il est advenu de nous ce qu'il advient des tulipes : les variétés doubles (la bourgeoisie n'est pas autre chose que cela dans la flore sociale) finissent toujours par dégénérer.

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