La mort du petit cheval
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #2
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253006862
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:
Mais continuons à tripoter ces paperasses jusqu'au dîner.
Le cahier de moleskine est un document accablant : les pattes de mouches paternelles et le cunéiforme maternel s'y mêlent gracieusement. Un tiers des valeurs (il s'agit comme par hasard des valeurs nominatives, non dissimulables) sont soulignées au crayon rouge : elles figurent à la succession. Les autres n'ont pas été déclarées : il s'agit de titres au porteur. Mais ce n'est pas tout. Si nous n'avons pas trouvé la contre-lettre ou le reçu fictif — qui n'existent peut-être pas — le courrier de Marcel et celui de M. Guyare de Kervadec nous sont tombés entre les mains.
— Avec ça, nous les tenons ! clame mon frère toutes les cinq minutes.
Les lettres sont en effet éloquentes. Elles confirment, en noir sur blanc, tout ce que nous savions, retracent toute la genèse de l'affaire, nous font assister aux discussions, aux tractations menées par notre mère du vivant même de son mari. Aucun tribunal ne conserverait le moindre doute, si ces lettres parvenaient à sa connaissance, et leur photocopie intéresserait prodigieusement le fisc. Cependant, elles nous apprennent aussi autre chose : chacun des intéressés cherche à tirer la couverture à soi. Les lettres les plus récentes, postérieures à la vente et à la mort de M. Rezeau, font apparaître de graves divergences d'interprétation (l'expression est employée par M. de Kervadec). Madame veuve envisage la rétrocession du domaine de la manière la plus simple : l'acheteur en fera donation à Marcel qui en deviendra nu propriétaire, l'usufruit demeurant à sa mère. La propriété, vendue meublée, sera rendue vide ou, plus exactement, censée vide : Mme Rezeau s'octroiera ainsi les meubles, ipso facto. Marcel, au contraire, insiste pour que la donation comprenne aussi le mobilier : il craint sans doute que sa mère ne le vende pour arrondir sa pelote. Ses arguments, enrobés dans le miel, font valoir que, dans ce cas, les meubles « risqueraient d'être partagés » à la mort de notre mère et rappellent qu'ils font partie intégrante du domaine, « ce majorat moral ». Quant à Kervadec, il estime « plus normal » de rétrocéder La Belle Angerie, meubles compris, à la future communauté Marcel-Solange… Quelle cuisine ! Et je ne parle pas des textes secondaires, des hommes de loi qui interviennent gravement, de cette bande de gâte-sauce qui tournent des périodes et entendent tous présenter la meilleure recette légale. Cette correspondance a au moins le mérite de me révéler une douairière qui craint pour son douaire, qui se rebiffe mal, qui finasse, qui hésite. Il semble même que, depuis la scène du testament, elle s'affole un peu, si j'en crois Marcel qui ose lui écrire : « Ne perdez pas votre sang-froid. Pour soutenir un tel procès, il ne faut pas seulement des preuves, il faut aussi des moyens. Or, je suis certain qu'ils ne les possèdent pas. »
— Vous ne les avez pas, en effet ! place Monique, qui continue sa navette d'une pièce à l'autre et lance de temps en temps son grain de sel.
— Nous ne les avons pas ? Et ça, alors ? s'indigne Fred, qui se fouille, tire de sa poche le serpent de platine et le fait complaisamment sauter dans sa paume.
Cette fois, ma femme reste vissée sur place.
— Vol contre vol, dit-elle, véhémente et posant les deux mains sur son ventre distendu. En vendant ce bijou, vous vous rendez complices de la dissimulation que vous prétendez combattre… Je vous trouve extraordinaires, tous les deux ! Le premier résultat du procès sera la ruée du fisc, qui écrasera cette succession louche sous d'énormes amendes. Mais surtout votre frère et votre mère n'ont pas le beau rôle : ils vous l'avaient laissé. Vous en voilà désespérés ! Vous ne savez que faire pour leur ôter la gloire d'être les plus odieux.
Fred rempoche le bracelet, étire cette moue que prolonge une cigarette, renvoie par le nez cinq ou six jets de fumée et décolle enfin un mégot gluant.
— Odieux, odieux, bougonne-t-il… Vous y allez fort ! On se défend comme on peut. D'ailleurs, nous ne refusons aucun arrangement.
Il se dandine, me jette des regards sournois. Puis, soudain, il se redresse et prend un air important, qui me fait sourire, qui me rappelle exactement celui qu'arborait mon père en récitant les décisions de son souffleur (la moustache paternelle était tout de même plus décorative).
— Il vaudra mieux que je m'occupe seul de cette affaire. D'ailleurs, j'ai tout mon temps pour la mener à bien, tandis que tu es surchargé de travail. Si tu n'y vois pas d'inconvénient, je disposerai du butin au mieux de l'intérêt commun…
— Disposez, disposez ! jette aussitôt Monique, avec soulagement.
Sans attendre ma réponse, Fred rafle les papiers qui s'en vont rejoindre billets et bracelet dans ses larges poches. Il ne s'étonne pas de mon silence, il est habitué à voir commander les femmes. A ce détail près, je suis d'ailleurs d'accord : encore une fois, je préfère lui laisser cette sale besogne.
— Ma chère, propose encore Fred (qui m'horripile, car il affecte de s'adresser à ma femme), puisque nous avons quelque argent, je pourrais peut-être chercher un gîte convenable. Je suis un peu fatigué de cette installation de fortune.
— Je vous comprends ! fait Monique, épanouie.
XXXIII
Installé dans une confortable chambre meublée de l'avenue des Gobelins, Fred revint d'abord nous voir tous les deux ou trois jours pour nous tenir au courant de ses démarches qui, à l'entendre, avançaient rapidement. Il s'était reconstitué une garde-robe afin d' « en imposer » et avait acheté une bicyclette afin de « se déplacer plus économiquement ». Il avait l'allure et l'œil frais des briards repus.
Puis ses visites s'espacèrent. Mon frère, avantageux, daigna nous confier que l'homme n'est pas fait pour vivre seul. De plus en plus magnifique, de plus en plus occupé par les mille soucis dont il voulait bien me décharger, il ne jugeait plus utile de nous en rebattre les oreilles. Les choses suivaient leur cours, et nul n'ignore que le cours de la justice n'est pas un fleuve impétueux. Il ne devait pas non plus nous être très favorable, puisque je venais de recevoir l'assignation classique, préface de la liquidation-partage benoîtement réclamée par l'adversaire. Les Camel qui enrichissaient la moue de mon frère, ses cravates (qui ne tenaient aucun compte de notre deuil), la riche odeur de cave que dégageaient ses postillons m'apprirent que la partie négociable du butin avait trouvé un heureux emploi « au mieux des intérêts communs ». Toujours frétillant, toujours très canin, Fred nageait dans l'euphorie et lâchait allégrement la proie pour l'ombre.
Je me gardais bien de protester, de réclamer ma part. Je ne voyais aucun inconvénient à ce qu'il gâchât de l'argent Rezeau. L'argent Rezeau me dégoûtait. Pour moi, il existe deux sortes d'argent : l'argent de fortune, fruit énorme, fruit blet des arbres généalogiques, et l'argent de gain qui a la menue saveur des merises. Mon allié me dégoûtait encore plus que cet argent. Je ne pouvais plus supporter son nez tordu, ses yeux mobiles, ses mandibules aplaties. Je ne lui en voulais pas d'être ce qu'il était dans la mesure où il humiliait la famille. Je lui en voulais de ne pas être dans le coup, de ne trouver dans cette histoire qu'un prétexte à chantage, une source de vilains profits. Je lui en voulais surtout d'être un témoin inutile, un complice d'occasion, un demi-frère à peine plus frère que l'autre. Je lui en voulais parce que je m'en voulais, car il restait lui-même après tout, petitement cupide, lâche à souhait, incapable de soutenir seul une lutte importante, immédiatement corrompu par de provisoires délices de Capoue. Mais, moi, je n'étais plus moi-même, qui sonnais la retraite dès le premier succès, sous prétexte que l'ennemi était devenu indigne de mes coups.