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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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Rassurons-nous. La réponse jaillit du fond de ce gosier où tressaille le grain de raisin de la luette. Adieu Bb, vendange est faite ! Je me relève, je me retourne vers Monique, dont le sourire amusé m'embarrasse.

— Si tu étais gentil…

Mot vain, mot insuffisant ! Qui peut parler à cette heure sur le mode sucré ? Je ne suis jamais gentil, je suis impénétrable ou traversé de part en part. Traversé, voilà ce que je suis. On doit le savoir, on sourit de plus belle, on ajoute :

— … tu me dirais merci.

Soufflons-lui ces deux mots, derrière l'oreille, dans la région des cheveux flous, là où se parfument les femmes. Soufflons-les pour lui faire plaisir, bien que je ne fasse que cela, de remercier, depuis que je suis entré dans cette pièce. Au diable, cette langue rauque de l'émotion ! Les paupières battent mieux que les lèvres, ne sombrent jamais dans le balbutiement, le zozote-ment, le julep. Gaillarde, je la veux gaillarde, ma joie. Soyons dignes de ce braillard cramoisi, de ce nœud de bras et de jambes qui grouillent déjà fortement.

— Nous disons : le 14 novembre 1937, à quinze heures quinze, récite le médecin, qui dévisse le chapeau de son stylo et signe le certificat d'accouchement.

— Quinze heures vingt, docteur, rectifie la sage-femme, qui s'est approchée du piauleur et coud autour de son poignet un léger bracelet d'étoffe.

J'approuve cette précaution, encore que Jean Rezeau II me semble difficilement interchangeable et bien que ce bracelet préface la fâcheuse plaque d'identité du futur conscrit. Mais la phrase suivante soulève mon sourcil :

— Le papa n'oubliera pas d'emporter son livret pour déclarer l'enfant, demain, à la mairie.

Le papa ! S'il est un titre qui m'effare, c'est bien celui-là, gnan-gnan à souhait et si mal porté dans mon souvenir. Plaisante aventure ! Voici qu'il va me falloir trôner au milieu de mon autorité, en jouant de la dextre. Pourtant, réflexion faite, c'est un titre que j'enlève à l'autre génération ! Là-bas, très loin du sourire de Monique qui s'assoupit et dont les paupières se referment comme des anémones du soir, très loin de mon acide et jeune paternité, très loin de nous, il y a cette douairière ridée qui a désormais droit au mémé traditionnel. Gageons que ce diminutif ne lui sera pas souvent bramé par celui-ci ni par d'autres, même nés d'un Cropette peu soucieux de les exposer à ses haricots rouges, ses confitures moisies et ses gifles. Peut-être s'en moque-t-elle, mais ce n'est pas si sûr, tout au moins en ce qui concerne le frère de Chine ! Le châtiment s'approche qui lui retire son curieux bonheur de tyrannie. Et nous y contribuons, nous, les exilés qui avons le toupet d'en connaître un autre, nous qui professons que la vie ne se reçoit pas seulement d'un ventre, une fois pour toutes, mais d'un système vasculaire constamment irrigué de sang rouge.

Sous le petit flot de tulle, dors auprès de ta mère, sacré mouflet !! Aussi fort que tu me secoues, je t'en secouerai des berceuses ! Novembre a lâché ses vents d'ouest qui accourent du fond du Craonnais pour te saluer. Il fait frisquet dehors. Mais la chaleur qui te protège, bien bonne et bien bête, n'est pas près de s'éteindre. Tu viens de l'allumer avec ces doigts de rien du tout, ces allumettes, où l'ongle figure la pointe de soufre. Calme-toi, léger tas de hurlements, boule qui roule sur la taie, vague assemblage d'embranchements roses. Calme-toi, car il faut que je m'en aille gagner sous la pluie ta layette et tes biberons, et j'aimerais te voir immobile, gonflé par ton premier lait et ton premier sommeil. Mais si tu préfères vociférer ta faiblesse, tant mieux ! Epoumone-toi ! Tortille-toi. Nous connaissons la musique, ô mon vipéreau !

XXXV

Soir comme bien des soirs. Veillée jaune pâle, sous le Luminator que ma femme a coiffé d'une serviette-éponge pour tamiser la lumière. Elle brode je ne sais quel bavoir, tandis que je griffonne. De temps en temps, elle s'approche de la corbeille de linge transformée en moïse. Du côté de la cuisine clapote la marmite à stériliser les biberons, tandis que de la gorge de ma femme s'échappe par instants un gargouillis d'interjections tendres.

Comme toute maternité, celle de Monique est un peu agaçante : c'est une religion qui comporte des rites mièvres, des mines, des gestes enveloppants. Il me faudra des mois, des années peut-être, pour supporter le genre câlin, même à l'usage de mon fils. J'ai horreur d'entendre s'effeuiller les effusions mineures et mon oreille frémit de tout son poil quand elle entend : « Mon Zésus, mon rat-rat, il a encore bobo à son cucul ! » Certes, j'en ai pris mon parti : on ne peut pas empêcher une femme de zézayer sa tendresse ; mais je ne pourrai jamais, comme le fait la mienne, choupiner ce gosse pomponné, bichonné, pommadé, changé et rechangé, qui proteste contre tant de bonne grâce en inondant sa Bambinette ou en déchirant ses tétines.

Bien malin qui pourrait comprendre le grognement paternel que j'émets tous les matins, quand on offre à ma barbe encore non rasée le plaisir de carder cette peau de pêche. Il s'y mêle quelque vanité, une satisfaction bourrue d'artisan qui a réussi son ouvrage, une pointe de jalousie, un enthousiasme discret joint au souci de me conserver assez âpre pour ne pas tomber dans l'édifiant, et assez naturel pour ne pas choir dans l'autre édification, bien connue de ma jeunesse et qui s'appelle le refus.

En somme, Brasse-Bouillon fait un bon père. On peut être mauvais fils et bon père, comme on peut être bon fils et mauvais père. Compensation ou réaction, il est certain que les enfants gâtés font souvent des parents terribles, tandis que les enfants malheureux se vengent rarement sur leur progéniture. (Le fait que ma mère ait été abandonnée pendant toute sa jeunesse dans un pensionnat ne peut lui servir d'excuse. Au contraire, c'est une circonstance aggravante : elle savait ce qu'elle avait perdu.)

Travaillons. Monique continue à tirer l'aiguille, en surveillant le réveil. Les minutes passent. De temps en temps, nos regards se rencontrent, s'entre-choquent, puis reviennent se poser sur deux surfaces lisses : celle du bavoir et celle de la page.

— Chéri, murmure ma femme, j'ai oublié de te dire que l'huissier est encore venu. Tu ne pourrais pas arranger cette affaire ? J'en suis malade. Epargne-nous, je t'en prie, si tu n'es pas capable d'épargner ta mère.

— Je ne pense pas que ça dure longtemps, maintenant.

A vrai dire, je suis persuadé du contraire. Les sommations se suivent. Fred n'a rien fait du tout, c'est nous qui sommes attaqués. Puisque nous refusons de signer, Mme Rezeau et Marcel poursuivent la procédure d'usage. Ils prendront jugement, ils nous le feront signifier, nous assigneront, nous réassigneront, jusqu'à l'homologation finale et l'envoi de notre part, grevée des frais, à la Caisse des Dépôts et Consignations. Il leur faudra bien deux ou trois ans pour obtenir gain de cause, mais ils sont patients. Notre politique, en face de la leur, est assez idiote, j'en conviens. Nous avons déclaré la guerre et, laissant dormir nos canons, nous nous contentons de parer les coups. Cette pluie de papier timbré horripile Monique, rendue ombrageuse par sa maternité, et qui ne cesse d'ameuter ses bons sentiments en faveur de ma mère. En faveur de cette mère, parce qu'elle est après tout ma mère et que, lui devant la vie, je lui dois… etc., etc. Chanson connue. Après les Ladourd, après Paule, ma femme encense le mythe, avec d'autant plus de ferveur que maintenant elle y participe.

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